Cœurs partagés

Dans le premier roman remarqué d’Aliona Gloukhova, Dans l’eau je suis chez moi, une jeune femme reconstruisait le souvenir d’un père disparu au large de la Turquie alors qu’elle était âgée de onze ans. L’auteure biélorusse, qui écrit en français, s’inspire aussi du schéma de l’enquête dans son nouveau roman, à sa façon si particulière, et si intrigante. C’est entre le Portugal et Saint-Pétersbourg que s’enchevêtre De l’autre côté de la peau, un récit bouleversant.


Aliona Gloukhova, De l’autre côté de la peau. Verticales, 144 p., 13,50 €


Une jeune femme, mariée, s’intéresse à un poète russe, Guennadi Gor, auteur d’un recueil, Blocus, écrit pendant le siège de Leningrad. Elle tombe au cours de ses recherches sur les travaux d’Ana, jeune femme portugaise qui a rédigé une dizaine d’années auparavant une thèse sur ce poète, pour laquelle elle est partie à Saint-Pétersbourg, mais aussi à Minsk – la ville natale d’Aliona Gloukhova. Une fois son travail terminé, elle disparaît, laissant derrière elle ses études et des notes rédigées au cours de ses recherches, montrant un rapport au monde et au langage inspiré par les travaux du poète.

La jeune femme est progressivement aspirée par l’étrange trajectoire d’Ana à laquelle elle décide de se consacrer, laissant progressivement de côté Gor. En se mettant dans l’ombre d’Ana, plutôt que dans ses pas, tant cet être échappe sans cesse, elle revient aussi à ce qu’elle a de plus intime, une langue, un univers, une mémoire. Tout comme la jeune Portugaise quelques années auparavant, elle est prise dans un double mouvement, qui n’est contradictoire qu’en apparence, de recherche et de fuite.

Aliona Gloukhova, De l’autre côté de la peau

« La ville assiégée », gravure sur bois de Pavel Chillingovski (1941)

Guennadi Gor, qui vit l’effroyable siège de Leningrad et s’interroge sur la possibilité quasi infime de le faire partager par la poésie, est-il le centre de ce livre si curieux, le premier objet de la quête de ces deux femmes ? Ou est-ce Ana qui tente de rendre compte, dans les pas de Gor, d’une autre expérience, celle de la disparition de Mateo, éprouvée au cœur de la chair ? Ou encore, est-ce cette narratrice en quête de sa propre réalité ? Sans doute le centre échappe-t-il sans cesse, et c’est une des particularités de ce récit, tout aussi insaisissable que ses personnages, mené dans une écriture à la fois aérienne et brutale.

On ne lira pas De l’autre côté de la peau pour résoudre des énigmes. C’est même exactement le contraire. On ne peut lire ce roman que pour le plaisir douloureux de sentir se creuser en soi le mystère le plus intime, qui appartient à chacun, celui de la dissolution de l’être. Aliona Gloukhova bouleverse son lecteur de bien des manières. Par ses personnages, sans doute, notamment ces deux personnages féminins, Ana et la narratrice, qui se croisent autour de Gor, mais aussi autour d’une langue qu’elles ont en partage et de façon pourtant distincte, qui se croisent dans le rapport qu’elles tissent au monde, rapport fait d’étrangeté rendue par la langue, banale et brutale, décalée ou déplacée, influencées qu’elles sont toutes deux par la poésie de Gor. Ce qui bouleverse est aussi ce rapport d’admiration et d’amitié de l’une pour l’autre, à des années de distance, liées par la figure tutélaire d’un poète disparu. La narratrice marche à côté d’Ana, ou derrière elle, si insaisissable qu’elle soit. En écrivant son histoire, elle accède à elle-même.

