Illustrer Alice : entretien avec Pat Andrea

Au début des années 2000, l’artiste Pat Andrea (né en 1942) a l’occasion de contribuer à son tour à une édition d’Alice, dirigée par Diane de Selliers, faisant la part belle aux illustrations. Les images (48 dessins grand format) sont un condensé de l’œuvre de Carroll et de l’univers artistique de Pat Andrea, qui ne se prive pas de jouer, à la suite de l’écrivain, avec les symboles et le sous-texte.

Aviez-vous les images de Tenniel en tête ?

Bien sûr, c’était un problème ! Il était devenu comme un ennemi. On connaît tous ces images, magnifiques, et il était difficile d’en trouver de nouvelles. C’est comme les illustrations de Gustave Doré pour Don Quichotte. On a ces images en tête ! Comment dépasser ça ?

Les artistes reviennent toujours aux illustrations et non pas au texte.

Même Walt Disney n’est pas allé beaucoup plus loin… Mais il parait que Carroll contrôlait beaucoup le travail de Tenniel. Par exemple, Peter Blake en avait tiré une série de sérigraphies. Mais ça restait trop correct, il ne s’est pas vraiment aventuré sur le texte, c’était presque trop facile quelque part…

Quel était votre rapport au texte de Carroll ?

Ma mère nous lisait beaucoup d’histoires au lit, et m’avait un peu lu Alice quand j’étais petit, mais je n’aimais pas. J’ai redécouvert le texte à 18 ans et là c’était… formidable! Ça allait très bien avec l’époque, j’étais aux Beaux-Arts, nous étions tous hippies. J’ai lu ça comme l’histoire d’une jeune fille un peu rebelle comme nous.

Quelle a été votre approche du texte pour cette nouvelle édition ?

Je cherchais un peu de distance, mais sans savoir comment… J’étais très content de cette commande, c’était formidable, mais j’ai hésité pendant cinq ans avant de commencer à dessiner ! Diane de Selliers avait beaucoup de patience. Chaque année, elle m’appelait une ou deux fois pour me demander des nouvelles d’Alice.

Pourquoi toutes ces hésitations ?

J’étais stressé… J’ai fait une première série de dessins au format final du livre [31 × 26 cm], pour que la reproduction soit fidèle, qu’il n’y ait pas de perte à l’impression. Mais ce n’était pas bon. Je n’étais pas à la hauteur, c’était trop forcé, trop « correct » encore par rapport au texte. Je voulais en faire plus, je voulais rendre un grand hommage au texte de Lewis Carroll, aux images de Tenniel. J’ai donc détruit cette première série de dessins.

Pat Andréa (né en 1942) a l’occasion de contribuer à son tour à une édition d’Alice, dirigée par Diane De Selliers, faisant la part belle aux illustrations.
« Alice » © Pat Andrea

Vous cherchiez à échapper à l’illustration littérale du texte ?

Oui, je ne voulais pas qu’on dise : « ce sont de très jolies illustrations » et basta. Je voyais grand, je voulais être libre… À un moment, j’étais parti travailler dans mon atelier à Buenos Aires pour m’isoler. Je cherchais un modèle pour Alice, je regardais les petites filles dans la rue en espérant trouver mon Alice à moi… Je voulais une Alice brune comme Alice Liddell, et non la blonde de Tenniel ou de Disney. J’ai cru trouver mon Alice dans une synagogue à Buenos Aires, lors du mariage d’un ami. Je lui ai demandé si elle voulait poser pour moi. Elle se méfiait de ce vieux peintre hollandais bizarre. Elle est venue à l’atelier accompagnée de deux amis au cas où. Mais finalement ce n’était pas une bonne idée d’avoir un modèle.

Pourquoi ?

J’avais l’impression de faire une bande dessinée avec cette jeune fille de la synagogue. Et je ne voulais pas ça. Je voulais être libre, comme dans ma peinture. J’avais lu les textes de Carroll une dizaine de fois, je les connaissais par cœur, alors j’ai détruit ces premiers dessins et j’ai pris la décision de faire de grandes peintures sur papier. L’autre décision importante – et je crois que c’est réussi –, c’est qu’Alice serait différente à chaque fois.

