Céline : trésor ou magot ?

Après le séisme provoqué en 2021 par la « découverte » de milliers de pages manuscrites de Céline, il y eut une réplique à l’été 2022, un aftershock comme on dit en anglais, dans la révélation par Jean-Pierre Thibaudat de l’identité de l’intermédiaire qui lui avait confié ce trésor. Livrée en plusieurs épisodes sur un blog de Mediapart, cette révélation met fin à un nombre invraisemblable de suppositions, crédibles ou farfelues, et à un feuilleton qui a tenu en haleine le petit monde de celles et ceux qui s’intéressent encore à la littérature, et nettement au-delà.


Jean-Pierre Thibaudat, Louis-Ferdinand Céline. Le trésor retrouvé. Allia, 128 p., 9 €


Parmi les raisons qui enflamment les esprits dans cette histoire, l’argent n’est pas la moindre. Elle est pourtant moins souvent invoquée que les débats opposant l’œuvre et l’auteur, le grand écrivain et le salaud, le caractère indigeste ou sublime des brouillons. La recommandation faite à Jean-Pierre Thibaudat par la famille d’Yvon Morandat de ne pas rendre publique la malle contenant les manuscrits avant la mort de Lucette Destouches, afin que personne ne touche d’argent sur la publication de ces textes, a été scrupuleusement respectée. Mais c’était oublier qu’il y a toujours des ayants droit des ayants droit, et que la disparition de la veuve de Céline, en 2019, à l’âge de 107 ans, n’empêcherait pas l’affaire de devenir juridique et commerciale. Les 160 000 exemplaires de Guerre écoulés en quelques mois en sont une imparable preuve.

Pour mieux s’écarter de ce système, Jean-Pierre Thibaudat choisit de se tourner d’abord vers les institutions publiques (IMEC ou BnF) ; puis il raconte son histoire sur un blog gratuit hébergé par Mediapart, afin, explique-t-il, de ne pas récolter le moindre argent de ce trésor confié. Alors pourquoi en faire un livre, qui reprend presque littéralement le feuilleton publié en accès libre cet été, livre normalement soumis au versement de droits d’auteur ? Thibaudat précise qu’il versera ces droits à une association d’aide aux mineurs isolés étrangers, les Midis du MIE, une association pour celles et ceux qui, précisément, n’ont guère droit au droit.

Deux temps bien distincts composent ce livre : les premiers épisodes racontent la façon dont le critique a entre les mains cette caisse de bois clair remplie de manuscrits de Céline, la façon dont ils lui ont été transmis. Ils racontent dans quelles circonstances, en 2020, Thibaudat choisit de rendre publics ce trésor, le malentendu avec les ayants droit, l’accusation de recel, les interrogatoires, la perquisition. Ils révèlent enfin pour la première fois le nom du combattant à qui la Résistance, en 1945, attribue l’appartement réquisitionné de Céline rue Girardon, où il restera jusqu’en 1946 : Yvon Morandat.

Céline. Le trésor retrouvé, de Jean-Pierre Thibaudat

La caisse a suivi la famille après leur déménagement à Neuilly. Morandat meurt en 1972. Un jour de 1982, en allant chercher un berceau à la cave, les enfants découvrent la malle. Et la remettent à une personne de confiance qui la tient secrète pendant presque quarante ans, accompagnée de cinq autres personnes dans la confidence. Cette piste était connue des céliniens, qui croyaient pourtant plus crédible une autre piste, la piste Rosembly (également présentée dans ce livre).

Mais le plus émouvant reste la deuxième partie du livre : contrairement à ce qu’a pu faire croire l’histoire racontée un peu rapidement dans les journaux, Thibaudat n’est pas un adversaire. Ce n’est pas parce qu’il ne voulait pas enrichir la veuve – fidèle en cela à une promesse qu’il avait faite –, ni parce qu’il avait oublié l’existence de nouveaux ayants droit, qu’il agit contre Céline, bien au contraire. Il est passionné depuis longtemps, exalté par l’incomparable trésor qui lui a été confié. Il se sent responsable de cette œuvre encore pleine de réserves et de ressources.

Thibaudat raconte les nuits fiévreuses passées à transcrire les textes, à les ordonner, à les confronter aux versions définitives. Il lit tout ce qui est publié sur l’écrivain, conduit lui aussi son enquête et ne laisse pas les manuscrits dormir. François Gibault et d’autres estimeront n’avoir pas besoin de son travail et les transcriptions seront refaites, occasion de quelques bons coups de patte de la part de Thibaudat dans son livre. C’est de bonne « guerre ». On espère pourtant que, bientôt, tous ceux qui sont convaincus de l’importance de ces textes – ce n’est pas le cas de tout le monde, rappelons-le – uniront leurs forces pour en donner des versions lisibles et estimées à leur juste place.


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