L’art et la manière

Écrivain, conservateur, directeur de musées, Florian Rodari vient de publier L’Univers comme alphabet, un remarquable ensemble de textes sur le dessin, la gravure et la photographie où il parvient à nous faire entendre le geste de la main qui trace, la profondeur tout éphémère d’un portrait, l’épaisseur du temps qui se dépose sur la feuille de papier. Comme une pensée qui s’immiscerait entre les lignes.


Florian Rodari, L’Univers comme alphabet. Gallimard, collection Art et Artistes, 264 p., 23 €


Rares sont les recueils de textes épars qui (se) tiennent, bouquet d’images aux tiges trop courtes qui n’atteignent pas la profondeur de la pensée, fleurs d’idées déjà ouvertes quand d’autres se sont depuis longtemps fanées, pétales qui s’effeuillent au gré de vents théoriques parfois contraires.

Ici, pourtant, rien de tout cela : l’eau du vase est transparente comme une première fois, l’ensemble que l’on dirait à peine coupé respire l’intelligence comme l’air d’un matin frais : l’impression de tenir entre les mains un vrai et beau, superbe même, florilège.

A quoi cette impression est-elle due ? Répondons d’emblée : à la façon qu’a Rodari de parler de l’art, et des artistes : style vif, vivant même, fait de croisements sensoriels et d’entrelacs sensuels, où l’intelligence le dispute sans cesse à l’acuité du regard, rappelant en cela quelques-unes des plus belles pages de L’Œil et l’esprit de Merleau-Ponty. Au hasard (sur les dessins de Jean-Jacques Gut) : « De grandes feuilles où s’engouffre la lumière. Verticale. Aveuglante. Sa clarté violente abat les cloisons, gomme les angles, creuse des failles béantes dans la surface. » Ailleurs, pas très loin : « Tout vibre sous le crayon. Pourtant, tout s’organise aussi selon la vision de cet œil qui ne se contente pas d’être un simple réceptacle sensible, au contraire, qui sait pertinemment infléchir le monde à sa propre courbure. » À propos des vignettes d’Albert-Edgar Yersin : « Par la vigueur du trait, la sûreté de l’attaque, le point d’attente et de vue, l’heure du cuivre est, chez Yersin, l’heure de l’amant. »

Il y a une autre manière de dire les choses, plus abruptement, plus mystérieusement aussi : l’écriture de Florian (tiens, ce prénom…) Rodari ne commente pas son objet, elle l‘épouse. Elle suit presque physiquement la ligne que l’artiste trace, en partage les sensations, vibre avec les vibrations. Et quand elle ne sait pas exactement où se situe le punctum d’une image, elle part à sa recherche, erre, paisible, sans jamais se perdre. Voyez par exemple l’entame du Bain d’Agrippine (sur Claude Mellan) : « Par où commencer ? Y a-t-il vraiment moyen de savoir où les yeux se portent d’abord ? Au blanc ? Au noir ? À la masse du corps assis ou à l’espace qui semble le modeler ? Au pied qui s’avance vers nous, ou à la tête qui, très légèrement, se relève ? À la jonction où le coude repose sur le genou ? Au plissé de la tunique ou à la nudité que celle-ci laisse transparaître ?»

De telles petites questions ont, l’air de rien, l’air d’un tout. Les points d’interrogation forment constellation ; se dessine déjà l’idée de la beauté telle que la conçoit l’artiste (ou l’écrivain ?), une beauté qui se devine plutôt qu’elle ne se voit.

Qu’est–ce que les gestes de dessiner, graver, prendre une photographie ont en commun ? Qu’est-ce qui rapproche ici les idéogrammes de Michaux des silhouettes de Geneviève Laplanche, le mouvement de l’alif, la lettre inaugurale de l’alphabet arabe, des traces furtives de Tal-Coat, la hachure fine des traits d’un arbre de Corot du grain de la photographie de Burkhard. À chaque fois, c’est l’histoire d’une visée, ou une vision, un miracle infime et un mirage intime qu’il serait pourtant bien difficile de définir, tout juste d’éprouver : on parlerait de la saisie du sens, sa naissance, son éclosion. La pensée passe un instant par le crayon, le calame se fait le relais de l’âme, le doigt obéit à l’œil. On pense alors au portrait de Julien Sorel que Mathilde crayonne au hasard, « sans s’en douter », et qui lui révèle son amour comme un mot couché dans le plus secret des journaux.

Parfois, souvent, le geste de dessiner confine à une longue et lente méditation, l’esquisse frôlant l’esquive, en une sorte de douce rêverie érotique. Ce serait comme… ouvrir une fleur (on y revient…) : « Dessiner, c’est donc ouvrir une fleur, c’est multiplier par le crayon l’épaisseur des secrets. Et quand l’une d’entre elles se fixe en sa beauté, l’artiste ne peut faire qu’elle ne se resserre du même coup dans le dessin. En partie disparue, mais jamais tout à fait, non plus. Car tel est le paradoxe des fleurs – et l’on pourrait dire de même de presque tout le visible – qu’elles ne se laissent voir qu’en se dérobant » (sur les dessins de Charles de Montaigu).

Cependant, graver reste un geste grave. Il est question d’un face à face avec l’absence, de la mort qui se profile, du grand défi du temps qui passe : « Car en définitive à quoi sert le dessin, sinon à retenir quelque chose que l’on a vu ou ressenti, à quoi l’on tenait et que l’on ne souhaite pas voir disparaître. » (sur Marie-Anne Poniatowska) Mais il faut faire vite, le plus vite possible, car le dessin est promesse et menace : « le trait ne désigne pas, il se meut, s’ouvre et meurt » (sur Tal-Coat).

Ou alors, être Rembrandt, qui « emploie le cuivre comme miroir de poche », Rembrandt qui grave sans calcul, donnant « l’impression qu’il a noté son dessin directement sur le cuivre tant les traits paraissent vifs et résulter d’une vision demeurée jusqu’au terme frémissante au bout de sa main ». « Chaque image de Rembrandt, écrit très justement Rodari, semble trouver sa solution sur le moment. »

On croirait entendre parler du mystère de la photographie… Et c’est ce qui arrive, une fois, deux fois, trois fois, quand le nom de Lartigue est avancé, son œuvre de dilettante, d’amateur de la vie et de l’élégance qui, dans ses années et son monde à lui, allaient de pair.

Au vrai, la présence de Lartigue (de même que celle de Burkhard) à la fin de l’ouvrage ne relève en rien du hasard. Elle donne à entendre la continuité secrète des images entre elles, un monde sensible qui s’étendrait des débuts de la gravure à nos jours. Avec toujours les mêmes gestes, les mêmes désirs aussi. Ainsi du photographe qui demande à son modèle de ne « rien faire, de ne pas bouger et de se contenter de s’épanouir, un peu à la manière d’une fleur. »

Fleur ? Vous avez dit fleur ? D’un bouquet l’autre, la boucle est bouclée. Pour l’amour de l’art.

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