Avignon, les adieux (1/2)

Pour En attendant Nadeau, Dominique Goy-Blanquet revient, dans un article en deux volets, sur les spectacles présentés au festival d’Avignon, qui seront bientôt proposés à Paris, Strasbourg, Caen, Toulouse ou Milan. Cette 76e édition aura aussi été la dernière d’Olivier Py, directeur depuis septembre 2013, qui passe le flambeau à Tiago Rodrigues.


Festival d’Avignon, 76e édition. Juillet 2022


« Il était une fois… » : c’est le nom qu’a choisi Olivier Py pour son dernier festival. Un voyage somptueux à travers le monde : des zones de conflit, Liban, Syrie, Iran, Afghanistan, Ukraine et Russie, Afrique du Sud, Palestine sans Israël, Chine, Belgique flamande et wallonne, et divers pays d’Europe encore en paix. Au programme, des archétypes théâtraux réadaptés à la réalité actuelle, où les classiques font office de citations ; même Molière est peu présent, comme si le premier semestre avait épuisé les velléités de commémoration. Des contes à foison, des feuilletons épiques, des univers alternatifs, meilleurs ou pires, où les personnages de fiction s’ennuient parfois. Ce sont les femmes surtout qui s’ennuient dans les deux mondes, et se rebellent contre la domination masculine. Le festival d’Avignon leur fait une place importante, autrices, dramaturges, metteuses en scène, plasticiennes, poétesses, chorégraphes, qui ne se contentent plus d’être des interprètes mais sont des créatrices de plein exercice. Les artistes masculins eux aussi donnent la parole haut et fort aux épouses, mères, filles brutalisées ou maintenues dans une dépendance infantilisante par des tyrans domestiques. On casse beaucoup entre couples, la vaisselle, les meubles, les murs, à coup de masse ou de mots, en musique, par images filmées, même si la vidéo se fait plus discrète, parfois même s’absente complètement, à charge pour le poème, le chant, la danse, de réenchanter le monde.

Les metteurs en scène répètent à l’envi que leur spectacle est un acte de résistance, de liberté, de survie, mais surtout une déclaration d’amour au théâtre. Comme le souligne Olivier Py dans sa note d’intention à Ma jeunesse exaltée, « les thématiques se croisent et s’entrecroisent tandis que la méta-théâtralité reste le fil rouge de l’histoire ». Pas seulement chez lui. Les obsessions méta-théâtrales se font écho d’une scène à l’autre, In et Off. À noter le retour de formes aussi anciennes que les dialogues avec les fantômes, dans un funérarium (Le septième jour), un cimetière (La mastication des morts), les limbes (Le nid de cendres), l’enfer (Ma jeunesse exaltée). Une nette cohérence se dessine dans les choix de la programmation. Langue chinoise mise à part, Le septième jour, adaptation par Meng Jinghui d’un roman de Yu Hua, présente de fortes similarités avec d’autres sagas, fragments de contes populaires, saynètes et scènes de ménage dans l’au-delà sous la tutelle de bureaucrates armés de fumigènes, devant des photos de Marilyn et de Che Guevara. Yang Fei le héros a beau refuser le rôle d’Œdipe, il résout l’énigme du Sphinx et se trouve pris dans un double triangle familial entre parents adoptifs et parents biologiques.

Retour sur le festival d'Avignon 2022 (1/2)

« Le moine noir » de Kirill Serebrennikov © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

