Des fous singuliers

Le titre du nouveau bref récit de Peter Handke interloque et fascine. Comment comprendre et lire ce Tête-à-tête entre deux protagonistes qui nous interroge ? Et bien, on tâtonne, on essaie des combinaisons, on imagine des liens, on élabore des hypothèses, bref, on fait son travail de lecteur.

Peter Handke | Tête-à-tête. Trad. de l’allemand par Julien Lapeyre de Cabanes. Gallimard, 52 p., 12 €

À lire le nouveau livre de Peter Handke, on pense au Monsieur Teste de Valéry et aux clochards de Beckett. Des personnages que l’on verrait sur une scène, au cinéma ou dans un poste de radio. Toutefois, percevoir les deux protagonistes sur le mode parodique serait probablement fautif. Soit, donc, deux vieux amis qui se rappellent des souvenirs. Fous singuliers, selon leur dire. L’un est centré sur la figure grand-paternelle et, à partir de là, sur la génération des hommes qui vivaient, survivaient pendant la Deuxième Guerre mondiale, en Allemagne sous le Führer. L’autre s’attache à des images, un décor de théâtre, qui évolue et se déplace à travers les années et l’espace.

Entre les deux amis règne une entente pas forcément cordiale. On sent une tension, repérable à des riens, des effets de langage minuscules. Par exemple : ils se provoquent, ils s’interpellent, ils ironisent aussi, comme s’ils se repoussaient et s’attiraient tout à la fois. On peut, à ce propos, noter comment Peter Handke s’y prend, du point de vue de l’écriture pour passer d’une réplique à une autre tout en gardant à chaque voix le sujet qu’elle choisit de traiter. Par la répétition : les derniers mots de l’un sont répétés par l’autre : « Peut-être n’ai-je pas eu le courage d’une intervention aussi dramatique, ou bien étais-je trop paresseux pour vivre la chimère jusqu’au bout. Et il s’est trouvé… – Et il s’est trouvé que les drames… ». Par la contradiction : « Pas de fin certaine à l’histoire, ou rien que la story, de la transfiguration des grands-pères ? Et – Non pas, plus de « Et » pour vous, hommes de l’obscurité ». Par l’ironie : « Mais là-bas, au milieu des tombes, il y avait une maison – Je savais que ça viendrait ». Par une question, « C’est là, c’est là – Quoi ? ». Par une injonction : « Attends… » Quand l’interlocuteur se contente de reprendre, de répéter les mots de l’autre, il y a création d’un effet presque musical ou, au contraire, quand l’ironie ou la provocation domine, un effet de rupture. Mais la rupture n’empêche pas, comme on sait, la musique, une « Musique sans son. Vitre en vers dépoli, épais ».

« Tête d’un homme noyé », Théodore Géricault (1819) © CC0/WikiCommons

Le ton de la conversation est assez ambigu pour qu’on ne sache pas toujours à qui on a affaire : Peter Handke est-il celui qui tire les fils des deux pantins qu’il a créés, ou au contraire, les prend-il au sérieux au point de leur faire dire ce qu’il pense du nazisme ou de l’art du théâtre ? Difficile de trancher, car les voix qui s’expriment le font, nous l’avons relevé, de façon quelquefois parodique, comme les pédants que sont Bouvard et Pécuchet (qui eux-mêmes sont à la fois moqués et incarnés par un Gustave Flaubert qui ne s’épargne pas). La voix qui dit la guerre, surtout, est quelquefois pompeuse, presque risible, et pourtant, en même temps, l’auteur se glisse en elle quand elle déplore la cécité des citoyens allemands pendant la Deuxième Guerre mondiale : « nous parlons des grands-pères qui, du temps où notre pays s’appelait “ Ostmark ”, n’étaient pas seulement citoyens du Troisième Reich, mais au-delà […] des hérauts inébranlables et, involontairement à mon avis, des propagandistes du Troisième Reich ». Ou quand elle s’insurge de l’usage que l’on fait de la langue « vous avez étranglé, étouffé, souillé, assassiné cette langue, la seule vraie, la seule qui vaille au monde, avec la langue de faussaires d’un faux empire, une non-langue comme jamais dans l’histoire des hommes – bestialité, totale, en fait de langue ».

