Pour la troisième fois seulement depuis son décès, en 1972, une exposition est consacrée à Frans Masereel en France. À travers Frans Masereel. Un art entre révolte et rêverie, le Musée de l’Image d’Épinal présente son travail sous tous ses aspects : gravure, mais aussi peinture, dessin de presse, édition… En même temps paraît le catalogue de l’exposition.
Ces dernières années, des publications avaient redonné un coup de projecteur sur l’œuvre de graveur de Masereel, notamment ses romans en images, les six premiers étant réédités aux éditions Martin de Halleux, tandis qu’un ouvrage critique de Samuel Dégardin, Histoires sans paroles, paraissait aux éditions de L’échappée en 2024. L’exposition d’Épinal et le catalogue qui l’accompagne remettent en perspective l’œuvre d’un artiste engagé dans son époque. Quelle que soit la technique, gravure, dessin ou peinture, Masereel se concentre avant tout sur la dialectique entre la modernité et l’individu, qu’il soit ouvrier, passant, prostituée ou artiste. L’auteur de La ville (1925) prend pour sujet ceux qui vivent aux franges de cette modernité, en montrant leur malaise, mais sans pour autant les séparer d’une communauté à laquelle, bien qu’ils en soient souvent victimes, ils veulent pleinement appartenir. D’où l’aspiration qui s’exprime avec dynamisme dans ses gravures : le droit à une vie digne, pleine, qui permette d’avoir toute sa part dans le collectif. C’est ce qui ressort peut-être le plus puissamment des romans sans paroles de Masereel : le refus obstiné et déchirant d’être un rouage docile d’une machinerie activée par d’autres.
D’où les engagements constants de l’artiste. D’abord l’antimilitarisme, dont la lecture du catalogue montre bien qu’il a été présent tout au long de la vie de Masereel, depuis ses « près de 900 dessins rien que pour le journal pacifiste La Feuille, publié à Genève de 1917 à 1920 », jusqu’à, par exemple, le livre illustré de 1954 Pour quoi ? À cette question, une gravure allongeant des cadavres de soldats en diagonale répond : « Pour le pétrole » ; les mots encadrent les corps dans une graphie qui pourrait être celle d’un slogan publicitaire. Un dessin de 1917 pour un autre journal pacifiste, Les Tablettes, très similaire aux gravures de Masereel, incarne toute l’expressivité de son art : une femme en posture de pietà y serre le buste d’un homme. À l’arrière-plan, quelques éléments signifient immédiatement : un canon, un soleil qui pleure, des croix plantées. Mais la force du dessin tient de toute évidence à ce que l’homme est décapité – motif qu’on retrouve ailleurs. L’énergie se dégageant de ses images vient très souvent de ce que l’artiste joue avec les limites du dessin ou de la gravure. L’illustration veut se libérer du cadre, pousser les bords trop étroits qui l’étouffent. Dans le cas de la gravure, cela correspond au format en général réduit du rectangle de bois. Mais avec ce dessin des Tablettes publié sur une moitié de Une, Masereel fait le même choix : le cou semble déchiqueté par le bord, avec d’autant plus de violence.

Masereel dénonce la répression sociale, l’inhumanité du travail – dans les superbes Fumées (1920), une de ses premières gravures grand format, des corps dans des postures de déploration sont crachés par de noires cheminées d’usine – ou la dureté des métropoles – la tête de L’écrasé (1922), grâce à un cou hypertrophié, contemple avec une horreur communicative son corps passant sous une voiture. Les reproductions pleine page rendent justice à ces grandes images, telle Okay ! (1965), pleine de la frénésie géométrique d’une ville qu’on devine américaine, où la technologie – hélicoptère, avion, fusée, voitures – vibre au-dessus de foules lilliputiennes plaquées au sol. Et à qui il ne faut que la présence d’un agent de police pour donner l’air de prisonniers. Dessins et peintures critiquent aussi l’exploitation des prostituées. Le choix, aquarelle de 1924, les représente, maigres et dénudées, en cercle autour d’un massif client de maison close, comme si c’étaient elles qui l’évaluaient et le jugeaient plutôt que l’inverse. Il regarde par-dessus son épaule, inquiet.
Les peintures de Masereel permettent de vérifier qu’il était surtout l’artiste de la xylographie et du noir et blanc, pourtant, ses aquarelles de 1925-1926 peignant des paysages urbains, souvent des places, dans un style complètement différent de celui des gravures, plus réaliste et aéré, arrivent à exprimer autrement le dialogue entre l’individu solitaire et la multitude urbaine qui habite toute son œuvre. La géométrie y est présente, notamment à travers des ombres nocturnes en étoile traduisant la diversité des sources de lumière, mais il n’y a pas l’élan, la direction claire source de tension comme dans les gravures, les personnages sont beaucoup plus statiques dans des espaces où Masereel ménage des vides qui pourraient être ceux de romans de Simenon ou de Döblin.
Le balancement entre méditation, retrait, solitude, d’un côté, et lutte, solitude, foule, de l’autre, bien rendue par le titre Un art entre révolte et rêverie, est fondamental chez l’auteur de Mon livre d’heures (1919). Il se double pour l’individu de la tentation anarchiste de semer le chaos dans un ordre qui le contraint et l’opprime. Entre joie et fureur, cela se retrouvait chez le géant de L’Œuvre (1928), avec la puissance subversive de l’Idée (1920), dans Le soleil (1919) et quand le protagoniste de Mon livre d’heures pissait sur la ville et pétait au nez des bourgeois. Frans Masereel. Un art entre révolte et rêverie en offre un exemple plus tardif par l’explosive sarabande des gravures grand format d’Histoire de fou (1959-1961), fête du mouvement où un homme offre sa tête coupée à sa dulcinée, et où un dieu et un diable dansent la gigue. Dans un style différent, Grotesk-Film (1921) procède de la même veine indocile.

Ce catalogue et cette exposition permettent aussi de rappeler combien Masereel s’inséra dans la vie intellectuelle et artistique de la première moitié du siècle dernier. Il illustre en effet les livres de nombreux écrivains, qu’il édite pour certains aux éditions du Sablier, cofondées avec René Arcos en 1918. Des Belges, Maurice Maeterlinck et Émile Verhaeren, dont, en couverture de ses Cinq récits, la tête frappante bouscule encore une fois les bords du cadre. Des pacifistes rencontrés à Genève : Romain Rolland, Pierre Jean Jouve, Stefan Zweig. Des anciens du groupe de l’Abbaye, phalanstère auquel appartint René Arcos : Georges Duhamel, Charles Vildrac… Et bien d’autres, tels Upton Sinclair ou Blaise Cendrars.
Frans Masereel collabora aussi à de nombreux projets de théâtre, de cinéma, aboutis ou non, et réalisa des mosaïques, vitraux et pièces de vaisselle pour quelques mécènes. L’exposition et le catalogue mettent en évidence ces aspects moins connus de son travail, soulignant l’activité d’un homme qui sut imposer son style et le décliner. Frans Masereel. Un art entre révolte et rêverie rend justice à celui qui fut suffisamment original pour poser – avec d’autres – les prémices d’un genre bien représenté aujourd’hui, le roman graphique, tout en décrivant de manière extrêmement vivace la modernité du début du XXe siècle, son expansion urbaine, et la place qu’y pouvait trouver l’individualité de l’artiste. Faisant de la contrainte du cadre la dynamique même de ses images, Masereel inscrivit ainsi la technique de la gravure sur bois dans cette modernité.
