Avec Une forêt, Jean-Yves Jouannais poursuit une oeuvre originale qui ne cesse de nous questionner. L’argument qui porte son nouveau livre est étonnant : supposons que les mainates d’une certaine forêt allemande se soient transmis la mélodie d’un hymne nazi, que faire ? La dénazification entreprise après 1945 doit-elle s’en prendre à eux ? Recourir à la solution finale d’une extermination justifiée par la bonne conscience antinazie ?
Jean-Yves Jouannais
Une forêt
Albin Michel, 110 p.
Il n’y a aucun doute sur le caractère nazi de l’hymne que chantent les oiseaux, ni sur le fait qu’il peut pénétrer subrepticement dans les cerveaux de ceux qui l’entendent, ni donc sur sa potentielle nocivité. Il va de soi que l’on n’est pas dans une logique de responsabilité : les mainates ne peuvent être tenus pour coupables et donc relever d’une quelconque sanction. Mais on ne peut admettre que ce chant nazi soit perpétué de génération en génération de mainates et, partant, sature les oreilles humaines qui l’auront entendu. Ne va-t-on pas chantonner cet hymne nazi comme on fredonne les airs innocents d’obsédantes publicités ? La supposition peut paraître absurde mais cela ne signifie pas qu’elle ne peut pas avoir été faite. On peut même dire que l’on est là devant un vrai problème comparable à certains de ceux, apparemment guère moins fictifs, sur lesquels des juristes peuvent sérieusement échanger de vrais arguments.
Ajoutons que Jean-Yves Jouannais situe l’action de son récit dans l’Allemagne vaincue de 1947, principalement dans la Brême presque entièrement détruite par les bombardements américains L’énormité des destructions va de pair avec l’énormité des crimes perpétrés par le régime nazi en accord, au moins implicite, avec une large part de la population allemande. Quand on présente comme souhaitable – et déjà comme simplement possible et envisageable dans les faits – l’extermination systématique de toute une part de la population, même pas dans une situation de guerre ouverte, pourquoi ne se préoccuperait-on pas de la survie de quelques dizaines de mainates ? Quand on a exterminé des nourrissons parce qu’une de leurs grands-mères portait un nom qui pourrait avoir une consonance hébraïque, la réaction contre cette folie peut elle-même avoir quelque chose de fou.

Le romancier part de l’hypothèse qu’une commission de dénazification pilotée par l’occupant américain s’est effectivement interrogée sur le sort qu’il convenait de réserver à ces oiseaux de mauvais augure. Il imagine le personnage d’un officier américain, avocat formé aussi à l’ornithologie, qui débarque dans ce qui reste de Brême où il a pour mission de collaborer à cette commission de dénazification dont les membres rivalisent de bonne volonté inquiète. Est-il bien raisonnable de se préoccuper de ces oiseaux qui serinent un hymne nazi et sont susceptibles de le transmettre aux générations suivantes ? Que cette mélodie puisse être issue de l’Iphigénie de Glück ne l’innocenterait nullement puisqu’elle a effectivement été utilisée comme hymne officiel des SA puis du NSDAP avant d’être « comme un second hymne national sous le Troisième Reich ». L’officier américain est lui-même troublé et il s’interroge sans pour autant se réfugier dans le rôle commode de porte-parole d’un bon sens dont on ne voit pas clairement ce qu’il aurait à dire dans pareille affaire.
Le lecteur lui-même ne sait trop que penser de cette affaire qui peut aussi bien s’être réellement produite qu’avoir été inventée par l’auteur de ce qui est donné pour un roman. Cette incertitude contribue largement au plaisir de la lecture. On peut imaginer que l’auteur d’une Encyclopédie des guerres a remarqué l’irruption de semblable problématique dans le cadre d’une commission de dénazification, ou aussi bien qu’il a pris plaisir à inventer un cas presque incroyable de débat fondé sur des situations aussi peu crédibles. C’est la réalité même qui peut être incroyable.
Cet officier américain, qui n’a pas participé à des opérations guerrières, attire plutôt la sympathie et ses propos paraissent raisonnables. Mais, d’un autre côté, il est bien dit que le contexte de la mission dont est chargé cet avocat-ornithologue presque sexagénaire ne facilite pas une réflexion sereine. Il doit accomplir sa mission dans une ville détruite où il lui est interdit de se lier avec des Allemands, tous susceptibles a priori d’avoir eu au moins des sympathies avec le régime déchu. Il va d’ailleurs apprendre que c’était le cas d’un jeune homme avec qui il a cru pouvoir échanger des souvenirs et des impressions. Il est donc profondément seul, dans les ruines de ce qui fut une grande ville allemande, et confronté, pour cause d’interdiction à l’impossibilité de vraiment parler du sens qu’il convient de reconnaître au chant d’un groupe d’oiseaux parleurs. À supposer du moins que la question du sens puisse se poser dans des termes comparables pour le chant d’oiseaux que pour la parole humaine. Mais lui-même se souvient avoir vu sa fille entretenir une sorte de conversation avec des oiseaux rassemblés devant la fenêtre de sa chambre. Il n’est pas dit clairement quelle conclusion il en tire, ni le lecteur avec lu, hormis le fait que c’est le moment où l’on apprend son âge.
