La ville sans paroles

Les éditions Martin de Halleux rendent de nouveau visible l’œuvre du graveur belge Frans Masereel, admirée en son temps par Romain Rolland ou Thomas Mann. Après la remarquable monographie Frans Masereel : L’empreinte du monde et Idée en 2018, elles rééditent La ville, un « roman sans paroles » décrivant l’univers urbain de 1925, en une suite de 100 bois gravés. L’occasion de redécouvrir une œuvre importante, ayant inspiré nombre de romans graphiques contemporains.


Frans Masereel, La ville. Martin de Halleux, 128 p., 18,50 €


Ce qui frappe à la vue des deux livres réédités par Martin de Halleux, c’est d’abord la remarquable intensité des gravures, la capacité de Masereel à condenser en quelques traits énergiques, parfois dans la même scène, l’émotion de la vie, ses aspects dramatiques – par exemple la veillée funèbre de la page 26 de La ville, ou la fatigue de l’ouvrier de la page 32 – mais aussi sa drôlerie. Ainsi que la féroce énergie d’une grande cité : page 27, une vignette est remplie d’automobiles fonçant dans tous les sens. Tassés dans les interstices, des piétons attendent de se frayer un passage au sein de ce que Stefan Zweig a qualifié, à la parution du livre, de « pandémonium de toutes les passions humaines ».

Le travail d’artiste de Frans Masereel est indissociable de son engagement. Né en Flandre en 1889 mais francophone, il étudie le dessin, la lithographie et la typographie avant de s’installer en 1911 à Paris, où il expose au Salon des indépendants. La rencontre du journaliste anarchiste Henri Guilbeaux le conduit à illustrer la revue satirique libertaire Les Hommes du jour, fondée par Victor Méric, futur auteur du roman d’anticipation antimilitariste La Der des Der.

À l’entrée de l’armée allemande en Belgique, Masereel rejoint son pays pour se faire incorporer, mais, découvrant que l’administration l’a rayé des registres de population, il se retrouve dans une situation incertaine et rentre à Paris. En 1915, de plus en plus décidé à ne pas participer à la guerre, il rejoint Genève, où il fréquente les cercles pacifistes et collabore à leurs journaux, Les Tablettes et La Feuille. Il devient alors l’ami de Pierre Jean Jouve et de Romain Rolland, dont il illustrera les livres.

Frans Masereel, La ville

© Éditions Martin de Halleux / adagp

L’œuvre gravée de Masereel sera profondément marquée par cette période de la guerre, qui renforce ses convictions humanistes, libertaires et antimilitaristes. Son premier récit en images, dépourvu de tout texte, 25 images de la passion d’un homme (1918), raconte le parcours d’un jeune ouvrier exécuté pour avoir mené une révolte contre son employeur. Les scènes dramatiques dénonçant la répression sociale y voisinent déjà avec celles de la vie quotidienne. Le deuxième, Mon livre d’heures (1919), aborde en 167 gravures son second grand thème, la ville moderne, parcourue par un personnage qui y vit toutes sortes d’événements. Idée (1920) jongle brillamment avec des tonalités allégoriques, comiques et quasi surréalistes : on y suit la naissance et la vie d’une idée, personnifiée par une petite femme nue ne cessant de fuir des représentants de l’ordre moral – notables, professeurs, policiers, juges ou hommes d’affaires – qui cherchent tous à la rhabiller.

Ridiculisée, moquée, bafouée, l’Idée revient en ville pour se répandre dans les journaux et les livres, provoquant des autodafés prémonitoires de la décennie suivante. Elle danse sur les fils du téléphone, du télégraphe, les ondes de la radio, se cache dans un colis transporté par un train, entre dans un projecteur de cinéma, toujours en mouvement, semant le désordre partout où elle passe. Elle saute, lève les bras au ciel, face à des personnages scandalisés qui eux-mêmes s’en détournent ou roulent des yeux stupéfaits. Après avoir mis la ville à feu et à sang – le décor est presque exclusivement urbain –, après qu’un homme qu’elle a inspiré a été exécuté, elle revient chez son créateur pour s’apercevoir qu’il l’a remplacée par une nouvelle idée. Et la dernière image suggère que l’histoire va repartir, relancée par cette idée neuve.