Nombre d’œuvres jouent avec les codes, en abyme, en miroir, dans une salle de spectacle, pendant ou après une représentation. Nombre de lectures ou relectures, de projets sont nés du confinement. En réponse à la pandémie, la panacée est un théâtre de tréteaux, chargé de sauver le monde par un retour à ses racines populaires, de combattre les inégalités, les injustices, les idées reçues, l’ordre établi, les hypocrisies et les conventions sociales. Soutien aux artistes engagés, aux LGBTQIA, aux réfugiés. Soutien à Olivier Dubois, dernier otage français retenu dans le monde, au Mali, depuis avril 2021. Soutien au spectacle Off d’Éric Lacascade, Le cas de Lucia J. d’Eugène Durif, expulsé du théâtre de l’Artéphile avant la fin de leur contrat, au motif – la réalité dépasse les fictions représentées — que l’actrice Karelle Prugnaud endommageait les murs en interprétant la fille schizophrène de James Joyce. Des réactions indignées ont accueilli cette décision, accusant divers entrepreneurs du Off de n’y prendre qu’un intérêt économique et financier. La direction du In a mis à disposition de la troupe l’église des Célestins pour une représentation exceptionnelle le 25 juillet.

Le festival a commencé par l’inauguration d’un nouveau lieu qui annonce faire le pari de l’éclectisme, comme la maison mère à Paris : Scala Provence, quatre salles ouvertes à toutes les disciplines artistiques, offertes au festival Off. Elles ne seront pas de trop, car le Off cette année propose 1 570 spectacles, presque autant que le record de 2019, 1 592, dont plus de mille créations. Est-ce une bonne nouvelle ? Oui et non. Signe de vitalité, certes, mais quel avenir est possible, combien parviendront à survivre, alors que les salles connaissent une forte baisse de fréquentation? Paul Rondin, directeur délégué du festival d’Avignon, aligne les chiffres et met en garde contre « le confort d’un entre-nous » : « le but n’est pas de « “faire le bien”, mais d’être désirable ». Faire moins, mais jouer davantage, et plus longtemps. Faute de susciter le désir chez ceux qui ne nous ressemblent pas, « nous mourrons de nous coopter, de chercher nos doubles », écrit-il dans une tribune publiée dans Libération. La moyenne est de quatre représentations par création. Un acteur réputé comme Jacques Bonnaffé le sait, « il faut que je fasse en sorte de me faire repérer, on entre dans cette partie du festival où si l’on n’affiche pas complet il faut aller chercher par la main chaque spectateur ». Admirables, toujours, le courage et l’inventivité des parades sous un soleil de plomb. Même les très jeunes enfants tractent – à l’ombre, tous les parents ne sont pas des bourreaux. Le dialogue avec les badauds ne va pas sans malentendu, ainsi ce couple à qui on propose Le champ de bataille, comédie belge : « Non, merci, on l’a déjà vu. — Ah ! vous avez vu le spectacle ? (surpris, ravi). — Non, le prospectus. » Si vous refusez le feuillet tendu, le « Bon festival ! » du tracteur sonne comme un reproche.

Un feuilletage considérable d’associations, de collectifs, de fondations, Abbé Pierre, Crédit coopératif, Cercle d’entreprises mécènes, syndicats, laboratoires, établissements scolaires, périscolaires et universitaires, ateliers de la pensée, jeunes plasticiens, multiplient les forums où l’on discute ferme transition écologique, outils numériques, métavers, projets d’éducation artistique, expériences immersives, recyclage, transports, inclusion, décentralisation, service public, et gros sous. Le théâtre offre la liberté de voyager hors du temps et de l’espace, hors de tout déterminisme. Pas fameux pour l’empreinte carbone, mais on s’occupe de remplacer les éclairages halogènes par des LED. In et Off ont reçu la visite de deux ministres, Élisabeth Borne et Rima Abdul-Malak, dont la nomination est « une chance pour la culture », a déclaré Françoise Nyssen, ex-ministre elle-même, directrice d’Actes Sud, présidente du conseil d’administration du festival. Sa maison d’édition est très présente sur les lieux : plusieurs des textes joués, deux versions du Moine noir, Le nid de cendres, Gretel, Hansel et les autres, Le septième jour, Ma jeunesse exaltée, une demi-douzaine d’autres ouvrages signés Olivier Py, et celui de Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin, deux éminents hauts fonctionnaires de la culture, Pour une politique culturelle renouvelée. Leur livre n’est pas une initiative personnelle mais une commande d’Actes Sud, a précisé d’entrée Latarjet lors d’une rencontre à la Maison Jean Vilar. Le monde a changé depuis le décret Malraux, qui donnait la priorité au contact direct avec l’œuvre. Aujourd’hui, l’inéquité territoriale rend nécessaire le recours à des outils cognitifs. Il en existe de magnifiques, comme le site du musée de Lyon, soulignent les auteurs, mais comment communiquer l’envie de ces trésors au petit loup qui se promène avec son portable en poche ? Laisser jouer la demande, on connait le résultat, c’est donner la priorité à la logique commerciale. Mais comment parvenir, peut-on se demander aussi, à un minimum de consensus sur les œuvres à faire partager ? Les dramaturges de Sans tambour disent avoir découvert l’ironie du romantisme dans un récit de Heinrich Heine, et Tristan et Iseult grâce à une émission de France Culture, propos émis la veille dans le jardin Ceccano, sans un regard pour le panneau proche où s’affiche en gros plan le visage de Victor Hugo.

