C’est l’histoire d’un ensemble de meubles et d’objets domestiques, une salle commune rurale transférée du Cantal à Paris dans le cadre de la Recherche Coopérative sur Programme (RCP-Aubrac) menée entre 1963 et 1966. Bertrand Tillier revisite l’épisode avec une double interrogation : scientifique, sur la possibilité de reconstituer une totalité sociale par le truchement d’un ensemble matériel, si cohérent qu’il soit ; éthique, visant la violence du démontage et de l’appropriation d’un espace domestique encore habité.
Opération d’importance, célèbre dans la discipline, la RCP Aubrac ambitionnait de légitimer scientifiquement l’ethnologie de la France pour la distinguer du folklorisme. Le passionnant récit de Bertrand Tillier adopte tour à tour le regard des multiples acteurs dont il donne la distribution « comme au théâtre ou au cinéma », du menuisier de Saint-Urcize (Camille Bec) à l’ethnographe du mobilier et de la vie domestique (Suzanne Tardieu) en passant par la paysanne et le paysan aubraciens (Joséphine et Laurent Girbal) et le conservateur en chef du musée national des Arts et Traditions populaires (MNATP), Georges-Henri Rivière (ou GHR).
Le premier questionnement de l’historien tient au « fantasme » qui donne son titre à l’ouvrage. Laurent et Joséphine Girbal, frère et sœur célibataires, ont littéralement fasciné les membres de la RCP : ils furent les « indiens » de Rivière, les « derniers des Mohicans » d’un hameau isolé, les Fajoux. Ils devinrent les « acteurs de leur propre existence », rejouant pour l’occasion les scènes de leur vie domestique et artisanale, la lessive à la cendre ou la fabrication d’un joug à bœufs. Le chapitre 6, consacré au regard critique du photographe et cinéaste de la RCP Jean-Dominique Lajoux (que Bertrand Tillier a pu rencontrer), montre cependant qu’il n’y avait pas unanimité sur les choix effectués et sur le discours du conservateur en chef. Le mirage des « derniers indiens » fait grincer ironiquement Lajoux. « L’ambition fantasmatique de Georges Henri Rivière de constituer et patrimonialiser les faits sociaux et culturels dans leur intégralité » relève de l’illusionnisme scientifique selon lequel il serait possible de restituer intégralement la vie par l’entremise des objets, sans prendre en compte les conditions de la collecte, « c’est-à-dire [les] coulisses de sa saisie patrimoniale et muséographique ».
Ces coulisses, c’est un contrat, au cœur de l’intrigue : le 3 octobre 1964, le conservateur en chef du MNATP passe un accord avec les Girbal sur l’acquisition de la salle commune, la souillarde attenante et tout le mobilier qu’elles contenaient. GHR a-t-il agi sur un « coup de tête ou un effet d’aubaine », se demande Bertrand Tillier. Car le détail de la transaction nous échappe, n’ayant laissé que peu de traces : là est peut-être le nœud du problème, du malaise diffus entretenu par l’auteur tout au long de son récit. Selon lui, il en est convaincu après son enquête fruit d’une résidence de chercheur au Mucem en 2022-2023, cette opération de collecte relève de la « translocation patrimoniale » conceptualisée par Bénédicte Savoy dans ses travaux sur la restitution du patrimoine africain, c’est-à-dire un « déplacement d’objets dans des contextes d’asymétrie de pouvoir ou de savoir ». L’analogie avec les collectes ethnographiques en situation coloniale passe pour Tillier par la « sidération, face aux modi operandi qui furent alors pensés et appliqués, sous les impératifs conjugués de la science, du patrimoine et de la culture populaire ». Ce malaise revient hanter son récit minutieux, jusqu’au lien établi avec la mission Dakar-Djibouti : il concerne les peintures murales d’une église d’Abyssinie, prélevées par Marcel Griaule en 1932 en échange de répliques. Georges-Henri Rivière, qui avait participé à la préparation de la mission africaine, s’inspira-t-il de ce troc pour mener à bien l’opération en Aubrac ? « Peut-être… », écrit seulement Bertrand Tillier. Et peut-être pourrait-on aussi rapprocher son livre des « contre-enquêtes » menées sur cette mission fondatrice, mais contestée, de l’ethnologie française.

