De la démocratie en plus cosmique

Dans les années 1960-1970, il était courant d’exiger de celui qui voulait prendre publiquement la parole qu’il déclarât au préalable d’où il parlait. Reposer aujourd’hui la question de savoir Qui parle ?, affirment Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós dans leur nouvel essai, implique nécessairement d’y inclure l’humain aussi bien que le non-humain, qu’il soit doué de parole ou demeure silencieux.


Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós, Qui parle ? (Pour les non-humains). PUF, coll. « Perspectives critiques », 288 p., 22 €


L’exigence de cette reformulation, les théoriciens de l’art Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós ne sont pas les seuls à l’exprimer, loin s’en faut. Qui parle ? se rapproche même à cet égard d’une assemblée plénière, plurielle et cosmopolite, dont la convocation livresque déborde largement les limites du monde de l’art. Ce débordement et cette pluralité ont quelque chose de réjouissant et d’intellectuellement salutaire, tant les projets théoriques et artistiques qui visent à inclure le non-vivant dans l’activité de penser révèlent de nouvelles sources d’émerveillement et autant d’occasions de se déprovincialiser.

Qui parle pour les non-humains, d'Aliocha Imhoff & Kantuta Quirós

© Jean-Luc Bertini

Rapidement, cependant, on s’inquiète de ce que la logique cumulative qui guide les deux auteurs dans leur raisonnement se surimpose à lui, et l’inquiétude grimpe encore en comprenant qu’en réalité c’est bien ce qui absorbe tout. Ce foisonnement qu’on espérait carnavalesque prend alors des faux airs de communion. Imhoff et Quirós adoptent une forme d’écriture où les phrases s’étirent en listes jusqu’à former un plan sur lequel les thèses s’alignent, et se confondent, comme si la réflexion sur ce sujet devait prendre l’allure d’un fleuve vers lequel tout conflue, sans retenue ni contre-courant.

Du « vaste champ théorique » qu’ils parcourent, les deux auteurs écrivent par exemple qu’il leur permet « d’aller jusqu’à entrevoir la possibilité d’une biocratie (d’une démocratie où le bios, le vivant se substituerait au demos comme puissance constituante) ou d’une démocratie interespèces, d’une démocratie plus qu’humaine, d’une démocratie cosmique, et que nous serions tentés d’appeler une Gaïacratie ». Cette dernière notion est d’eux ; celles qui les précèdent sont dues à l’artiste Eva Meijer, à l’anthropologue Anna Tsing et au philosophe Pierre Montebello.

Que ces penseurs partagent, chacun dans son domaine, des préoccupations communes sur les relations entre le système démocratique et l’attention au vivant n’implique pas que leurs positions sur ce sujet soient identiques. Les énumérer d’une manière qui laisse à penser que c’est effectivement le cas place les auteurs dans une position contradictoire par rapport aux ambitions qu’ils affichent. Dans ces conditions, il devient en effet difficile de dire « qui parle » : eux-mêmes, ou bien ceux qu’ils convoquent ?

Lorsque, afin d’étayer l’idée parfaitement légitime selon laquelle la contradiction « constitue la politique elle-même », Imhoff et Quirós écrivent que « Paul Ricœur est bien connu pour un texte écrit en 1957 dans la revue Esprit, intitulé “Le paradoxe du politique”, Hannah Arendt fait du paradoxe le foyer de sa pensée, Mao a consacré un ouvrage à la contradiction en politique », on devine aussitôt qui s’autorise à les rapprocher de la sorte (un indice : ce n’est pas Mao).

Paradoxe au carré, si l’on ose dire, en recourant systématiquement à l’énumération, les deux auteurs tendent à aplanir les contradictions que l’examen de leur champ d’investigation devrait pourtant faire surgir, et par conséquent à dépolitiser celui-ci. Aussi étonnant que cela puisse paraître pour un ouvrage critique, il est en effet très rare qu’Imhoff et Quirós signalent les désaccords existant entre les penseurs qu’ils mentionnent, et plus rare encore qu’ils les discutent.

Qui parle pour les non-humains, d'Aliocha Imhoff & Kantuta Quirós

© Jean-Luc Bertini

On relève deux exceptions. La première pour suggérer qu’il faudrait « apprendre à marier Rancière et Latour quand le premier exclut les non-humains dans le processus démocratique tandis que le second oublie parfois la force sociale au profit des institutions ». Ce genre de mariage (si tant est que l’un et l’autre en éprouvent quelque envie) peut éventuellement se révéler efficace pour l’action politique. Rien ne dit cependant qu’il s’avère fécond du point de vue de l’analyse ; on épouse une cause, pas une pensée.