Cette année, l’affiche du festival In, six femmes nues en file indienne, est réalisée par une artiste afghane réfugiée à Paris, Kubra Khademi, militante des droits des femmes, dont les œuvres exposées à la Collection Lambert traitent de l’actualité en empruntant formes et graphies à l’enluminure persane. Let Us Believe in the Beginning of the Hot Season, une vidéo réalisée avec Daniel Pettrow, et First but not Last Time in America racontent crûment comment l’Afghanistan s’est fait « baiser » par les États-Unis. L’abandon après l’idylle, sodomie entre drapeaux et kalachnikovs, sur champ de pavots ou tapis oriental en plein océan, grenades pressées, creusées, éclatées, est confirmé par deux passeports, l’un en caractères arabes, l’autre émis par les Fantastic United States of America, date de naissance 4 juillet 1776, date d’expiration, « Eternal ». En 2015, Kubra Khademi dénonçait le harcèlement sexuel quotidien par une marche de dix minutes dans un quartier de Kaboul, protégée par une armure aux rondeurs accentuées. Sa performance, intitulée Armor, lui avait valu des menaces de mort et l’avait conduite à émigrer. Une nouvelle performance, From armour to jackets, de l’armure aux gilets, pare-balle ou explosifs, qui évoque le départ des troupes de l’OTAN et l’emprise des talibans, offre un écho inattendu aux gilets des chasseurs alpins en tenue de combat qu’on croise dans les rues d’Avignon, comme au déploiement de leurs camarades en Roumanie et en Estonie.


Tiago Rodrigues, Iphigénie. Mise en scène d’Anne Théron. Théâtre national de Strasbourg à partir du 13 octobre


Geste courtois, passage de relai, le nouveau directeur du festival, Tiago Rodrigues, est invité à l’ouverture en tant qu’auteur. Son Iphigénie est le premier volet d’une trilogie inspirée d’Eschyle et d’Euripide, une remontée dans la mémoire de la tragédie avec une question : que font les humains quand les dieux sont absents ? La même chose, avec des excuses et des mobiles différents. Iphigénie va mourir, Oreste tuera Clytemnestre. Le récit en spirale mêle une fatalité jadis ordonnée par les dieux à la décision que vont prendre les hommes, gouvernés désormais par leurs sentiments. « Les dieux sont les fables qu’on nous raconte pour nous souvenir autrement de ce qui s’est réellement passé. »

Un long prologue, bruits de mitrailleuses, bombardements, projecteurs de poursuites, souligne l’actualité de la guerre, alors que les Grecs sont immobilisés à Aulis, dans l’attente du vent qui doit les pousser jusqu’à Troie. Des voix montent, de très belles voix, qui scandent des mots simples et justes, des répétitions incantatoires, un chœur de femmes en colère de raconter toujours la même histoire, en colère contre cette histoire : « Chaque fois que nous la commençons, nous savons que la tragédie va finir mal. » Le dénouement est inévitable, répètent les hommes, comme s’il était déjà écrit, ce qu’il est, bien sûr, dans les versions antérieures du drame, mais l’est-il vraiment ? Tous sont habités par des pressentiments, à moins que ce ne soient des souvenirs. Malgré l’opposition véhémente de Clytemnestre, cette version finit, comme chez Euripide, par le sacrifice et par la nouvelle qu’une biche a été heureusement substituée in extremis à la victime. Dans ce cas, où est passée Iphigénie ? demande sa mère. Personne ne croit à ce conte pour enfants. Mais le vent se lève…

