Fabrice Teroni revisite les Méditations métaphysiques de Descartes, en s’appuyant aussi bien sur la tradition des commentaires classiques que sur les discussions contemporaines issues de la philosophie analytique. Il combine parfaitement les deux, sans effacer leurs différends.
Les philosophes analytiques sont réputés ignorer l’histoire de la philosophie pour s’intéresser aux « problèmes eux-mêmes ». Ils s’attirent des réponses cinglantes comme celle du grand historien de la philosophie moderne Vincent Carraud : un philosophe, dit-il au sujet de « la démarche anglo-saxonne », qui ignore l’histoire de son domaine fait penser « à un joueur d’échecs débutant qui n’aurait pas appris les quinze premières ouvertures. Il va se faire écraser dès les premiers coups ». Fabrice Teroni est un contre-exemple : il est l’un des meilleurs philosophes analytiques francophones [1], il connaît l’histoire de sa discipline et il n’est pas débutant. Il ne travaille pas, à la différence de beaucoup de philosophes analytiques, en apesanteur : il connaît les ouvertures sicilienne et espagnole, la défense Petrov, et les autres. Et il sait aussi jouer sans se faire écraser aux premiers échanges. Il échappe au dilemme qui voudrait qu’on lise les philosophes du passé sans philosopher et en toute ignorance des problèmes contemporains, ou bien naïvement comme s’ils étaient nos collègues. Il le montre brillamment dans ce livre qui propose une analyse des Méditations de Descartes, partie d’échecs classique s’il en est, puisqu’elle établit presque toutes les ouvertures, et où l’attendent tous les snipers de la profession qui tirent à vue à la moindre erreur historique.
Le destin des grands philosophes est d’être, à leur corps défendant, ventriloques. Descartes passa successivement pour un physicien matérialiste, pour un sceptique, pour un héros de la République française laïque, pour un grand catholique, pour un phénoménologue, un existentialiste, un acteur du « grand renfermement » des fous, enfin plus récemment pour un théologien heideggerien et pour un responsable du réchauffement climatique. Il y a autant de Descartes qu’il y a de domaines qu’il aborda – mathématiques, physique, médecine, physiologie, métaphysique, éthique – et autant qu’il y a de grands commentateurs, et d’interprétations variées d’un auteur qui s’avance souvent, de son propre aveu, « masqué ». En outre, par-delà les lectures et les clichés, la connaissance de l’œuvre de Descartes a fortement progressé depuis le début du vingtième siècle, au point qu’on dispose à présent en français de trois grandes éditions : celle, principale, d’Adam et Tannery (1897-1913), celle de Ferdinand Alquié (1973), et celle, toute récente, de Jean-Marie Beyssade (2025), sans compter celle qui paraît en collection Tel. Depuis plus d’un siècle, l’étude des relations entre Descartes et la tradition scolastique et l’étude de la philosophie du dix-septième siècle qu’il a directement ou indirectement influencée ont énormément progressé. Last but not least, il y a à présent toute une scholarship cartésienne de langue anglaise, inspirée par l’esprit de la tradition analytique mais capable de s’en détacher, que les commentateurs français considéraient il y a encore quelques décennies avec un mépris amusé, mais dont ils doivent reconnaître qu’elle leur dame souvent le pion.

Dans ce contexte, s’attaquer, comme le fait Fabrice Teroni, à un texte aussi canonique que les Méditations métaphysiques, même avec l’ambition modeste de donner une introduction, relève de la gageure. Teroni s’efforce à la fois de faire un commentaire suivi des six méditations, en mettant en avant la structure argumentative du texte, de fournir une analyse des concepts mis en œuvre par Descartes et d’indiquer leur relation à la fois à la tradition et aux lectures contemporaines. Il n’a pas l’ambition d’apporter du nouveau sur le plan historique, ni de proposer une lecture inédite. Il cherche surtout à expliciter, en les reconstruisant, les principales séquences d’argument du texte (le doute « sceptique », le cogito, la preuve de l’existence de Dieu par les effets, le Dieu non trompeur, le jugement et l’erreur, la preuve ontologique, le dualisme, l’existence des choses matérielles) et à en souligner dans chaque cas les forces et les faiblesses. Il présente clairement les difficultés classiques, comme le cercle et le passage du concevable au possible. Souvent ses analogies sont éclairantes, comme quand il compare l’argument cartésien de la plus grande facilité de connaître l’esprit que le corps à celui de l’« homme masqué » des sophistes (« je sais qui est Jean, je ne sais pas qui est l’homme masqué ; donc l’homme masqué n’est pas Jean »). Ce qui tranche par rapport à nombre de commentaires est qu’il ne part pas du principe que Descartes a toujours raison. Mais cette démarche est parfaitement conforme : on ne peut le lire sans les Objections que de grands contemporains firent à Descartes, lequel, la plupart du temps, ne leur cédait pas un pouce de terrain, même quand, comme avec le grand Arnauld, il se trouvait en difficulté.