Il semble en revanche plus opportun de rappeler, comme le font Imhoff et Quirós (et c’est la deuxième occurrence critique), qu’aux yeux de Bruno Latour les scientifiques sont « les seuls à même de parler au nom des non-humains, renvoyant toute énonciation non humaine non produite par les sciences aux “mythes anciens, [aux] fables, et [aux] contes de fées” ». Semblable rappel n’aurait rien de surprenant s’il ne constituait l’unique pierre d’achoppement de la démonstration, et l’une de ses articulations les plus intéressantes puisqu’elle permet précisément à ses auteurs d’y revaloriser, par contraste, la fonction de l’art comme porte-parole du non-humain.

Même là, pourtant, à l’entour de cette critique, Imhoff et Quirós oscillent entre une vision de l’art capable de délivrer un savoir carnavalesque en tant qu’elle se présente comme « une figure renversée du monde depuis lequel les paradoxes logiques sont bienvenus », à même, pour cette raison, de « lutter contre la transparence de l’énonciation », et un art communiant qui aurait quant à lui pour « rôle non pas de provoquer des prises de conscience » (on s’est surpris à lire « crises de conscience »), « mais de réconcilier les vivants, d’enrichir notre sensibilité, d’élargir notre surface d’existence », autant d’expressions que les auteurs empruntent directement au registre épiphanique cher à Estelle Zhong Mengual, en évitant de justesse au passage d’aller « jardiner les possibles » avec Marielle Macé.

Car cette langue aussi, celle de la considération pour toutes choses, qu’elles soient humaines ou non, cette langue-là se prête au soupçon méthodique, et l’on ne peut que regretter qu’Imhoff et Quirós ne se montrent pas davantage soupçonneux sur ce thème. Soutenir, par exemple, comme le fait Aline Wiame qu’ils citent, que « le peuple n’est pas le seul à manquer : il manque, aussi, une Terre » n’est pas soupçonnable en soi (n’était l’habitude saugrenue de mettre des majuscules à tout ce qui est grand), moins encore lorsque la philosophe ne fait en réalité que prolonger sur ce point l’intuition de Gilles Deleuze et Félix Guattari énoncée dans Qu’est-ce que la philosophie ? L’inquiétude qu’une telle remarque ne peut néanmoins manquer de susciter une fois insérée dans un flot de citations qui les fait s’équivaloir dérive de la facilité avec laquelle la réflexion sur ces enjeux pourrait en venir, sous couvert de réconciliation, à substituer la terre au peuple.

Le fait qu’il soit discursivement plus facile de se concilier le vivant que le populaire, pour le dire rapidement, devrait même constituer un sérieux avertissement critique, voire politique, à l’attention de celles et ceux qui ont à cœur de refonder les relations entre humains et non-humains sur un mode autre qu’antagoniste. Imhoff et Quirós ne l’ignorent certes pas complètement, mais leur enthousiasme émousse passablement le jugement qu’ils portent sur les propositions informant leur réflexion.

Qui parle pour les non-humains, d'Aliocha Imhoff & Kantuta Quirós

Le compte-rendu qu’ils donnent de la recherche d’Abdessamad El Montassir autour de la mémoire du conflit au Sahara occidental est assez représentatif de la bienveillance qui les anime. Une mémoire manifestement trop douloureuse pour que l’artiste puisse l’aborder de front, si bien que lorsque « la mère d’un ami a fini par répondre à Abdessamad El Montassir : “si tu veux savoir ce qui s’est passé, demande aux plantes”, “nous, nous n’avons plus les mots” », l’artiste l’a prise au mot. Avec l’aide de biologistes, il est parvenu à mettre en évidence le fait qu’un certain nombre d’espèces végétales de la région s’étaient transformées sous l’effet de la guerre, et qu’elles aussi en conservaient la mémoire.

On ne saurait dénier à cette découverte ce qu’elle a de magnifique, ni minorer l’intérêt politique d’une démarche artistique obtenant de la science qu’elle confirme la pertinence d’un savoir profane. On ne peut ignorer pour autant qu’en se concentrant sur la première partie de ce que dit la femme sahraouie, une telle approche prend acte de la seconde plus qu’elle ne l’investigue : « nous, nous n’avons plus les mots ».

Il y a encore quelques années, c’est certainement ce silence qu’un artiste aurait entrepris de sonder, croyant les plantes muettes. Le renversement de perspective qu’opère El Montassir témoigne à ce titre d’un changement d’époque, et d’une ouverture nouvelle, prometteuse. Mais en conclure, comme le font Imhoff et Quirós, que « traduire ces plantes, leur métamorphose, revient ici à retracer l’histoire d’un peuple, ses traumatismes, contenus dans l’histoire de la plante », c’est ne plus apercevoir, au moins temporairement, que « l’histoire d’un peuple » et « ses traumatismes » sont aussi – et peut-être d’abord – contenus dans les silences de ce peuple. L’espace que la « politique du silence » promue au dernier chapitre de Qui parle ? entend ménager au bios ne saurait être véritablement politique qu’aussi longtemps qu’il demeure partagé avec le demos, et que l’on continue, pour s’en assurer, de lui adresser à lui aussi la question : « qui ne parle pas ? »

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