En 2025, pour fêter ses quatre-vingts ans, la Série noire, dont l’encre fut longtemps de couleur peu féminine, et moins encore féministe, a décidé de se souvenir de celles qui ont travaillé pour elle. Ce remords a suscité une intéressante étude de Natacha Levet et Benoît Tadié, Les femmes de la Série Noire. L’esprit d’hommage a aussi poussé à une heureuse réédition de quelques titres anciens dus à ses premières auteures : À contre-voie de Gertrude Walker, L’ange déchu de Marty Holland, Factrice, triste factrice de Dolores Hitchens.
Les femmes de la Série Noire de Natacha Levet et Benoît Tadié constitue une enquête utile, précise et bien illustrée sur la présence féminine dans une collection dont on pense, à juste titre, qu’elle a longtemps été dirigée et pensée par des hommes pour des lecteurs hommes. Traquant les contributions des femmes dans le fonctionnement de la Série noire, et se concentrant uniquement sur l’époque de Marcel Duhamel (de 1945 à 1977), Natacha Levet et Benoît Tadié soulignent l’énorme travail effectué dans l’ombre par les agentes littéraires, les traductrices, les secrétaires, les assistantes, etc. Ils rappellent aussi que la fameuse couverture, ce faire-part « inversé » avec ses lettres jaunes, est l’œuvre de Germaine Girard, future épouse de Marcel Duhamel. Mais pour ce qui est des auteures, ils ne peuvent que faire l’habituel constat : elles sont quasi absentes du catalogue de la collection et seuls 2,5 % des livres leur sont dus.
L’étude s’intéresse ensuite aux pionnières de la Série noire, toutes américaines (la collection ne publiait à ses débuts que des auteurs anglo-saxons), et permet ainsi de faire connaissance avec Gertrude Walker, Marty Holland… Elle s’arrête avec la première auteure française parue en 1971 de manière « un peu clandestine » dans la collection, Janine Oriano : son livre fut accepté sans qu’on connût son sexe et finalement publié avec une simple initiale pour son prénom, histoire sans doute de conforter les lecteurs dans l’idée qu’ils avaient bien entre les mains « un polar de bonhomme ». Depuis 2017, la Série noire est dirigée par S. Delestré… ah, pardon ! Stéfanie Delestré.

À contre-voie de Gertrude Walker, n° 67 et premier livre signé par une femme publié dans la Série noire, parut en 1950, deux ans après sa sortie aux États-Unis. Il n’y a rien de « féminin » dans ce roman (un peu trop) dans la tradition de James Cain avec son tiercé de sexualité, de mort et de trahison, mais on a le plaisir d’y retrouver les personnages et clichés de l’époque : petite ville paumée, héros trimardeur, garce allumeuse qui cherche à faire porter le chapeau d’un assassinat qu’elle a commis au premier pékin venu, etc. Tout l’univers américain, tel que le lecteur français se le représente à l’époque grâce à Erskine Caldwell, John Steinbeck et le cinéma, est ici présent. Le talent de Gertrude Walker est de donner au héros narrateur une voix particulière, à la fois détachée et froidement humoristique. Il est aussi de faire, par son récit rondement et parfois invraisemblablement mené, l’illustration du vieil aphorisme : la vengeance est un plat qui se mange froid.
Quelque deux cent vingt titres plus tard, en 1955, la Série noire publiait en n° 270 Le resquilleur de Marty Holland datant de 1945, réintitulé aujourd’hui L’ange déchu. Comme chez Gertrude Walker, le tiercé sexualité, mort et trahison est présent, tout comme des personnages familiers : la femme fatale, l’homme en marge de la société qui débarque dans une petite ville… Ici aussi, le narrateur est un marginal qui tombe sous le charme d’une ensorceleuse, mais il se prend, lui, pour un manipulateur hors pair et décide de se remplir les poches pour pouvoir vivre le parfait amour avec son enchanteresse. Celle-ci le repousse et est assassinée : il se trouve accusé du crime. En dépit de sa trame noire, L’ange déchu possède une légèreté de comédie. Rien n’est pris au sérieux et tout se termine bien : le héros finit non seulement disculpé mais heureux en ménage avec une riche héritière du coin.
Facteur, triste facteur de Dolores Hitchens, n° 1442 de la Série en 1971 (aujourd’hui intitulé Factrice, triste factrice), se déroule, lui, dans les années 1960 à New York et a une femme pour personnage principal. Jeune secrétaire naïve débarquée depuis peu du Midwest, l’héroïne, qui « a les bas qui plissent et se lave elle-même les cheveux » (c’est tout dire sur son degré de « non-chic), se voit chargée par son oncle Baxter, contre une rémunération rondelette, de remettre des lettres à différents destinataires. Lorsque le premier en meurt, la jeune fille commence à se poser des questions. Baxter cependant insiste.
Pour tenter de comprendre le mystère des inquiétantes missives, elle est aidée par son patron attentionné tandis que son petit ami, profiteur et paresseux, la pousse, lui, à empocher la manne de l’oncle – ce d’autant plus qu’il se charge de la dépenser pour son propre compte. L’intrigue est tranquillement tirée par les cheveux avec dictature latino-américaine en arrière-plan et des personnages sereinement stéréotypés. Mais une séduction rétro opère. Hitchens sait construire un suspens et présenter l’atmosphère de l’époque tant dans les relations hommes/femmes que dans l’excellente évocation d’un Manhattan crasseux et animé aujourd’hui disparu. Le livre « n’a pas pris une ride », assure l’introduction ; mais, bien au contraire, il en a pris pas mal et c’est bien grâce à elles qu’il charme, « warts and all » (« avec ses verrues et tout le tremblement »), comme on dit en anglais.
Saluons donc le retour de ces dames auteures, et avec Dorothy Parker, une de leurs compatriotes et collègues dans le domaine des lettres, disons en leur honneur : « Que Dieu bénisse le polar, ce baume guérisseur des plaies, cette main rafraîchissante sur les fronts, cet opium du peuple. »