Idée montre le style de Masereel qu’on va retrouver dans La ville : âpre et faussement naïf, direct aussi bien qu’étrangement contemplatif, aux vignettes saturées et pourtant pleines de vivacité ; faisant la part belle à la modernité – on retrouve de nombreux trains, voitures, tramways, et même avions et bateaux –, dans une tension et une énergie permanente qui nous amène de manière extrêmement dynamique à la gravure suivante. L’expressivité et la force de Masereel se trouvent comme tendues par les limites d’un cadre qui peine à les contenir. Chaque bois gravé ne faisait que quelques centimètres carrés.

Publié cinq ans plus tard, La ville est certainement son chef-d’œuvre. Si la course folle d’Idée, témoignant de l’effervescence idéologique de l’époque, s’apaise un peu, si l’enchaînement entre les gravures est moins évident – plus que d’un récit, il s’agit du portrait d’une ville décomposé en cent instantanés qui pourraient être presque simultanés –, la mise en relation des vignettes successives crée une grande profondeur. Le « lecteur » est amené à inventer lui-même le lien entre des images dont le seul point commun est le cadre : la grande ville ; et à créer les bribes d’histoires qui surgissent un moment avant d’être replongées dans le maelstrom urbain.

Frans Masereel, La ville

© Éditions Martin de Halleux / adagp

La ville raconte une histoire à sa vaste échelle, une histoire dont elle est le seul véritable protagoniste. Dans un noir et blanc où s’impose le noir, Masereel alterne les scènes de foule – dans les grands magasins, à un enterrement, aux spectacles : cabaret, cinéma, fête foraine, cirque, match de boxe – et les vues de la vie quotidienne : un savant dans son cabinet, un prisonnier dans sa cellule, une scène d’amour. Des parents ensommeillés s’habillent dans une pièce unique où leurs enfants dorment encore. À leur air chiffonné, on devine qu’ils se lèvent trop tôt, qu’ils y sont forcés par le travail. En quelques traits de gouge, Masereel suggère la difficulté des vies populaires.

Quand on tombe sur une scène où l’armée tire sur une foule, on repense à la manifestation d’ouvriers, chantant le visage levé, plein d’espoir, vue trois gravures plus tôt. Et, deux pages plus loin, on est saisi par les rangs de travailleurs sortant d’une usine, tous dans la même attitude, le regard baissé sous la casquette, le dos voûté.

Certaines scènes débordent de vie ou de poésie : cafés, personnages rêvant aux fenêtres – comme dans la gravure finale –, image énigmatique d’un chat descendant un escalier. D’autres contrastent par leur noirceur : un homme étrangle une femme, des prostituées s’exposent devant un riche client, un suicidé pend en regard d’une fête, une exécution capitale jouxte une orgie. Leur succession dessine le foisonnement urbain, ses bouillonnements, ses contradictions, sa vie effrénée.

Salué à son époque par Alfred Döblin et Hermann Hesse, ami de Stefan Zweig, du peintre George Grosz, Frans Masereel rencontra le succès de son vivant, surtout en Allemagne. Son œuvre est ensuite tombée dans un relatif oubli, sauf dans le domaine de la bande dessinée, où le roman graphique, genre adulte et sérieux qui s’est imposé dans les années 1980 et 1990, a reconnu en lui un précurseur et une source d’inspiration. Depuis Art Spiegelman, l’auteur de Maus, jusqu’à L’Ascension du Haut Mal de David B. et Persepolis de Marjane Satrapi, dont les noirs et blancs intenses font écho à ceux de Masereel.

Avec La ville et Idée, ce sont des livres importants pour l’histoire de l’image et du récit qui nous sont rendus. Des livres où palpite et vibre une époque, celle de la modernité, de l’expressionnisme, et du cinéma également sans paroles, des Temps modernes de Chaplin ou de L’homme à la caméra de Vertov. Une œuvre émouvante surtout, où Frans Masereel arrive à exprimer à la fois la dimension individuelle et la dimension collective de la condition humaine.

Sébastien Omont

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