Retour sur le festival d'Avignon 2022 (1/2)

« Iphigénie » de Tiago Rodrigues © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

Devant des images d’océan qu’on entend parfois gronder, le sol se fragmente au cours de l’action en plaques tectoniques poussées par les acteurs. Dans l’obscurité presque constante, c’est le chœur qui rappelle aux protagonistes le rôle qu’ils tiennent dans la tragédie, leur souffle leurs répliques. Agamemnon, tiraillé entre l’honneur des Grecs et l’amour de sa fille, tente de résister à ces didascalies, en vain, l’histoire écrite est plus forte que sa volonté, et il cède sous les pressions du perfide Ulysse. Clytemnestre menace clairement son époux : « Si tu reviens, tu regretteras de n’être pas mort dans cette guerre. » Seul Achille est prêt à se dresser contre tous. Iphigénie et lui chantent en duo un poème d’Eugénio de Andrade, « Nao canto porque sonho ». L’étau se resserre autour de la jeune fille, Ulysse réclame sa mort au nom de tous les Grecs. Restée longtemps silencieuse, elle déclare alors ne plus vouloir de leurs mensonges: « Je meurs parce que oui, je choisis de mourir. Je n’appartiens pas à vos souvenirs. J’appartiens à moi seule. Je meurs pour être oubliée. Ma mort est à moi. » Elle ordonne que personne ne la touche, ni maintenant ni après. « Ne racontez plus jamais mon histoire. Adieu. » Et elle s’éloigne dans un flot de lumière.

« « Iphigénie » inévitablement meurt, mais comment meurt-elle en 2022 ? », s’interrogeait Rodrigues. Pas par la volonté des dieux, même pas par celle de gouvernants lâches et impuissants. Ce qui a touché Anne Théron, ce sont ces « deux femmes qui disent NON, non aux hommes qui décident pour elles de leur destin, non à la guerre, non au monde tel qu’il est, non à la mémoire qui nous fait faire n’importe quoi… il est plus que temps de passer à autre chose ». Un vœu pieux plus qu’une promesse du texte, qui n’exauce pas le souhait d’Iphigénie. À la fin de la trilogie, après avoir tué Égisthe et Clytemnestre, Oreste repart libre comme s’il avait lu Les mouches.


Le moine noir. Mise en scène de Kirill Serebrennikov. D’après une nouvelle d’Anton Tchekhov. Surtitrages français de Macha Zonina et Daniel Loayza. Théâtre du Châtelet à partir du 16 mars 2023


Exilé à Berlin après des années de procès et d’assignation à résidence, le metteur en scène russe arrive à Avignon auréolé de sa résistance au régime de Poutine. Le Gogol Center qu’il a créé dans l’ancien théâtre Gogol vient d’être fermé. Après avoir protesté à Cannes contre le boycott de la culture russe, il présente son Moine noir comme une société des nations, joué en trois langues par des acteurs russe, allemand, américain (les trois Kovrine), arméniens, et un compositeur letton (Jekabs Nimanis) : « C’est peut-être utopique, mais je tiens à signifier que dans ce moment funeste, le théâtre réunit les gens. » Pendant les saluts, l’injonction « STOP WAR » s’affiche en rouge sang sur le mur de la Cour d’honneur.

