Vivre comme Dieu à Odessa

Ukraine

« Lebn vi Got in Odes » : l’expression yiddish suggère bien l’aura singulière qu’a pu avoir la ville du bord de la mer Noire dans le monde juif. Docteure en études juives et hébraïques, Isabelle Némirovski propose une traversée érudite de ce vaste pan de l’histoire juive, avec pour fil conducteur le foisonnement d’une littérature en trois langues, le russe, le yiddish et l’hébreu.


Isabelle Némirovski, Histoire, mémoires et représentations des Juifs d’Odessa. Un vieux rêve intime. Honoré Champion, 439 p., 50 €


Le livre retrace la riche histoire de la communauté juive d’Odessa, depuis la fondation de la ville par Catherine II en 1794 jusqu’à nos jours, à partir de sources littéraires abondantes, mais aussi de récits d’histoires familiales collectés auprès de descendants d’émigrés odessites et resitués au sein de la « grande » Histoire. Pour ce qui est du versant littéraire, l’œuvre majeure d’Isaac Babel, dont le talent a été vite reconnu dans les années 1920, apparaît en quelque sorte comme l’arbre qui cache la forêt : Isabelle Némirovski évoque des figures comme Mendele Moikher Sforim (1836-1917), dont l’œuvre contribue à forger à la fois le yiddish littéraire contemporain et la langue hébraïque moderne ; Vladimir Jabotinsky (1880-1940), leader sioniste mais aussi auteur du roman Les cinq ; Nina Gourfinkel (1900-1984), qui dans Naissance d’un monde raconte sa jeunesse sous la révolution jusqu’à son exil en France en 1925 ; Valentin Kataïev (1897-1986), qui évoque la geste des partisans dans son roman Les catacombes d’Odessa ; ou encore Arkady Lvov (1927-2020), dont le roman La cour, consacré à la période stalinienne, est parvenu en Occident sous forme de microfilms.

Histoire, mémoires et représentations des Juifs d’Odessa

Panorama d’Odessa (1925) © Gallica/BnF

Au-delà de la longue cohorte des écrivains d’Odessa, Isabelle Némirovski s’intéresse aussi à des auteurs de notre temps qui, descendants d’émigrés odessites, s’interrogent sur leurs origines, tels Amos Oz, Christophe Boltanski ou Edmund de Waal. L’enquête sur la communauté juive d’Odessa prend un tour quelque peu encyclopédique. On trouvera un chapitre sur la peinture et un autre sur la musique, en particulier le violon : l’engouement pour la pratique du violon dans les familles juives d’Odessa fut tel que Babel le tourne en dérision dans son récit « L’éveil », qualifiant la classe de violon d’un certain « Zagourski » de « fabrique de prodiges », avec ses « nains juifs en collerettes de dentelle et souliers vernis » (l’écrivain vise la classe de Piotr Stoliarski, où étudia David Oïstrakh). Quittant les rives de la mer Noire, Isabelle Némirovski narre aussi la façon dont les émigrés d’Odessa ont pu recréer d’autres Odessa une fois arrivés en Amérique ; un passage évocateur décrit l’atmosphère singulière du quartier de Little Odessa à New York, situé entre une station de métro aérien et la plage de Brighton Beach, que le grand public connaît par le beau film du même nom de James Gray.

Au cœur de l’ouvrage, la période d’essor et de rayonnement intellectuel de la deuxième moitié du XIXe siècle. Alors que Catherine II a institué à la fin du XVIIIe siècle une « zone de résidence » qui cantonne les Juifs à un territoire précis de l’Empire russe, restreint leurs droits, et ne leur permet d’habiter dans les grandes villes qu’à certaines conditions, la province dite de « Nouvelle Russie » offre des conditions un peu plus souples pour les Juifs que celles du reste de la zone. Bien des Juifs pauvres rêvent de faire fortune à Odessa, à l’image de Menahem-Mendl, le personnage d’un récit de l’écrivain yiddish Cholem Aleïkhem, interprété par Solomon Mikhoels dans un film soviétique sorti en 1925, Le bonheur juif. Des fortunes colossales s’édifient, comme celle des Ephrussi, une famille de commerçants et banquiers sur laquelle écrira l’un de ses derniers descendants, Edmund de Waal. Dans cette ville où semble se constituer une « aristocratie juive », règne un esprit progressiste, inspiré du mouvement de la Haskala, ces Lumières juives qui prônent une attitude plus ouverte à l’égard des sujets profanes ; la presse juive se développe et des salons littéraires marquent la vie d’Odessa.

