Notre mondialisation

Le sociologue Jean Daniélou consacre les travaux qu’il a principalement menés dans l’Est asiatique aux rapports que la territorialisation des infrastructures énergétiques et les stratégies climatiques des multinationales entretiennent avec la mondialisation. Dans un article publié l’an passé par AOC, il invitait à leur suite à « ethnographier la mondialisation ». Sans nier l’importance des théories générales de la mondialisation, il revient dans cet ouvrage sur les apports singulièrement renouvelés d’une telle enquête ethnographique.

Jean Daniélou | Incorporated. Frictions, résidus et affects de la mondialisation. Premier Parallèle, 110 p., 9 €

« En faisant ce pas de coté qui consiste à ne plus regarder la mondialisation du haut d’une théorie et à accepter de la regarder par le bas, sur le terrain j’ai commencé à voir et à comprendre les pratiques par lesquelles les multinationales croissent à la surface du globe en transformant radicalement un espace pour s’implanter là où elles ne sont pas encore », écrit-il en citant, entre autres exemples de ces « fronts de mondialisation » qui s’ouvrent un peu partout sur la terre, « l’exploitation génocidaire des grands fonds marins » ou les visées de Donald Trump sur le Groenland. Ce « pas de côté » permet de saisir, « par le bas », comment « les firmes globales croissent et se meuvent à la surface de la planète en incorporant d’autres corps, qu’elles mettent au travail, disciplinent, exploitent, transforment, font circuler à travers le monde ». « En saisissant les « espaces de métamorphose où une plante devient une ressource, une population locale de la main-d’œuvre, où un lieu se transforme en site d’extraction », il donne à voir comment les mouvements de la mondialisation reposent sur une logique d’incorporation, c’est-à-dire de transformation d’êtres humains et non humains en des corps qui peuvent être mis au travail et exploités.

« Ressources, résidus, envahissements, être ruiné, inquiétude, détachement, paranoïa… », ces mots introduisent ce qu’il faut tenir comme autant de coups de projecteur et d’observations destinés à cerner ce processus, toujours recommencé et amplifié. Le livre rappelle en effet, après d’autres, que notre mondialisation prend la suite de mondialisations antérieures en revenant sur certains processus structurellement similaires. Ainsi, l’introduction de la canne à sucre en Amérique, et cette « incorporation » qu’a été la mise en circulation d’animaux et de plantes pour les « acclimater », c’est-à-dire les exploiter hors de leur milieu d’origine, avec des succès à tout le moins inégaux et au risque, perpétué, de passagers clandestins, dont certaines espèces exotiques envahissantes. Il réinterroge pareillement la « rencontre » entre les conquistadores et les habitants du Panama en 1513 à travers le prisme de l’incorporation.

Guinée © CC BY-SA 2.0/Clément Piment/Flickr

L’ouvrage s’attache ensuite à ces « ruines de la mondialisation » que sont les masses toujours plus importantes de résidus, de débris, « trainées excédantes de corps usés et indésirables », invitant à ne plus envisager la ruine comme ce vestige magnifié par les romantiques mais comme le résultat d’un « produit corrosif qui pèse sur le futur », où la ruine, comprise comme « ce qui est en train d’être ruiné », devient la « persistance du dommage dans le temps ». Il dialogue sur ce point avec les travaux de l’anthropologue Anna Tsing [1] et mobilise la littérature (Conrad), le cinéma (The Last Picture Show) ou les séries (Landman) pour aborder avec la première « la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme » ou, via les autres, comment les administrations coloniales et les multinationales sont habilement mises à distance du lieu où elles se trouvent, l’incorporation, qu’elle soit colonialiste ou capitaliste, produisant des hiérarchies entre les corps et alimentant un sentiment de distinction entre eux.

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Quand il s’agit d’interroger les modes de résistance à l’emprise de cette entité insaisissable qu’est la corporation, l’ouvrage dresse face à face avec efficacité l’impasse décrite par Steinbeck dans Les raisins de la colère et la résistance passive de Bartleby dont le « corps échappe au script des tâches qui lui sont attribuées », écrit Jean Daniélou, en témoignant de la capacité du corps à se rendre indisponible à l’impératif d’assujettissement, résumé par la formule de Judith Butler : « sois mon corps ». Car « si le corps incorporé est un objet de contrôle, de dressage, de marquage et d’investissement pour le compte incorporant, il possède également un pouvoir de résistance : se rendre illisible et insondable quant à ses intentions, déclenchant au cœur du processus d’incorporation une folie paranoïaque ».

« Dépasser la mondialisation comme contexte général dans lequel nous baignerions et guetter les indices d’un projet global d’incorporation qui se réactualise sans cesse à travers le monde afin de le rendre descriptible partout où il existe, dire précisément qui tient quel rôle et expliciter les hiérarchies et les ségrégations que cette distribution occasionne sont autant de moyens de se défaire de l’idée d’un mouvement irrépressible, incontrôlable et trop vaste pour être remis en cause », écrit Jean Daniélou qui conclut : « c’est sur cette base que la possibilité d’un sujet politique qui refuse le rôle qui lui est assigné peut émerger ». On aura compris que la pagination modeste de cet ouvrage, qui se qualifie de « carnet », ne saurait conduire à sous-estimer son importance en ce qui concerne la question de la mondialisation, dont il propose une approche inédite.


[1] Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, Seuil, 2025.