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Elle est un peu toutes les Alice possibles ?

Peut-être… Ça a été accepté tout de suite par les lecteurs. Personne ne m’a fait de remarque à ce sujet, personne n’a critiqué cette décision.

Vous changez également de technique de dessin d’une page à l’autre.

C’était voulu dès le début. Je voulais en faire une œuvre à moi, pas une bande dessinée. Alors que comme peintre, je me suis toujours battu pour qu’on reconnaisse la bande dessinée et l’illustration, qu’on les remonte un peu dans la hiérarchie de l’art.

Qu’est-ce que le changement d’échelle des dessins vous a apporté ?

La liberté. Comme je faisais de grands dessins, je pouvais les remplir de beaucoup de choses, je pouvais combiner différentes scènes du livre… Parce que le public connaît déjà tout d’Alice ! Je pouvais me laisser aller et m’amuser.

Y a-t-il des passages du livre qui vous ont interpellé plus que d’autres ?

J’étais très impressionné par le poème du Jabberwocky. Je crois que c’est la première fois qu’on a fait ça dans un livre jeunesse, et même dans la littérature sérieuse, non ? Présenter un poème avec des mots qui n’existent pas, qu’il faut lire à l’envers…

Pat Andréa (né en 1942) a l’occasion de contribuer à son tour à une édition d’Alice, dirigée par Diane De Selliers, faisant la part belle aux illustrations.
« Alice » © Pat Andrea

J’aime aussi quand Alice demande au chevalier blanc : « pourquoi ton cheval a des protections aux jambes ? ». Et le chevalier répond simplement : « pour le protéger des attaques des requins ». C’est magnifique, n’est-ce pas ? C’est une idée très spectaculaire, très surréaliste. Alors j’ai sauté sur cette scène. Je me suis dit : je dois absolument dessiner ça. Tenniel ne l’a pas fait. Il n’a pas compris ! C’était un problème, parce que Tenniel a pris les scènes les plus spectaculaires. C’est pourquoi je me disais qu’il était devenu un ennemi. Il avait choisi les scènes qu’on choisirait tous logiquement.

Une autre scène que j’aime, c’est quand Alice dit au revoir à Humpty Dumpty. Il lui répond : « En admettant que nous nous revoyions, je ne vous reconnaîtrais sûrement pas ». Vous êtes tous les mêmes, vous les humains, lui dit Humpty Dumpty, « votre visage est celui de tout le monde… Deux yeux, ici et là… le nez au milieu… la bouche au-dessous… Toujours pareil ». Et en lisant ça, j’ai tout de suite pensé à Picasso. Les oreilles, les yeux, le nez… et je me suis efforcé de ne pas faire du Picasso, mais de voir si je pouvais utiliser l’idée de Picasso autrement, de décomposer des visages.

Vous a-t-on fait des remarques sur l’aspect sexuel de votre version d’Alice ?

Bien sûr. Diane de Selliers m’a demandé de ne pas trop en faire, et je crois que je me suis bien comporté. Si on analyse le texte de Carroll sous l’angle psy, il est plein de symboles. Alors j’ai joué avec les symboles. La scène de la bataille des cavaliers, par exemple : Carroll dit qu’Alice « est très excitée par la bataille ». C’est subtil, on peut le lire de différentes façons. Là oui, il y a une petite provocation de ma part : Alice est tellement excitée par la bataille des chevaliers qu’elle semble se toucher. Mais c’est subtil, c’est pas grossier, je crois. On peut juste penser qu’elle regarde. Pour le chevalier blanc, je me suis inspiré d’une photo de Lewis Carroll jeune.

Vous vous êtes beaucoup amusé en travaillant sur ce livre…

C’était une commande de rêve, comme cela n’arrive qu’une fois dans la vie ! Ça m’a pris trois ans. La première année et demie, je travaillais sur Alice et peignais pour moi en même temps. À un moment, les personnages d’Alice se retrouvaient dans mes peintures, alors… je me suis concentré seulement sur Alice.

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