Mais s’il exista un réel déséquilibre dans la relation entre les membres de la RCP, notamment Rivière, et les Girbal, a-t-il pu être analogue à celui qui caractérisait les rapports de Griaule et consorts avec les populations de l’Afrique colonisée des années 1930 ? Y a-t-il eu vol ? Non. Le démontage méthodique de cette « unité écologique » s’effectua du 9 au 17 juin 1965. Laurent Girbal y prit lui-même part en s’occupant notamment du parquet. Y a-t-il eu menace, voie de fait, pression physique ? En aucun cas. Y a-t-il eu ruse, tromperie sur la valeur des choses ? C’est là que peut résider le doute, en fonction de l’interprétation des faits, c’est-à-dire des interactions. Bertrand Tillier, pour saisir celles-ci, établit un parallèle avec un dialogue saisissant filmé dans le cadre d’une autre enquête, dans l’Eure. On y voit l’ethnologue Mariel Jean-Brunhes Delamarre négocier l’achat d’une cabane de berger avec son propriétaire, dans un échange qui « éclaire assez crument l’asymétrie sociale, territoriale et culturelle » et montre comment « forcer la main de l’interlocuteur ». Mais rien de tel n’a été archivé dans l’Aubrac concernant le contrat entre GHR et les Girbal, qu’il qualifiait de « très chers amis ». Puisque les échanges verbaux n’ont pas laissé de trace, on ne peut saisir la rencontre qu’indirectement et constater que Joséphine et Laurent Girbal ont touché 12 000 francs, que leur salle a été entièrement remplacée et modernisée dans le cadre d’une sorte de contre-don maussien qui paraît assez équilibré. Même si, potentiellement, certains meubles devenus à la mode dans ces années 1960 goûtant le rustique auraient pu rapporter davantage à leurs propriétaires…
Comme pour conjurer son trouble, Bertrand Tillier rend compte de celui d’Hervé Guibert, palpable dans l’article que celui-ci consacra, pour Le Monde, à l’exposition du Grand Palais Hier pour demain. Arts, Traditions et Patrimoine, en 1980. La salle commune des Fajoux y avait été remontée, reconstituée comme on le dit d’un meurtre (la référence est empruntée par l’auteur à Philippe Artières), à l’instar des period rooms en vogue dans les années 1920 et 1930 mais déjà dévaluées au moment où Rivière vante les unités écologiques au MNATP. Face à cette mise en scène, Guibert se dit « ahuri, comme à la lisière du passé », comme si une catastrophe nucléaire avait vidé le lieu de ses habitants. C’est Guibert qui emploie dans son article le verbe « piller », ce que Tillier analyse comme le constat d’une fatalité : « pour lutter contre la disparition des cultures du passé, les administrateurs du patrimoine devaient piller. Piller pour conserver et transmettre ».
Le catalogue de l’exposition « euphémisa[it] à bien des égards la violence du processus patrimonial », écrit Tillier. Mais faut-il le suivre lorsqu’il suppose qu’Hervé Guibert a voulu rapprocher les méthodes des ethnologues du MNATP et celles « des pillards du passé et du présent » ? Ou faut-il croire que c’est là le point de vue de Bertrand Tillier lui-même ? La contre-enquête est ici menée essentiellement à charge, sur des ethnologues « sans doutes ni scrupules », sur la « brutalité » du démontage, sur la « mauvaise conscience de l’opération ». Le vocabulaire mobilisé par l’auteur est fort, l’idée de « spoliation » renvoyant directement à l’accaparement colonial. L’argumentation est solide, même si l’on peut estimer certaines comparaisons outrancières lorsque, pour caractériser la violence de l’opération, Tillier se réfère au gang des Montalbanais, cambrioleurs-videurs de châteaux opérant justement dans ces années 1965-1967, puis à un séisme de la fin du XIXe siècle au Japon.
Essayons-nous à l’uchronie : si l’opération de transfert de la salle commune n’avait pas eu lieu, que serait devenu l’ensemble, sachant que les Girbal sont décédés en 1973 ? Bertrand Tillier apporte une réponse possible dans son épilogue. Il s’est rendu dans l’Aubrac en août 2025. Aux Fajoux, il n’a pas pu voir l’intérieur de la maison jadis habitée par Laurent et Joséphine, mais une voisine lui a dit que les boiseries posées en 1965 par le menuisier missionné par la RCP avaient à leur tour été démontées, les habitants actuels ayant décidé de tout moderniser. Quittant le hameau, Tillier voit un tas de gravats de démolition (« qui fait penser au Naufrage de Caspar David Friedrich ») au milieu duquel apparaissent des poutres et des boiseries. Et la salle commune des Girbal, substitut de celle désormais dans les réserves du Mucem ? On ne le saura pas, mais il est probable que, si la salle des Fajoux n’avait pas été intégrée par le MNATP aux collections patrimoniales françaises, elle aurait connu le destin de la plupart des ensembles mobiliers effacés par la modernité. Le savoir ethnologique sur la société rurale de l’Aubrac en aurait-il été amoindri ?