Andreï Kovrine, jeune intellectuel surmené, vient se reposer à la campagne chez son ancien tuteur, Pessotski, horticulteur passionné, et Tania, la fille de son hôte, qui deviendra son épouse. Au cours d’une promenade solitaire, il a la vision exaltante d’un moine issu d’une ancienne légende, réfléchie à l’infini sur tout l’univers. Ses hallucinations lui sont d’abord source de joie, de rêves de gloire, car le moine l’assure qu’il fait partie des élus de Dieu, au service de la vérité éternelle : « Sans vous, les serviteurs du principe suprême, qui vivez d’une vie consciente et libre, l’humanité ne serait que néant. » Mais bientôt sa santé se dégrade, ses propos adressés au vide effraient son entourage. Le pull chaud dont on le couvre devient une camisole de force. Gavé de lait, de bromure et de soins assidus, il va physiquement mieux mais se plaint d’être devenu normal, donc banal, médiocre, crache le lait et le sang à la figure de son épouse, empli de haine pour ceux qui ont voulu le guérir, lui qui voulait pousser librement plutôt que de faire partie du troupeau de ces arbustes bas résistants au froid. Ses hallucinations ne faisaient de mal à personne, il perdait la raison mais il était heureux. Au terme de sa progression dans la folie, le moine le lui confirme : « Si tu avais cru que tu étais un génie, tu n’aurais pas vécu ces deux années si misérables. »

Quatre séquences repassent les faits selon le point de vue des protagonistes, la dernière dominée par le moine. Au début de la nouvelle de Tchekhov, quand Kovrine arrive à la campagne, « tout respirait la gaité et la joie de vivre », les fleurs poussaient à profusion dans le jardin de Pessotski, son ancien tuteur, tous détails entièrement laissés à l’imagination du spectateur. Une énumération rapide – roses, lis, camélias, tulipes – est répétée à chaque séquence sans que la nuance varie. Levers et couchers de soleil, ronde des étoiles, cerceaux lumineux, lanternes tournoyantes, marquent le passage du temps. Sur le plateau, la frénésie est présente dès le début, rigoureusement chorégraphiée. Trois structures légères couvertes de plastique transparent figurent des serres, un salon, un hangar, le dortoir où les ouvriers s’entassent et ronflent bruyamment. Derrière le plastique, dans l’espace confiné d’une des cabanes, se déroulent des soirées de musique avec les voisins, dont les visages en gros plan, les danses échevelées, sont projetés sur un grand miroir ou directement sur le mur de la cour. À chaque variation, chaque changement de point de vue, les éléments du décor, cabanes, bancs, tapis sortis pour le mariage, redessinent l’espace dans des mouvements d’ensemble qui mettent en valeur la virtuosité du maitre d’œuvre.

Trois acteurs se relaient dans le rôle de Kovrine au fil de son parcours vers la folie, face à deux Tania, la jeune fille côtoyant la femme qui a survécu, emplie de rancune pour celui qu’elle accuse d’avoir détruit sa vie et celle de son père. Les mêmes propos reviennent à chacune des séquences, introduites par les mots en surtitrage « Quelle extaaase ! », les fleurs du jardin, les soins à prendre contre la gelée, la recette de l’enfumage, les accusations, les délires, et la promesse du moine : « Plus un homme est élevé intellectuellement, plus il est libre et plus la vie lui donne de joie. » À la quatrième séquence, les cabanes sont renversées et bousculées comme l’esprit de Kovrine. On relit la dernière lettre de Tania : « Je t’ai pris pour un génie, et tu n’étais qu’un fou ». Des moines en longue robe noire chantent sous la conduite de leur chef, d’autres torse nu tournent comme des derviches, tandis que les grimaces torturées des trois Kovrine s’affichent sur le mur, et que résonnent pour la dernière fois les mots de Tania : « N’aie pas peur, Andrioucha. » Il meurt en souriant, un sourire de désespoir, souligne Serebrennikov, au terme d’une chute dans un puits sans fond.


