Georges Perros, délit de fuite

Dans une lettre à Brice Parain, Georges Perros donnait cette définition de la poésie : « Cette passion du réel qui fait longer des précipices… » Il s’avançait en funambule au bord du vide avec le sentiment que, si « vivre est assez bouleversant », la plupart des hommes mènent une existence absurde, inutile. À tel point qu’il aurait eu envie de lancer ce cri d’alarme : « Ça tourne, ça tourne, citoyens. C’est VOTRE vie qui se consume en ce moment. Vous VIVEZ pour de bon, ce n’est pas un essayage. »


Georges Perros, Œuvres. Édition établie et présentée par Thierry Gillybœuf. Gallimard, coll. « Quarto », 1 600 p., 32 €


Georges Perros, Œuvres

Autoportrait à l’encre non daté © Collection Georges Perros

Lui-même ne s’épargnait pas, avouant dans une lettre à ses parents qu’il ne leur en voulait pas de l’avoir mis au monde : c’était une expérience à tenter, mais « une fois, sans plus » – sa mère ne lui disait-elle pas toujours qu’il n’arriverait à rien ? En quoi elle n’avait pas vraiment tort, pensait le jeune Georges Poulot : « J’y suis arrivé à ce rien », lequel Georges Poulot n’avait pas encore pris le pseudonyme de Georges Perros, ne faisait pas encore du théâtre ni ne se mêlait de publier, bien qu’il eût commencé à écrire des poèmes dès l’âge de treize ou quatorze ans.

L’aventure avait eu de mauvais débuts : Perros était né chétif, un 31 août 1923, avec un physique de « chat de gouttière », tandis que son frère jumeau, qui mourut sans même avoir vécu, laissait le souvenir d’un beau bébé, d’une constitution bien supérieure à la sienne. Le survivant ne regretta pas le mort. Toute sa vie, il devait rêver au contraire d’avoir une sœur « obscurément anarchiste » qui aurait été son « bâton de jeunesse », peut-être aussi son garde-fou ou son bouclier, qui l’aurait défendu contre le monde, lui qui, faisant son autoportrait, ne se trouvait pas beaucoup de qualités : « Une sale gueule en vérité, ni aimable ni accueillante. On me range dans la catégorie des prétentieux, des renfrognés. »

Georges Perros, Œuvres

Début des années 1960. Photomaton de Georges Perros © Collection Georges Perros

Si l’écrivain, comme il devait le relever plus tard, n’est jamais que le nègre de l’enfant qui a déjà tout vu, Georges Perros, le « faiseur de notes invétéré », avait conservé tout au long de ses années de contrebande littéraire l’impression que le seul moyen d’atténuer son effarement – « L’homme m’est impensable qui n’éprouve pas, tous les jours, fût-ce un quart d’instant, le vide, l’impossible à vivre » –, le seul moyen de réussir à fourbir ses armes d’existence, c’est de découvrir ce que cache la « porte à trésors » du poète, c’est de griffonner dans les marges de l’immense livre ouvert qu’est la vie. « Et qu’est cette vie, sinon le texte de l’Autre, follement sollicité ? »

Après avoir renoncé à ses ambitions de comédien (le théâtre lui ayant surtout procuré le bonheur d’entretenir une longue amitié avec Gérard Philipe), et tout en exerçant, au TNP puis chez Gallimard, le métier de lecteur qui lui permettait, dans ses brefs rapports sur les manuscrits reçus, de laisser éclater toute sa causticité : « C’est du Mirbeau, trois octaves au-dessous », Georges Perros, qui avait quitté Paris pour le Finistère et Douarnenez, ironisait sur ce qu’on appelait son « exil » par une de ces paroles de traverse dont il avait le secret : « Écrire, c’est renoncer au monde en implorant le monde de ne pas renoncer à nous ».

Georges Perros, Œuvres

Début des années 1960. Georges Perros dans les bureaux du Télégramme © Collection Georges Perros

Ailleurs, il parlait de son « perpétuel délit de fuite ». Il disait n’être pas de son temps, rappelait que le « poète est un homme qui nous donne envie d’aller vivre chez lui, mais chez lui n’est nulle part ». À lire ses Œuvres rassemblées, qui ne comprennent pas seulement les fameux volumes des Papiers collés mais aussi le « roman-poème » Une vie ordinaire et de nombreux inédits, entre autres, on ne peut que donner raison au préfacier et maître d’œuvre de cette édition, Thierry Gillybœuf, par ailleurs auteur d’un éclairant portrait de Georges Perros, paru il y a quelques années (La Part Commune, 2003), quand il voit en ce dernier un émule de Bartleby, le scribe de Melville, pour qui écrire, c’est « avancer vers les sources subversives », mais c’est aussi donner la parole à tous les éperdus qui remuent en soi, c’est pénétrer dans la mine, où un coup de grisou est très possible.

La façon qu’avait Perros de se tenir en retrait était donc de ne vouloir être autre chose que ce « faiseur de notes » qui aurait aimé suivre les traces de Pascal, de Leopardi, de Lichtenberg, de Nietzsche ou de Simone Weil, sachant combien la note est « paresseuse et ne tient pas absolument à se faire entendre » ; elle est à la limite du « fantomatique », elle « dit à peine ce qu’elle veut dire », elle suggère, n’insiste jamais. L’œuvre de Perros n’a d’autre ambition que d’être une mine de riens : « On n’écrit que ce qu’on peut, le reste étant, très exactement, littérature. »

Georges Perros, Œuvres

Michel Butor et Georges Perros, lors d’un déjeuner au zoo de Vincennes, proche de l’université Paris VIII où Butor enseigne (mai 1969) © Collection Georges Perros.tif

C’est parce qu’il explore les marges, les courts-circuits, les possibilités de métamorphose, les velléités de résurrection, que Georges Perros, tout en faisant de ses livres un non opposé au monde, acquiesce à ce qui lui est offert à travers l’œuvre des artistes ou des philosophes admirés : Mallarmé et sa poésie inscrite au tranchant du secret, Jean Vigo, le « bourlingueur de banlieue de l’âme », Jean Paulhan et son goût de l’incognito, Kierkegaard, dont la vie est « une imitation de Jésus racontée par Socrate », Jean Grenier, dont Perros aurait aimé lire Les îles dans la tombe, Valéry, loué pour avoir dit : « Être poète, non. Pouvoir l’être », Hölderlin, qu’il ne se lassait pas de relire…

Faire sauter les plombs du langage, passer la douane en fraudeur, cultiver la solitude qui fait notre énergie, avoir la passion de la clandestinité : Georges Perros s’en sera tenu à ces règles qu’il s’était fixées d’un jeu périlleux, pour aboutir à cette conclusion : « Écrire, c’est accepter d’être un homme, de le faire, de se le faire savoir, aux frontières de l’absurde et du précaire de notre condition. »


Cet article a été publié sur Mediapart.

Linda Lê

À la Une du n° 46

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