Sergio Aquindo, dessinateur, graveur et écrivain (auteur notamment d’un Atlas des monstres connus et inconnus), se penche ici sur la part prise par les images de John Tenniel dans l’œuvre de Lewis Carroll, et plus généralement sur les aventures heureuses ou malheureuses d’Alice avec ses divers illustrateurs.
Bien que dotée d’un cahier d’images et de notices sur différents illustrateurs, cette édition ne s’attarde guère sur les dessins de John Tenniel, ni sur leur importance dans la postérité d’Alice au pays des merveilles. On peut même regretter des erreurs flagrantes : on affirme que Tenniel « grava quarante-deux bois » pour Alice, alors qu’il se limita en réalité aux dessins au crayon ou à la plume. La gravure sur bois est due aux frères Dalziel, dont la signature est d’ailleurs bien visible aux côtés de celle de Tenniel.
Cette place faite à l’illustrateur n’est pas exceptionnelle : dans The Annotated Alice de Martin Gardner, qui sert de référence à beaucoup de spécialistes de Carroll, John Tenniel n’est gratifié que de deux ou trois paragraphes factuels. Le dessinateur est vu comme un simple « décorateur » du texte. Si Tenniel n’est certainement pas à égalité avec Lewis Carroll dans la création d’Alice, son travail mérite sûrement plus d’attention. Il était en son temps un dessinateur satirique très populaire du magazine Punch, et un illustrateur de livres reconnu.
John Tenniel réalise quarante-deux illustrations pour le Pays des merveilles et cinquante pour À travers le miroir. S’il accepte volontiers la première commande, il rechigne pour la seconde (Carroll cherche d’ailleurs à le remplacer) et ne s’y consacre qu’à « ses heures perdues », comme le regrette Lewis Carroll. Tenniel soumet d’abord des propositions écrites. Il s’inspire parfois des dessins de Carroll lui-même, dans le manuscrit du premier Alice offert à Alice Liddell en 1864. Il apprécie différemment les chapitres qui composent le texte et se trouve parfois à court d’idées, ce qui motive par exemple la suppression d’un chapitre (« Le frelon emperruqué »). Il propose ensuite à l’auteur des croquis ; habitué aux délais de la presse hebdomadaire, Tenniel se contente souvent d’esquisses rapides (quoique déjà assez précises).
Parmi les croquis conservés dans les musées britanniques, certains cas exceptionnels montrent un dessin plus poussé, où la composition, les habits des personnages et l’étude des ombres et des lumières sont détaillés. Une fois les croquis validés par l’auteur (et Carroll, un « control freak » d’après les spécialistes, les approuvait rarement en l’état), Tenniel les passe sur papier calque. Il apporte alors de nouvelles modifications, non pas en fonction du texte, mais de la force ou du dynamisme de la scène illustrée. Il retourne ensuite le croquis et le transfère sur une planche en bois, en le repassant à l’aide d’un brunissoir.

Si Tenniel peut graver ses propres dessins pour Punch (Carroll le considère comme son « graveur sur bois préféré »), la charge de travail que le projet Alice représente amène Carroll et Tenniel à s’accorder pour confier la gravure aux frères Dalziel, dont l’atelier est l’un des plus réputés de Londres. Ces maîtres graveurs, responsables de la reproduction d’œuvres d’artistes tels que Dante Gabriel Rossetti ou John Everett Millais, gravent alors fidèlement à la gouge le croquis sur la planche de bois. Cette matrice, pas assez résistante pour une impression à grande échelle, est transformée en matrice métallique grâce au procédé de l’électrolyse, appelée aussi galvanotypie (electrotype). Seulement alors le livre peut aller sous presse.
Entre les premières idées de Tenniel et les illustrations présentes dans le livre, il y a donc plusieurs étapes (trop pour l’impatient Lewis Carroll), mais pas énormément de temps : Tenniel accepte la commande des illustrations le 5 avril, le livre est mis en vente début novembre. Ce processus, courant à l’époque, a son importance quand on compare certains dessins à la plume de Tenniel, plus frais et légers, plus gracieux, et leur version gravée sur bois par les frères Dalziel, souvent plus raide et plus sèche.
« Tenniel est le seul artiste qui ait dessiné pour moi et qui ait catégoriquement refusé d’utiliser un modèle, déclarant qu’il n’en avait pas plus besoin que moi d’une table de multiplication pour résoudre un problème mathématique ! J’ose penser qu’il avait tort et que, faute de modèle, il a dessiné plusieurs images d’Alice complètement disproportionnées, avec une tête nettement trop grande et des pieds nettement trop petits. » Voilà ce que dira Carroll bien après la publication des deux premiers livres d’Alice.