Samuel Achache, Sans tambour. Compagnie La Sourde. Direction musicale : Florent Hubert. Cour des Carmes. Centre d’Art et de Culture de Meudon à partir du 9 novembre. Théâtre des Bouffes du Nord à partir du 22 février 2023


Un homme examine la surface d’un vieux microsillon 45 tours, l’incline, souffle la poussière : face à lui, cinq musiciens oscillent au rythme de ses mouvements. Il pose un bras de lecture sur un gramophone l’un et l’autre imaginaires, et les musiciens interprètent les sons, y compris quand l’aiguille coince. Des fragments désossés, décomposés, des lieder de Schumann, reproduisent ou devancent les sentiments, les éclats, les sanglots, l’orgasme des acteurs. C’est cette double performance, magnifiquement accordée, qui fait la qualité exceptionnelle du spectacle. Leurs inventions loufoques, souvent d’une drôlerie irrésistible, un peu moins à la longue, racontent l’effondrement extérieur et intime d’un couple, d’une maison, une histoire passée dont on ne connaitra le dénouement qu’à la fin. Ils se déchirent en fracassant les murs, le mobilier et tout ce qui leur tombe sous la main jusqu’au contenu du lave-linge. Une clinique des cœurs brisés soigne les malades en les plongeant dans leurs larmes. Un poète en cure dans un asile psychiatrique fait tourner furieusement les manettes de son siège pour atteindre un piano suspendu au-dessus de sa tête, qui se décroche et l’encadre comme un cercueil.

Retour sur le festival d'Avignon 2022 (1/2)

« Sans tambour » de Samuel Achache © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

De temps en temps, les musiciens ramassent et balaient les débris mais bientôt ils en créent d’autres, animés par la même rage que leurs corps non musicaux, et ouvrent des espaces imprévus dans le décor. Parmi les figures tutélaires, Tristan et Iseult côtoient Monsieur Hulot, le clown Grock, Buster Keaton au salon de l’outillage et de la quincaillerie. Dans cette démarche collective, c’est la musique qui crée le théâtre, le but étant de construire un récitatif pour les acteurs qui fasse avancer l’action à la vitesse de la pensée. Leur imaginaire partagé, leurs improvisations, leurs exercices sur le thème « Encyclopédie des déclarations amoureuses », ont été retranscrits sur une portée et harmonisés. Les mots du quotidien, décalés par la musique, se teintent d’ironie.


Marie Vialle, Dans ce jardin qu’on aimait. D’après le roman de Pascal Quignard. Cloitre des Célestins. Théâtre de la Bastille à partir du 16 janvier 2023


Autre univers musical, autres voix, celles des oiseaux, portées par Marie Vialle et Yann Boudaud. Le révérend Simeon Pease Cheney a perdu sa femme, Eva Rosalba Vance, à la naissance de leur fille, Rosemund. Si affecté par ce décès qu’il en oublie les paroles sacramentelles, « Till death us do part », « le mariage finit avec la mort », il reste passionnément épris de son épouse défunte et chasse sa fille qui la lui rappelle trop. Elle part pour New York, puis revient vivre auprès de lui, et assurera la publication posthume des Wood Notes Wild du révérend Cheney, le premier à transcrire des chants d’oiseaux, bien avant Olivier Messiaen. Transmission de l’œuvre paternelle qui fait d’elle aussi une musicienne.

L’histoire familiale leur inspire à chacun de longs soliloques, beaucoup moins prenants que le savoir qu’ils partagent ou la composition de Purcell qui berce leur chagrin, « Oh solitude, my sweetest choice », les sons qu’ils écoutent, transcrivent et reproduisent chants d’oiseaux, gouttes de pluie, bruit du vent. Le solo du père hésite entre le ressentiment et l’attirance. Posés chacun d’un côté du plateau, ils n’en bougent guère, d’abord divisés par leur deuil, puis ils se rapprochent enfin pour un étonnant duo de cris, sifflets et chants, imitant les différents langages des oiseaux, merle bleu, rousserolle, fauvette, buse à queue rousse, sittelle… Marie Vialle insiste sur l’écoute, notre part sauvage, qu’elle observe chez les oiseaux autant, plus peut-être, que chez les humains. Le spectacle commence par un enregistrement de cigales, dont elle reproduit les sons, mais, dès le deuxième soir, les cigales vivantes du cloitre l’ont devancée en prenant le relai. Citant le philosophe Francis Wolff, elle rappelle que la musique remonte aux temps préhistoriques : on a retrouvé une flûte en os d’oiseau datant du Paléolithique, l’arrivée d’homo sapiens, il y a plus de trente mille ans. La flûte est exposée bien visible pas très loin, dans l’étonnante reconstruction de la grotte Chauvet, en Ardèche, sans conteste le plus ancien de nos théâtres, dont certaines représentations parées de masques semblent évoquer des mythes, et créent l’illusion du mouvement.


