Rachel Bespaloff et la danse

Grâce à Olivier Salazar-Ferrer, on n’en finit pas de découvrir Rachel Bespaloff (1895-1949) et une singulière pensée russe mêlée d’apports divers. Nous sommes au cœur d’une Europe orientale aujourd’hui plus que jamais brûlante et mouvante ; et c’est bien là qu’il nous faut aussi danser. Et que la culture et la pensée peuvent et doivent garder tout chemin d’un mauvais pas. Leur rôle n’est pas de donner la mort mais de comprendre la vie.


Rachel Bespaloff, De la compréhension musicale à la métaphysique de l’instant. Écrits sur la musique et la danse. Textes réunis, établis et présentés par Olivier Salazar-Ferrer. Non-Lieu, 132 p., 12 €


Le chemin de pensée de Rachel Bespaloff commence par le corps avec l’enseignement et la pratique de la rythmique à Paris, pendant la Première Guerre mondiale. Au lendemain de la guerre, Rachel Bespaloff enseigne à l’opéra Garnier et à l’école de rythmique Jacques-Dalcroze, rue de Vaugirard. L’expérience, riche de succès et de controverses, s’achève à l’automne 1922.

Les Écrits sur la musique et la danse de Rachel Bespaloff

Les photographies des danseuses pratiquant des exercices de gymnastique rythmique (légers voiles et pieds nus, élans aériens) sont étonnantes : nous sommes à Paris, en 1915. Rachel Bespaloff serait d’ailleurs elle-même sur l’un des clichés. On se plairait à imaginer les tranchées et les poilus, couverts de poux et de boue, en train de défendre à la baïonnette un modernisme naissant. Si ce n’est que, sans doute, au même moment, à Berlin, Vienne, Pétrograd et Moscou, une certaine vie créatrice ne se sentait pas davantage en guerre. Et c’est bien.

Ainsi se côtoient l’Histoire dévoreuse et gloutonne et le miracle de l’instant créateur préservé. Par quelle sagesse ? Rachel Bespaloff continue de polémiquer et de défendre la rythmique (« un solfège corporel, une étude corporelle aussi bien que cérébrale du rythme ») après la guerre, jusqu’en 1924. L’année suivante, au contact de Léon Chestov, Boris de Schlœzer (le traducteur de Chestov) et Benjamin Fondane, elle change en apparence son orientation. Mais elle-même, toute d’exigence, n’aura, au fond, pas changé. Elle écarte la rythmique à l’appel d’autres défis. Loin d’abandonner l’arbre du corps, elle se tourne vers les fruits de la pensée. Elle conduit ainsi sa vie vers sa mort.

La danse n’aura jamais fini dans la vie de Rachel Bespaloff, pas plus que dans l’espace où, à demi nue, elle se déployait et se lance encore pour nous : elle est devenue danse d’un feu plus intime et des mots. Le monde a toujours besoin des fêtes de l’esprit. Cette urne de sang, de ruines et de cendres vibre aussi de vie. Et la force guerrière ne peut offrir d’issue. La danse illustre le jeu sans fin du corps et de la pensée, leurs souplesses et leurs tensions respectives. L’élan même de la danse vise à une certaine identité de la pensée et du corps et à leur but commun : l’accroissement de la vie. Corps limpide, lumière du corps-à-cœur de la danse.

La danse est une tentative de transcendance au sein de l’immanence, une force d’intensité au cœur d’une mesure qu’elle utilise pour arme. Elle ancre le corps dans les profondeurs de la vie. Elle fait vivre au temps de la famine. Ses figures et ses formes remodèlent une matière animée. Elle n’est pas tant projection vers un avenir qu’elle ne nous rapporte à un présent dense et substantiel. Sa course va d’une limite l’autre. Toute d’effraction et de sagesse. Son geste est plus doux que le miel. Qui s’aviserait ici d’un faux pas de la pensée ? Le corps s’affirme préalablement à toute pensée.

