Pablo Servigne et Cyril Dion, figures repères

Face aux inquiétudes qui grimpent et à la tentation de baisser les bras, un chercheur et un militant s’attèlent à faire passer des messages d’espérance dans deux livres qui paraissent conjointement. Les crises vont obliger à s’entraider, espère Pablo Servigne. Dans le recueil de ses chroniques pour l’émission « La Terre au carré », Cyril Dion appelle à changer le jeu.

Pablo Servigne | Le réseau des tempêtes. Manifeste pour une entraide populaire. Les Liens qui libèrent, 128 p., 10 €
Cyril Dion | La lutte enchantée. Comment garder espoir (et lutter !) dans un monde qui bascule. Actes Sud, 224 p., 18 €

Le premier s’est fait connaître comme collapsologue avec notamment son livre Comment tout peut s’effondrer, coécrit avec Raphaël Stevens (Actes Sud). Le second est entré dans le brouillard climatique plutôt par l’angle du faire avec son film Demain, coréalisé avec Mélanie Laurent. Ils sont nés la même année, 1978, et ces deux œuvres sont sorties en librairie et sur grand écran en 2015, l’année de la conférence de Paris sur les changements climatiques dite COP 21.

Dix ans plus tard, forts d’autres livres et d’autres films, et des luttes auxquelles ils ont participé, ils se sont fait un nom au sein du mouvement climat, et au-delà. L’évolution de leur pensée et de leurs actions est révélatrice de l’état d’esprit de la génération de la prise de conscience ainsi que de l’état des luttes actuelles. Pablo Servigne et Cyril Dion sont, à leur mesure, des têtes de pont, au moins des figures repères. Or, alors que l’horizon s’assombrit sur le front de l’écologie, Pablo Servigne milite dans son nouvel ouvrage pour une « entraide généralisée » et Cyril Dion donne pour titre au sien « La lutte enchantée ».

« L’entraide est ce truc magique qui apparaît entre deux personnes ou dans un collectif, soit lorsqu’on y crée les conditions propices, soit parfois spontanément sans qu’on y prête attention », explique Pablo Servigne, agronome et docteur en biologie. Quand la catastrophe frappe, le premier réflexe n’est pas la panique, mais l’entraide, résume-t-il. Les spécialistes des catastrophes remarquent qu’elles ne s’accompagnent pas de chaos, de vols, mais d’auto-organisation et d’altruisme. À La Nouvelle Orléans, à Fukushima, dans la vallée de la Roya (Alpes), en Australie, à la Réunion ou en Ukraine, Servigne observe que, lorsque les liens horizontaux sont forts, la réponse des secours est meilleure et la résilience plus rapide.

D’où l’intérêt de renforcer les liens maintenant, soutient-il en voyant dans le concept de « supervivalisme » l’inverse du repli survivaliste – qui a fait tant de tort à la collapsologie. Il distingue deux types de liens : affinitaires (famille, amis, réseaux) et voisinitaires. Il peut être vital de s’entendre avec ses voisins, souligne-t-il, lui qui habite désormais en montagne. « Émile Durkheim, pionnier de la sociologie, avertit dès 1897 que l’anomie, c’est-à-dire l’effondrement de repères partagés, engendre du désespoir et provoque des suicides, relève le chercheur. Pour la philosophe Hannah Arendt, quand les liens se défont, les individus ne sont pas seulement seuls, ils sont privés du monde commun, c’est-à-dire de possibilité d’agir et de penser ensemble. C’est ce vide relationnel qui ouvre la porte à toutes les formes de repli, de nihilisme, de manipulation… et de totalitarisme. » On comprend qu’il y pense aujourd’hui, à l’heure où plusieurs formes de totalitarisme arrivent au pouvoir.

Pablo Servigne, Le réseau des tempêtes. Manifeste pour une entraide populaire, Les liens qui libèrent, 128 p., 10 euros

Cyril Dion, La lutte enchantée. Comment garder espoir (et lutter!) dans un monde qui bascule
« Pays des merveilles », August Strindberg (1892) (détail) © CC0/WikiCommons