Jean Portante, Le frontalier. Jacques Bonnaffé. Mise en scène de Frank Hoffmann. Théâtre du Balcon. Festival Off


Jacques Bonnaffé, l’homme du Nord, l’acteur épris de poésie, reprenait récemment au Théâtre de la Bastille un de ses succès, L’Oral et Hardi du très verveux Jean-Pierre Verheggen, l’un de ses « inventuriers de la langue » favoris. Ici, il prête son talent à un vibrant manifeste contre le rejet des immigrés. Le frontalier de Jean Portante parle d’un autre Nord, celui des populations déplacées par les guerres, la faim, la recherche d’un travail. Il travaille d’un côté, habite de l’autre, sans savoir où il est le plus heureux, le moins malheureux, toujours portant la nostalgie du côté d’en face, de l’ailleurs où il doit faire plus beau, deux, trois fois étranger. Il est un anneau du serpent d’automobiles quotidien que les fermetures d’usine font circuler de part et d’autre de la frontière, « un maillon de la procession ». Entre les anneaux se glisse une histoire ouvrière, celle de la sidérurgie, du déplacement de la zone industrielle, des délocalisations vers l’Asie. En roulant, il revisite l’histoire familiale, l’exil de ses grands-parents, de l’Italie vers la France, de la Moselle vers le Luxembourg, les combats de son père, un survivant vaincu, et du père de son père qui avait fait le voyage à pied, les figuiers d’Italie derrière lui, vers les hauts-fourneaux, puis les tours de la centrale nucléaire qui n’ont pas encore dit leur dernier mot lorsque les cheminées cessent de fumer.

À cette histoire personnelle se mêlent les processions de silhouettes apeurées qu’on voit à la télévision, amassées à la frontière, de migrants qui traversent les montagnes par familles entières, traversent les couches du temps, portant leurs vieux sur leurs épaules, tel Énée le vaincu qui fuit Troie détruite en portant sur son dos Anchise, son père aveugle, avec sa femme Créuse qui mourra dans la fuite, leur fils Iule en larmes, les fumées noires à l’horizon, les villes en feu. On applaudissait jadis ceux qui parvenaient à franchir le mur de Berlin. Aujourd’hui, on reconstruit partout des murs, et personne n’applaudit Énée, nous sommes du côté d’Ulysse, parce qu’il a gagné la guerre. « Une seule voyelle change, mur, mer, et c’est la mort qui empêche de fuir la misère. » Jacques Bonnaffé slame, change de rythme, de pied, d’accent pour donner voix tour à tour aux différentes générations de voyageurs. Il dérange, comme son rappel de la phrase souvent citée, souvent tronquée, de Michel Rocard : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre sa part. »


Le nid de cendres. Texte et mise en scène de Simon Falguières. La FabricA. En tournée à partir du 17 novembre. Intégrale au théâtre des Amandiers-Nanterre à partir du 11 mai 2023


Les traversées au long cours font partie de la légende d’Avignon, signées Peter Brook, Antoine Vitez, Wajdi Mouawad, Thomas Jolly, Julien Gosselin, Olivier Py. Cette année, le record revient à Simon Falguières et sa Compagnie le K, comme Kafka : treize heures découpées en sept parties, portées par dix-sept comédiens qui incarnent une cinquantaine de personnages à l’aide d’une ample variété de codes, styles, modes de jeu et citations complices. La conteuse (Camille Constantin Da Silva) explique la division de l’univers en deux mondes, qui flottent dans la même marmite à confiture mais refusent de compoter : le pays des contes et « l’Occident », le monde réel. Entre les deux, la roulote d’une troupe ambulante, le Théâtre des campagnes, transporte des comédiens aux noms moliéresques, Armande, Bélise, Argan.