Le commentaire de Teroni n’est pourtant pas neutre, car il s’appuie sur l’arrière-plan des discussions qui ont lieu encore aujourd’hui sur nombre de positions de Descartes, et qui font que ses problèmes sont encore les nôtres. Ainsi, il existe, au moins depuis Hume, Reid et Peirce, un ensemble de critiques du doute sceptique de la première des Méditations : peut-on douter de tout, et le doute « méthodique » mis en œuvre par Descartes n’est-il pas un doute « de papier » ? Ou encore, peut-on partir du cogito et de la « retraite vers l’intérieur » qu’il suppose ? Descartes n’envisage pas que la certitude à laquelle il aspire puisse être validée par des processus causaux qui échapperaient au sujet. Il n’envisage pas non plus que la connaissance puisse être justifiée autrement que par des principes premiers sur lesquels tout repose. Une bonne partie de l’épistémologie contemporaine a avancé des positions « externalistes », mais l’« internalisme » de Descartes, qui pose que pour savoir il faut savoir que l’on sait, est-il entièrement faux ? Malebranche doutait qu’on pût connaître son sentiment intérieur. Les contemporains ont douté que tous nos états mentaux puissent être « lumineux ». Le « Je » du « Je pense » n’a pas cessé de subir leurs assauts, mais aussi de leur résister. En ontologie, Descartes croit aux « natures », ce qui rebute les héritiers de la tradition nominaliste, très vigoureuse aujourd’hui. Mais son essentialisme et son fondationnalisme trouvent aujourd’hui des défenseurs. Son dualisme a servi de repoussoir à toute la tradition matérialiste, mais il a encore beaucoup de partisans dans la philosophie analytique contemporaine. Son apparent volontarisme quant au jugement choqua Hobbes, mais trouve aujourd’hui de nouveaux défenseurs qui admettent qu’on peut avoir un contrôle sur nos croyances. Teroni réussit à exposer les thèses cartésiennes en faisant des allusions pertinentes à ces débats contemporains. Il parvient à un équilibre très maîtrisé entre le commentaire historique et la discussion systématique.
Mais l’historien de la philosophie lèvera peut-être le sourcil sur quelques points. En premier lieu, Teroni, s’il respecte « l’ordre des raisons » dont Descartes fait la règle de ses méditations, déroge quelquefois à cet ordre quand il s’agit d’exposer des arguments. En second lieu, il donne très peu d’importance aux Règles pour la direction de l’esprit, alors que ce livre est une matrice essentielle des Méditations. Nombre d’interprètes trouveront aussi qu’il passe sous silence les problèmes théologiques, que Descartes faisait mine d’écarter, mais qui jouent un rôle non négligeable, notamment quand il s’agit de la nature des substances, de la thèse de la création des vérités éternelles (Dieu pourrait vouloir que 2 et 2 ne fassent pas 4), et de la nature de Dieu comme être infini, qu’il alla même jusqu’à qualifier de causa sui, ce qui fit couler beaucoup d’encre. Enfin, les lecteurs de Descartes qui sont impressionnés par la place qu’occupe la thèse de l’union de l’âme et du corps et le rôle de la « pensée passive » (selon l’expression de Jean-Luc Marion) trouveront que le Descartes de Teroni reste un peu trop intellectualiste. Mais, comme le sait le joueur d’échecs, il faut quelquefois pratiquer le gambit et sacrifier quelques pions pour avancer ses pièces.
On dit souvent que Michael Dummett a eu tort de soutenir que le temps de la théorie de la connaissance était révolu, et que la philosophie du langage avait pris sa place en pole position. La philosophie contemporaine récente l’a démenti, et la philosophie analytique est redevenue une épistémologie et une ontologie. Descartes en ce sens est bien plus son interlocuteur que pouvaient l’être Frege ou Carnap. Un point sur lequel la démarche cartésienne mérite d’être encore confrontée à celle de théoriciens de la connaissance analytiques est que Descartes semble définir le savoir comme « croyance vraie justifiée », mais en supposant que la connaissance, la vera scientia, peut être infaillible. La plupart des épistémologues rejettent cette idée, et sont « faillibilistes ». Mais Descartes, même s’il entend, dans son doute méthodique, rejeter toutes ses « opinions », ne parle pas de « croyances ». Il parle de jugements, va directement à la connaissance, et la conçoit comme intuition et saisie immédiate de son contenu. C’est quelque chose que Husserl avait très bien vu, et que les analytiques n’ont pas vu, jusqu’à ce qu’ils se soient rendu compte récemment qu’ils avaient tort de négliger cet héritage et de s’installer dans un anti-cartésianisme de principe. En tout cas, Fabrice Teroni montre bien qu’il ne faut pas jouer à l’aveugle, même si le grand Philidor y excellait au Palais-Royal.
[1] On lira notamment ses travaux sur les émotions avec Julien A. Deonna, The Emotions: A Philosophical Introduction, Routledge, 2012.
