Dans le sillage d’une rentrée littéraire largement consacrée à la figure maternelle, Antonio Franchini fait, avec une irrévérence réjouissante, le portrait d’une mère haineuse et haïe tout en cherchant à comprendre le pourquoi de ce lien mort-né.
« Bien que beaucoup de gens la considèrent comme une belle femme, ma mère pue » : la première phrase du roman ne laisse planer aucun doute sur la nature de la relation du narrateur à sa génitrice. Après tout, pourquoi devrait-on aimer l’être qui nous a donné la vie ? Qui nous y oblige, si ce n’est la société et sa sacro-sainte famille ou, sans céder à la caricature, une forme de culture méditerranéenne qui a tendance à faire de la mère une idole ? « Di mamma ce n’è una sola » (« la maman, on n’en a qu’une »), s’entend-on dire de l’autre côté des Alpes, dès que l’on a franchi la frontière qui sépare la capitale du sud de la botte.
En presque 300 pages aussi tumultueuses qu’une éruption du Vésuve, Antonio Franchini, né en 1958 à Naples, « figure incontournable des lettres italiennes », nous dit la quatrième de couverture, auteur du Seigneur des larmes (Gallimard, 2013), tente, la soixantaine venue, de répondre à cette question : « qu’est-ce que j’ai en commun avec cette chair dont je suis sorti et dont tout me sépare ? ».
Angela est née à Cautano, un petit village de la province du Benevento, à quelques kilomètres de Naples. Elle est la fille d’un maçon bientôt converti en carabinier et qui meurt pendant la guerre alors qu’elle n’a que dix ans. Elle sera élevée par sa mère, qui se retrouve seule avec ses deux filles, fera des études et épousera un homme qui passera son temps à la fuir. Car Angela « ne sait pas témoigner son amour et se faire aimer » ; dès qu’un lien se crée, il lui faut aussitôt le détruire, et ses propres enfants n’échappent pas à la règle. Elle hurle, insulte, enrage, regrette parfois Mussolini (« l’homme fort » dont elle écorche le nom en « Musulino » : gare au lecteur s’il n’éclate pas de rire), ce qui donne lieu à des scènes dont le travail de Christophe Mileschi, qui a choisi de traduire le dialecte napolitain en un sabir à la fois savoureux et obscur, restitue le comique trivial, la logorrhée d’Angela excluant tout dialogue.

Si son fils la déteste, c’est entre autres pour « l’agrégat des maux nationaux qu’elle incarne en bloc » : la ruse, la malhonnêteté, ce sentiment de propriété des mères vis-à-vis de leurs fils. Il va jusqu’à faire l’analogie entre « l’amoralité de certaines familles et celle de certaines organisations criminelles » (nous sommes sur le territoire de la Camorra). D’où la volonté de rompre et de fuir au Nord, car le Nord, « c’est une façon différente d’être au monde ». Le fils y fera sa vie et des enfants. Sa mère, après avoir épuisé son entourage, l’y rejoindra pour vivre au rez-de-chaussée de son immeuble, point de départ du récit.
Les hommes n’en sont pas absents, plutôt en retrait et à l’ombre de ces femmes toutes-puissantes. Franchini les évoque avec justesse, comme le produit de la génération de la guerre (son père, né en 1913, voit mourir son frère en 1944 en combattant les Allemands, et sa sœur un an plus tard sous les bombardements américains), qui a « muré la douleur en elle » et« ne saurait imaginer aucune alternative à la famille ». Les hommes, c’est le monde des adultes, du secret et du silence. Francesco, l’oncle de Milan, qui incitera le narrateur à rompre avec le Sud et le « sentiment d’infériorité » qu’il suscite malgré soi, fait l’objet d’un beau et touchant portrait.
Franchini écrit au présent dans une langue fluide, avec un sens de la métaphore qui ferait presque surgir d’entre les pages ces fritures de poissons dont sa mère raffole (le lien viscéral à la nourriture étant une autre forme de dépendance), convoquant souvenirs, personnages de son enfance métamorphosés sous l’effet du temps et de la maturité. Citons Vittoria, une amie de sa mère (avec qui elle se brouillera), dépeinte à la manière de Fellini comme « une entité aquatique, un cétacé maternel et étincelant comme une orque ou une baleine franche », qui lui fait découvrir la mer et l’aventure, et dont il s’étonne aujourd’hui de penser qu’il ne trouvera « plus jamais personne en mesure de lire » en lui « aussi profondément ».
Pendant ce temps, Angela s’approche lentement de la mort, poursuivant son travail de saccage, cultivant la « stratégie de la tension », épuisant médecins et infirmières jusqu’à son dernier souffle. Franchini n’y va pas de main morte dans la description de la déchéance physique, mais on rit malgré tout lorsque Angela accuse de maltraitance son fils, sommé de déclarer sa profession auprès de la police : « directeur éditorial d’une maison d’édition : j’énonce pour la première fois de ma vie sur un ton de stentor une responsabilité qui n’a jamais impressionné personne et pour la première fois je constate que cela fait de l’effet ». Et on est ému par les larmes que le fils cache alors à sa mère.
La mort d’Angela n’élucidera pas le mystère de ce « feu » en elle. Si ce n’est la « spirale de rancœurs entre générations se passant le témoin de la haine en même temps que la recette des stuffoli frits », si ce n’est l’amour que d’aucuns ne sont capables ni d’exprimer ni de susciter, d’où une vie âpre. « J’ai compris quelle était la forme de son amour. Une forme d’amour erronée mais je crains que tous les amours soient d’une manière ou d’une autre erronés. » Toute vie est le récit que l’on en fait. Celui qu’Antonio Franchini consacre à sa mère raconte le personnage qu’elle s’est inconsciemment construit et l’impossible détachement des « habitants d’une métropole du Sud, gens de mer, de sable, de canicule et de poussière » d’avec ce ventre maternel dont Angela incarnerait le feu, l’excès et l’anticonformisme.