« J’ai écrit ces textes dans la fièvre d’une année qui ne nous a laissé aucun répit », introduit comme en écho Cyril Dion, dans l’avant-propos de La lutte enchantée, recueil de ses chroniques diffusées sur France Inter de septembre 2024 à juin 2025. « Chaque semaine une nouvelle folie, une nouvelle catastrophe venaient secouer les rédactions des médias, nous plongeaient dans la désespérance ou dans l’effroi. À tel point que ma santé mentale commençait à s’en ressentir. » Cyril Dion ne nomme pas directement sa lutte, mais elle se résume, fait-il comprendre plus loin, à la « bataille écologique » pour que « la planète reste habitable » : « Ce n’est pas MON problème, ce n’est pas le problème des écolos, c’est NOTRE problème », s’agace-t-il en confiant avoir écrit ces chroniques pour tenir « une sorte de journal de lutte », et « redonner de l’énergie » : « Vous dire que tout n’est pas foutu. Que nous pouvons renverser la vapeur. Calmer l’angoisse aussi. »

Il y a eu, entre 2018 et 2020, une forme de réveil : les premières marches pour le climat, les mouvements Fridays for Future (Greta Thunberg) et Extinction Rebellion (en Angleterre) et la pétition L’Affaire du siècle contre l’inaction climatique en France. Puis vint, au lendemain de la pandémie de covid 19, le temps des « nouveaux récits », pour penser un monde désirable. Alors que celui-ci s’éloigne – sept des neuf limites planétaires ont été dépassées –, le temps semble aujourd’hui celui des nouveaux combats. « La menace, ça ne marche pas », lui a déclaré sa psychiatre, contrairement à l’expérience du changement : ne pas brandir la menace du cancer à un fumeur mais lui faire ressentir physiquement les bénéfices de l’arrêt du tabac. C’est devenu son credo.

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Pablo Servigne, pour sa part, dit avoir besoin de la peur pour « se mettre en mouvement », mais il sait qu’elle peut inhiber. Il souligne que le collectif donne de la puissance et de la joie. Si les petits pas sont nécessaires, précise-t-il, ils ne suffisent pas. Même idée chez Cyril Dion, qui voudrait « changer le jeu », mais se fait amer en souvenir de l’ambitieuse Convention citoyenne sur le climat enterrée par Emmanuel Macron, puis embraie sur deux chroniques intitulées « Comment participer à la révolution ? ». Le mot sonne presque désuet, surtout dans des sphères qui se détournent des partis traditionnels. Sa référence à lui est serbe : Srdja Popovic, militant du mouvement qui a renversé Milošević en 2000. « Dans son ouvrage, il décrit neuf étapes pour réussir une bonne révolution. Un vrai livre de recettes… », introduit-il en les explicitant dans cette émission de service public : ces chroniques pourraient laisser croire que la démocratie ne va pas si mal. D’autant que Cyril Dion n’hésite pas à fustiger à la première personne les plus grands pollueurs de la planète comme Total et ces « salopards de capitalistes qui sont en train de détruire les océans », tout en appelant à soutenir des associations comme Bloom qui tentent de les contrer.

« Être privé de liens, c’est être privé d’agentivité, poursuit Pablo Servigne, c’est-à-dire de puissance d’agir. » Selon lui, l’entraide est aussi « un geste de création » pour « construire une nouvelle culture politique ». Il forge un nouveau concept qu’il baptise du joli nom de « réseau des tempêtes » : soit « un petit réseau qui ne sert pas seulement à survivre en cas de crise, il donne surtout un sens à la vie. Il constitue une ressource pour avoir moins peur, pour retrouver une puissance d’action, et surtout pour trouver la force et l’élan d’aider au-delà de notre réseau ». Une association est née, Le réseau des tempêtes, ainsi qu’un programme de recherche (URD pour Urgence Réhabilitation Développement). Le manifeste n’est pas que théorie, il se fait concret.

Cyril Dion aussi, qui regrette : « Les écologistes que nous sommes ont pour le moment échoué à mobiliser largement, à faire comprendre aux plus fragiles et à la majorité de la population que l’écologie parle de leur vie de tous les jours, de leurs factures, leur santé, leur pouvoir d’achat, leur alimentation, leur bonheur. » Simples, empruntant un ton presque simpliste parfois, ses chroniques sont tendues par la volonté de répondre au lancinant « Que faire ? » : « Prenez soin de vous », « Apprendre de la victoire contre les Pfas pour gagner encore », « Reprendre le pouvoir sur l’argent »… Cyril Dion cite aussi « Au commencement était… », livre « ébouriffant » de David Graeber et David Wengrow (Les liens qui libèrent) qui interrogent la trajectoire de développement dans laquelle la civilisation est restée bloquée. Jalonnés de conseils de lectures, La lutte enchantée et Le réseau des tempêtes confinent aussi aux manuels de survie par temps de greenbacklash.