En transit : années 1940/2018

À l’Odéon-Théâtre de l’Europe (Berthier), le Festival d’Automne à Paris programme En transit. Le metteur en scène, Amir Reza Koohestani, a raison de présenter son spectacle comme une libre adaptation. Sinon, la référence au roman Transit, d’Anna Seghers, aurait suscité une attente risquant d’être déçue.


Amir Reza Koohestani, En transit. Librement adapté du roman Transit d’Anna Seghers. Odéon-Théâtre de l’Europe (Berthier). Jusqu’au 1er décembre ; tournée du 25 janvier au 16 mars


Dans le programme du spectacle, le metteur en scène iranien raconte la genèse du projet en 2018. Il avait reçu la proposition du Thalia Theater de Hambourg d’adapter Transit d’Anna Seghers. Il lisait le roman quand, à cause d’un problème de visa, il a été bloqué dix-huit heures à l’aéroport de Munich et renvoyé à Téhéran, son point de départ. Il a alors pensé associer son expérience à celle d’Anna Seghers, imaginé les personnages du récit comme en rêve. Mais il prend bien soin de ne pas comparer sa situation à celle des Juifs en fuite persécutés par l’Allemagne nazie.

En transit, d'Anna Seghers, adapté par Amir Reza Koohestani

« En transit » © Magali Doudados

Anna Seghers, juive et communiste, faisait partie de tous ceux qui quittèrent leur pays le lendemain de l’incendie du Reichstag ; elle put vivre avec un visa de séjour en France en famille. Mais, à la déclaration de guerre, elle est séparée de son mari, le sociologue hongrois László Radványi, interné dans un camp, d’abord celui de Vernet, puis des Milles. Elle réussit à fuir l’avancée des troupes allemandes jusqu’à Marseille qu’elle ne put quitter qu’en mars 1941, avec sa famille, sur un cargo pour le Mexique. Entretemps, elle avait appris la mort de son ami Ernst Weiss ; l’écrivain juif s’était suicidé dans un hôtel parisien à l’arrivée des troupes allemandes, et avait laissé une valise à remettre à ses compagnons d’exil. C’est le point de départ du magnifique roman qu’Anna Seghers écrivit pendant la longue durée de la traversée. Le narrateur, échappé d’un camp, doit récupérer la valise d’un certain Weidel, dont il apprend alors le suicide. Il découvre dans cette valise de l’argent, un visa pour le consulat du Mexique à Marseille, une lettre de rupture envoyée par l’épouse de Weidel et un roman en cours de révision.

L’intrigue entre cette femme, Marie, à la recherche de son mari, le médecin avec qui elle souhaite partir, et le narrateur, le seul à être au courant du suicide, fait connaître au quotidien la vie à Marseille, seule échappatoire. Anna Seghers l’a partagée, pendant des mois, avec ses compatriotes, de petits cafés en meublés, de consulats en quais du port. Parmi eux, un musicien semble vivre une situation très représentative de l’imbroglio juridique régnant : « Il avait déjà eu un contrat ; grâce à ce contrat un visa ; grâce à ce visa un transit. Mais l’obtention du visa de sortie avait tellement traîné que le transit n’était plus valable, et à cause du transit, le visa, et à cause du visa le contrat ». Amir Reza Koohestani a cru alors reconnaître la logique absurde à laquelle, en condensé et en mineur, il avait été confronté à Munich.

En transit, d'Anna Seghers, adapté par Amir Reza Koohestani

« En transit » © Magali Doudados

Le spectacle s’ouvre sur un espace vide d’aéroport, où un bagage semble abandonné : banale valise actuelle sur quatre roues, mais enjeu décisif pour le lecteur d’Anna Seghers et pour le sort de ses personnages. Ce va-et-vient entre les années 1940 et 2018 se poursuit : par exemple, un téléphone portable suscite la stupéfaction et des questions pour qui en découvre l’existence. Des références apparaissent parfois explicites : les précisions « Marseille, 1943 » s’inscrivent en arrière-plan ; des extraits se lisent, livre en main ; des numéros de chapitres accompagnent des citations. D’autres, comme le nom de Weidel, le propriétaire de la valise, restent indéchiffrables en dehors de leur contexte. Parfois, cette perte de repère semble mettre le spectateur dans une situation comparable à celle des personnages. C’est plus encore le cas des langues : alternent français, anglais, farsi ; le public du Festival d’Automne est habitué aux surtitrages, mais la confusion entre les trois langues peut parfois évoquer l’expérience vécue dans les zones de transit et les lieux de détention, dans les consulats de Marseille pour les Allemands réfugiés.

« On n’a aucune idée de ce qui va se passer. J’ai décidé de brouiller les temporalités pour qu’elles entrent en résonance. Et puis, au fil des scènes, les rôles s’échangent : les victimes jouent les bourreaux » : ainsi s’exprime Amir Reza Koohestani dans le programme du spectacle. La distribution est exclusivement féminine : Mahin Sadri, fréquemment partenaire du metteur en scène dans son travail, ici l’incarne ; Khazar Masoumi joue principalement l’avocate bénévole ; Danae Dario, à la longue chevelure blonde, peut être appelée « Monsieur » ; Agathe Lecomte apparaît souvent comme la jeune femme de Transit, à qui un couple d’Américains a confié leurs deux chiens contre la promesse d’un visa. Ce passage d’un rôle à l’autre, d’un sexe à l’autre, est si bien maîtrisé par les interprètes que le quatuor ne peut être identifié qu’au salut.

Avec ou non la connaissance du roman, une évidence s’impose : l’art de la mise en scène manifesté par Amir Reza Koohestani, avec la collaboration pour le décor et la lumière d’Éric Soyer, pour la vidéo de Phillip Hohenwarter. L’espace initial du hall devient de plus en plus sophistiqué. Il se structure par des panneaux coulissants comme les portes infranchissables des aéroports. Des cabines mobiles isolent le plus souvent les interprètes filmées en direct. De très gros plans sont projetés au loin et mettent en valeur leur jeu. L’ensemble concourt à faire partager une impression d’enfermement et de surveillance permanente.

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