L’écriture est la manifestation de l’empathie, qualité trop souvent oubliée, que De l’autre côté de la peau porte aux nues, comme un principe éthique et esthétique. Ana est, d’après la narratrice, la première « à essayer de lire les textes de Gor dans une position de fragilité », et progressivement, en s’intéressant à la méthode de recherche d’Ana, la narratrice elle-même abandonne tout regard neutre et objectif, testant ce qu’Ana appelle « l’herméneutique passionnée ». Qu’est-ce donc que cet « autre côté de la peau » si ce n’est la peau de l’autre ? C’est alors sa propre peau, et la frontière qu’elle trace avec le monde extérieur, de plus en plus mince lorsque le monde passe « de l’autre côté de la peau ». Et si Aliona Gloukhova nous bouleverse avec cette force, c’est sans aucun doute parce qu’elle fait exister ce rapport au monde que l’on peut parfois approcher mais que l’on n’arrive jamais à cerner, ni même à éprouver pleinement d’ailleurs, sans risquer la folie et la disparition, dans une autodissolution inévitable.

Aliona Gloukhova, De l’autre côté de la peau

« La ville assiégée », gravure sur bois de Pavel Chillingovski (1941)

Seule la langue peut traduire cette lente autodissolution, quand on écrit d’abord autour du vide pour ne pas disparaître, comme le fait Gor autour du siège de Leningrad, ou Ana autour d’un autre siège, celui de son cœur désormais quasiment mort depuis la disparition de Mateo, autre centre et point de fuite du récit. Cette disparition fait passer Ana en dehors d’elle-même, la fait devenir cette ligne de pointillés qui sillonne Saint-Pétersbourg, précisément lorsqu’elle ne « sait pas où est la bonne place pour les souvenirs ». La rencontre de Galina est un exemple parmi bien d’autres de la manière dont Aliona Gloukhova fait surgir l’étrangeté de l’émotion dans toute son intensité : Galina, cette femme de ménage dont l’œil pleure toujours, prie Ana de la rejoindre le lendemain pour mettre ses doigts sur sa tête, ses mains légères qui permettent alors à Ana de sentir le « poids des pensées qui se déplacent ». Et devant la demande de la jeune femme, Galina lui dit : « Pour revenir en arrière, il faut continuer. » C’est bien en allant vers l’avant que progressivement Ana remonte en arrière, passant outre le temps et l’espace, devenant alors de plus en plus « vaporeuse » pour atteindre enfin sa pleine réalité.

Comme la narratrice, on en revient alors toujours à Ana, qui « sait voir », dès l’enfance, qui, lorsqu’elle croque dans une pomme, « sent le cœur des pépins qui bat très fort ». Il n’y a pas de frontière pour Ana, et, de cette perméabilité permanente, elle construit son regard sur le monde auquel la poésie de Gor donnera une nouvelle ampleur, mais qu’elle n’initiera pas. Les lambeaux de l’enfance sont des éruptions d’images : « Hier, Ana a trouvé un hérisson écrasé sur la route, elle l’a montré à sa grand-mère. Elles sont allées sur la colline et ont creusé un trou. Les animaux enterrés deviennent des racines, sa grand-mère a expliqué. Le soleil se cachait derrière sa tête, faisait briller les yeux. Ana a imaginé un autre soleil sous la terre et les animaux qui poussaient à l’envers. » Ana est le monde, et se dissout inévitablement, encore petite enfant, lorsqu’elle « enlève les gouttes des toiles d’araignées et fait attention à ne pas froisser l’herbe. Elle mange de la terre, pour que la forêt comprenne qu’elle est de son côté ».

Le monde n’est plus de l’autre côté de sa peau, Ana se fond dans le monde, dans un récit aussi décousu que peuvent l’être les pensées et les sensations de ceux qui entendent tous les sons que l’on n’entend pas, qui ne sont donc pas des silences. Gor, Ana, la narratrice, chacun arpente ses « entailles » pour mieux entendre celles des autres, et pour redessiner un monde si étrange qu’il en devient encore plus réel. Et plus bouleversant.

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