De plus, si cette voix, qu’on pourrait estimer politique (tandis que l’autre est artistique) a des manières grandiloquentes et mécaniques, quand par exemple elle parodie Hamlet (« croire ou ne pas croire n’était pas la question »), elle peut aussi parler un langage de poète quand elle dit, à propos du grand-père : « Toute sa vie il a été connu comme un spécialiste de l’aller-loin ». Lequel grand-père inspire des histoires tantôt drôles, tantôt cruelles, curieuses, au « témoin oculaire ou auriculaire » qu’est la voix.

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Quant aux propos de l’autre voix, s’ils interrogent moins, en revanche, ils soulèvent davantage de visions et d’interprétations sur la nature de l’art – probablement celles de l’auteur. Ils constituent, à notre avis, la partie la plus belle et la plus mystérieuse de ce texte et prennent appui, pour commencer, sur l’ouvrage précédent de Handke, Ma journée dans l’autre pays, comme si la seconde voix était issue de là, de cet autre pays et qu’elle appartenait à l’homme de l’histoire précédente. Cet homme, donc, qui se confond avec la deuxième voix, entend parler des voix qui proviennent d’une grange. Ce sont celles d’un couple, qui dit « l’amour céleste, terrestre à la fois, quoique peut-être juste le temps d’un soir d’été », qui s’entretient dans « une langue étrangère, et pourtant plus familière qu’aucune autre – d’une beauté inouïe ». La grange ensuite devient maison (dans un cimetière !), qui paraît habitée mais dans un premier temps personne ne s’y montre. Seule présence : un écran de format cinéma joue un film. Le gardien qui l’occupe (le grand-père de la voix ?) y est seul « comme un enfant peut être seul », tourne « en rond dans le vide, comme un gardien de parc sans parc, un sportif sans ballon, un agent de la circulation sans circulation ». Chacun semble « resté à quai ».

Après avoir pensé au personnage de Hamlet de Shakespeare, on pense aux deux clochards d’En attendant Godot. Car dans ce texte, c’est évident, on attend quelque chose qui se fait désirer et qui n’arrive pas. Seuls demeurent les décors, ou plutôt le décor, transformable, comme le sont les décors de théâtre. Ode au théâtre, au cinéma, aux arts de l’illusion où la vie apparaît parce que le verbe y est vivant, « jubilatoire de sens ». Valeurs perdues, déplore Peter Handke, théâtre et cinéma ont fait leur temps. Restent quand même pour se réjouir, pour avoir le courage et la force des souhaits, les « tout-petits dans leurs poussettes » qui jouent avec leurs pieds comme on parle une langue.

On pourrait croire, dans Tête-à-tête, que seules les têtes existent, comme sur une scène de grand guignol, des têtes coupées lors des journées sanglantes de la Révolution, ou seulement les voix, sans têtes et sans non plus les corps. Des voix immatérielles, et seulement imaginées, produites par une quelconque intelligence artificielle. Des voix venues d’ailleurs, de l’au-delà, des catacombes. Des voix de morts. De presque morts. Comme dans Molloy ou dans La dernière bande. Or, ça n’est pas vraiment le cas. Les voix de Handke sont plus vivantes, bien que sans illusions elles jouent encore, elles battent les cartes, elles regrettent, elles souhaitent, elles ne se taisent pas. Moins cérébrales que Monsieur Teste.

Remarquons, vers la fin du dialogue, qu’on ne distingue plus qui est l’un et qui est l’autre. Une confusion facilitée par l’absence de tiret devant chaque nouvelle prise de parole. Peu à peu, les amis paraissent ne plus avoir qu’une voix, ils échangent le grand-père et le goût du théâtre, comme si en fait l’auteur mettait en scène le dialogue intérieur d’un soi scindé en deux sur un théâtre vide, à la croisée de plusieurs arts. Tête-à-tête est un livre inclassable, comme l’était Ma journée dans l’autre pays. Deux écrits sans égal dans la littérature : ils ne ressemblent à aucun autre. Et en même temps ils sont parents de ceux que nous envoie le solitaire Peter Handke depuis le lieu de sa retraite : des chants, des anathèmes, de simples promenades, des notes de lectures, des trajectoires humaines dont la banalité foudroie, le paysage entraperçu d’un pays différent où l’on peut jouir d’un chant céleste dans une langue indéchiffrable. Mais ce pays existe-t-il ? Peut-on y accéder en pratiquant un art ?