Rachel Bespaloff conduit sa danse de vie, et au sanctuaire d’un corps, au jour d’angoisse, semble chercher un secours qu’elle nous envoie aussi… Sa force réjouit son lecteur. « La vérité n’est pas au terme d’une recherche méthodique mais au terme d’une compréhension profonde qui ne s’ouvre que lorsque notre propre existence est mise en branle et est directement intéressée à la solution recherchée… » La danse fut certainement la mise en branle même de l’existence de Rachel Bespaloff. C’est que la vie commence par la vie d’un corps.

Les Écrits sur la musique et la danse de Rachel Bespaloff

Une danseuse de Degas © Jean-Luc Bertini

Tout comme Chestov et, plus près de nous, Jean Wahl et Vladimir Jankélévitch, Rachel Bespaloff, partie, elle, de son corps dansant, évolue dans la philosophie des confins et de la tension. Émigrée (en 1942, elle réussit à quitter la France de Vichy, grâce à un passeport suisse), devenue errante, nomade « adogmatique », elle rejoint davantage les penseurs de l’intuition, ceux du « vers quelque chose », mais un quelque chose de concret, intérieurement palpable. Aussi, sa pensée est d’abord réactive et, à la manière de Chestov, sa présence ne se dément jamais, elle ne s’efface pas dans une digression où sujet et vie se sépareraient, voire se repousseraient, ou au mieux s’ignoreraient.

Son appartenance à la communauté juive, cette condition même l’empêche d’ignorer ce qui est alors en train de se passer. La tragédie de l’Histoire s’incarne en elle, comme elle s’est incarnée en Benjamin Fondane. « Mais là où le dernier choix n’existe plus, où il s’agit de mourir dans le wagon à bestiaux, dans la chambre à gaz ou sous la torture, l’homme trouve-t-il une suprême ressource qui lui permet d’affirmer son être au-delà de sa propre destruction ? Pas de réponse à cette question : seuls pourraient répondre ceux qui n’ont pas survécu. La dialectique de l’instant reste suspendue à cette impossible réponse » (d’un manuscrit inachevé de Rachel Bespaloff). Cependant que la danse demeure l’âme qui danse et parle par le muet truchement d’une vie en mouvement.

Corps et biens de l’âme tendent encore au même but. « Leurs mains parlent et leurs pieds semblent écrire. […] On dirait que la connaissance a trouvé son acte » (Paul Valéry, L’âme et la danse). Dans la danse, tout le corps est attention descendue jusqu’aux chevilles : il achève la dictée de la conscience et ne cherche plus à dominer. La danse est comme l’âme enfin venue habiter pleinement son corps et conduire cette maison.

Le corps qui flotte et ballotte avec le pas souple de promenade s’appuie et s’incarne dans un pas de danse. Par la danse, l’âme dépense son corps et le régénère. La vie procède. « […] la grande Danse, ô mes amis, n’est-elle point cette délivrance de notre corps tout entier possédé de l’esprit de mensonge… » (Paul Valéry). Délivrance par la voix, l’appel du geste. Même quotidien. Le corps qui danse vit comme une flamme, ce qui veut dire que le danseur, la danseuse, acquiert les vertus de la flamme. Qu’une simple marche peut devenir une danse. Et la même flamme entre terre et ciel fut bien l’acte de Léon Chestov, l’acte de Benjamin Fondane et celui de Rachel Bespaloff, qui, tous trois, surent remonter « les trésors des ténèbres du vrai ». Dans cette danse de vie où la vérité doit être vécue par un corps, où une main lance le mouvement tandis que l’autre soupèse le poids de la Terre.

Aujourd’hui, et ce n’est certainement pas un hasard, l’heure est venue de rassembler les écrits (correspondance comprise) encore trop dispersés de Rachel Bespaloff, Juive ukrainienne errante, de langues russe et française. À une époque où les actions stupides se multiplient, Rachel Bespaloff nous restitue le sage compas d’une pensée pourtant tragique. « Je ne dis pas que Dieu est mort – je dis que l’image que je me suis faite de Lui est morte. Que c’est à Lui de se révéler de nouveau. »

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