Il envoie au dessinateur une photographie d’une de ses « child-friends », Mary Hilton Badcock. Mais le dessinateur, de douze ans son aîné, ne semble pas partager sa fascination pour les fillettes : l’Alice de Tenniel est très éloignée des archétypes virginaux qui enivraient le révérend Dodgson. C’est une silhouette, une jeune fille de contes pour enfants, dont le profil tient plus à sa tenue ou sa coiffure qu’aux traits de son visage. Certains regrettent encore le « manque de grâce » de cette première Alice, son visage « sec », « inexpressif », son « absence de malice », voire ses airs « dépressifs ». En dépit des modes et des nombreux artistes, les Alice qui lui succéderont seront tout aussi « ordinaires » et « ennuyeusement sages », que la première.
John Tenniel est avant tout un dessinateur satirique. Il a l’habitude du grotesque et du mordant, mais semble quelque peu étranger à la poésie du nonsense. Il n’a pas l’air chez lui dans l’univers de Carroll : il le traduit en images rassurantes. Mais il ne faut pas oublier la mission dont Lewis Carroll et les éditeurs l’ont investi : se faire le représentant du lecteur, rendre le monde d’Alice compréhensible aux enfants.
Lewis Carroll avait minutieusement conçu la place des dessins dans la première édition des Aventures d’Alice… La présente édition ne s’intéresse guère à cet aspect fondamental. « Le travail de mise en page d’Alice n’a pas d’équivalent à l’époque », soulignait Lawrence Gasquet en 2019 dans « La compagnie des auteurs » sur France Culture. Elle donnait un exemple : l’Alice dite « télescopique », au début du chapitre II. Le dessin montre Alice dont le corps et le cou s’allongent. Dans l’édition originale, le dessin de sa bouche apparaît à côté des mots prononcés par Alice, le célèbre « curiouser and curiouser », et en face du dessin de ses pieds le mot « feet ». Dans De l’autre côté du miroir, les dessins d’Alice d’un côté puis de l’autre côté du miroir au chapitre I sont imprimés sur une page en recto verso, donnant l’impression au lecteur qu’en tournant une page il passe lui aussi de l’autre côté. Le dialogue entre texte et image s’est rapidement perdu lors des éditions successives. Le livre est devenu un succès dans le marché standardisé des livres jeunesse, et les illustrations de simples images décoratives.

Carroll accorde-t-il davantage de liberté à Tenniel pour la seconde Alice ? On remarque en tout cas une différence sensible. Les illustrations du Miroir sont bien plus élaborées (voir par exemple la scène avec la Reine rouge, celle du Jabberwock, ou de Queen Alice), et on a l’impression que Tenniel est plus à l’aise (ou moins pressé). L’arrière-plan des scènes est plus fouillé, l’ambiance des scènes plus suggestive et mystérieuse, le trait s’humidifie, s’affine, tout comme les gravures sur bois des frères Dalziel. Alice persiste cependant dans son inexpressivité caractéristique. Elle apparaît toujours aussi « absente » dans les dessins.
À travers les différentes versions illustrées d’Alice, on voit passer les modes, de l’Art nouveau au réalisme publicitaire américain, et une myriade d’illustrateurs et illustratrices s’emploient à assagir, voire à rendre niais l’univers subversif du livre. On le scinde en deux : au texte le jeu et le nonsense, aux images la douceur et la gentillesse. De manière générale (les éditeurs y sont sûrement pour quelque chose), on a l’impression qu’ils s’emploient constamment à réduire l’imaginaire d’Alice aux standards du livre jeunesse : le lapin blanc se fait de plus en plus mignon, la Duchesse moins repoussante, le Jabberwock subit l’influence de Disney, ou disparaît… Rares sont les artistes qui vont puiser dans le texte original une inspiration nouvelle ; rares sont ceux qui, cent cinquante ans plus tard, osent sortir du cadre posé par Tenniel et Carroll dans la première édition.
L’extraordinaire finesse des aquarelles de l’illustrateur anglais Arthur Rackham (1867-1939), par exemple, n’efface pas totalement la sensation de se trouver dans un Pays des merveilles bien terne et mélancolique, comme figé dans une sorte d’ennui automnal so british. Son Alice est plus élancée et gracieuse que celle de Tenniel, mais toujours aussi sage. Le dessinateur anglais Ralph Steadman (né en 1936) refuse, lui, d’illustrer sagement le texte et revient à la tradition satirique anglaise, glissant peut-être quelque chose des bouleversements des années 1970. Son Pays des merveilles est bien plus acide et chaotique que les précédents. Si le portrait d’Alice était souvent adouci par rapport aux autres personnages, plus grotesques ou effrayants, chez Ralph Steadman le difforme est partout. La jeune Alice semble tout aussi dérangée que les personnages de l’autre côté du miroir. Le mordant du magazine Punch hante de nouveau l’imaginaire d’Alice.