Histoire, mémoires et représentations des Juifs d’Odessa

La synagogue Brodsky © Maxim Stoialov

Isabelle Némirovski mentionne la figure de Yosef Klausner, intellectuel sioniste qui contribue à forger la langue hébraïque moderne, dont le petit-neveu, l’écrivain israélien Amoz Oz, se souvient dans Une histoire d’amour et de ténèbres : « dans mon enfance, je vouais une grande admiration à mon grand-oncle Yosef, parce que, m’avait-on dit, il avait inventé des mots quotidiens, des mots qui semblaient avoir existé depuis toujours, comme “mensuel”, “crayon”, “iceberg”, “chemise” ». La communauté juive d’Odessa est traversée par de puissants contrastes sociaux : Odessa, c’est aussi le faubourg de la Moldavanka, où évoluent les gangsters et les prostituées des Récits d’Odessa de Babel. Isabelle Némirovski rend justice au personnage de Babel Bénia Krik, le gangster au grand cœur librement inspiré de « Michka le Japonais », et évoque la voleuse très réelle « Sonka aux mains d’or », que Tchekhov aperçoit dans une geôle de l’île de Sakhaline.

Faire l’histoire de la communauté juive odessite, c’est aussi, inéluctablement, faire une histoire de l’antisémitisme et des persécutions. Un chapitre est consacré au tournant majeur que constitue le pogrom de 1905, qui déclencha une forte vague d’exode. Babel, qui en a été le témoin alors qu’il avait une dizaine d’années, s’en souviendra en écrivant le récit Histoire de mon pigeonnier, où le narrateur enfant découvre le cadavre de son grand-oncle Schoïl. Isabelle Némirovski se réfère aussi à une nouvelle peu connue d’Alexandre Kouprine, Gambrinus, qui tente d’expliquer le déchaînement de violence des pogroms. Quant à la politique d’extermination des Juifs menée par les autorités d’occupation roumaines pendant la Seconde Guerre mondiale au moment où Odessa est intégrée au « gouvernorat de Transnistrie », Isabelle Némirovski ne manque pas d’en restituer les étapes : le récit des massacres d’Odessa commence par la journée du 24 octobre 1941, où Odessa devient, selon une expression du Livre noir d’Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossmann, « la ville des pendus » ; les opérations d’extermination orchestrées par les autorités roumaines sont évoquées à partir du vaste travail de collecte d’informations et de témoignages mené dans l’immédiat après-guerre par Matatias Carp. De retour à Odessa en avril 1944, le journaliste de guerre Alexander Werth dit retrouver « un Odessa sans juifs ». La communauté juive odessite, malgré les retours, ne regagnera jamais l’importance numérique et la vitalité qu’elle avait avant la guerre. L’enquête d’Isabelle Némirovski se termine par un parallèle intéressant montrant les différences entre la mémoire de l’histoire juive de nos jours en Pologne et en Ukraine.

Histoire, mémoires et représentations des Juifs d’Odessa

L’escalier Richelieu, carte postale photochrome, vers 1890 © Library of Congress

Ambitieux et instructif, l’ouvrage d’Isabelle Némirovski constitue une véritable somme sur l’histoire de la communauté juive d’Odessa. Il présente aussi certains défauts. En tentant de donner le plus possible d’informations sur les trajectoires d’émigrés odessites – Isabelle Némirovski est la fondatrice de l’association les Amis d’Odessa –, le livre tombe parfois dans l’anecdotique : était-il indispensable d’évoquer le voyage de la mère de Sylvester Stallone sur les traces de ses origines en compagnie de Gorbatchev dans les années 1980 ? Plus embarrassant, la période soviétique, traitée de manière rapide, est donnée à percevoir de manière trop monolithique : les années 1920, que l’on suppose extrêmement riches pour Odessa comme pour les autres grandes villes de l’URSS, n’ont pas droit à un chapitre distinct (le plan du livre nous fait passer de la guerre civile à la famine et aux purges), même si l’on glane certaines informations importantes sur l’ouverture officielle d’écoles en yiddish et l’essor de la presse et du théâtre dans cette langue, par contraste avec des attaques contre les hébraïsants.

Les historiens de métier trouveront sans doute que l’évocation des sources littéraires ne dialogue pas assez avec des recherches en archives sur place ; les lecteurs de Babel estimeront peut-être que le questionnement sur l’identité juive et odessite aurait pu mieux renouveler l’approche des textes. C’est d’ailleurs une bonne façon de lire l’ouvrage d’Isabelle Némirovski que de se plonger parallèlement dans l’univers de Babel : on trouvera dans l’excellente édition de ses œuvres complètes traduites par Sophie Benech pour Le Bruit du temps, en plus des Récits d’Odessa, une série de petits essais de différentes époques sur cette ville, et les récits en partie autobiographiques du cycle Histoire de mon pigeonnier.

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