Retour sur le festival d'Avignon 2022 (1/2)

« Le nid de cendres » de Simon Falguières © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

Un attentat a réduit l’Occident en cendres, dévasté par une troupe révolutionnaire qui a mis le feu aux grandes tours et veut liquider les connards en costard. L’hôpital est en crise, la conteuse sort de ses poches des rubans rouges pour signaler les flots de sang, hommage discret à Peter Brook. Un stagiaire de seize ans est chargé de mettre au monde l’enfant de Jean et Julie. Côté conte, le roi veut faire construire des gradins pour que ses sujets puissent assister à l’accouchement de la reine. Un songe lui a appris que ces deux nouveau-nés, Gabriel et Anne, devront se rencontrer pour réparer le monde. Un troisième accouchement aura lieu un peu plus tard chez les comédiens, tout aussi sonore et dramatique, un parmi d’autres systèmes d’échos appuyés.

On retrouve le couple réel dans un appartement sinistre, lui cadre surmené, elle en pleine dépression post partum. Arrive un intrus menaçant, monsieur Badile, personnage protéiforme qui leur annonce que les machines de la finance se détraquent, la bulle spéculative a crevé. La chasse aux responsables est lancée, les cols blancs se cachent dans la forêt, ils doivent eux aussi s’enfuir. Surgissent des masques cadavériques, et un homme déguisé en cartomancienne, qui déclame une longue anaphore : « Moi président ». Les parents de Gabriel au désespoir abandonnent leur nouveau-né pour le sauver. Les comédiens recueillent l’enfant, mais Badile, anagramme transparente du Diable, veut s’en emparer. Ils résistent. Dorine leur sert du thé. Fin de la première partie.

À la cour des contes, la reine s’ennuie, s’endort, et glisse dans une boucle du temps. Les enfants du roi se disputent l’honneur de partir à l’autre bout du monde chercher le jeune homme qui pourra la ranimer. Après le naufrage de ses frères ainés, deux brutes phallocrates, Anne recrute un équipage de femmes dont chacune se heurte à l’autoritarisme masculin au moment d’embarquer. Les épisodes suivants multiplient les péripéties, chasse au palétuvier bleu, naissance de Brock, le faux frère de Gabriel, découverte par le président d’un quatrième enfant, une petite fille nommée Étoile. Au seuil des Limbes, Anne affronte le Diable qu’elle séduit et jette à la mer, puis elle descend aux enfers pour un entretien avec Shakespeare, Homère, Sophocle, ivres morts, comme il convient dans l’au-delà. Après une course d’obstacles, Anne et Gabriel se retrouvent et construisent un théâtre dont elle sera la dramaturge, lui le metteur en scène. À leur premier spectacle, la reine se réveille. Mais voilà qu’avec la sédentarisation les problèmes commencent, bientôt leur théâtre périclite sous les contraintes administratives de la nouvelle ville érigée par Brock. Redénonciation des politiques et des institutions culturelles.

Simon Falguières veut faire entendre des échos du présent dans les histoires millénaires des contes, rassembler le public pour une aventure théâtrale où l’on rencontre ses voisins, une utopie de société. Il évoque pêle-mêle Shakespeare lecteur d’Ovide et d’Apulée, Gilgamesh, les odyssées, le théâtre grec, Maeterlinck, Peer Gynt, joue lui-même une demi-douzaine de personnages, dont Shakespeare et Zeus, et un modeste comptable. Les conflits entre frères, au sein des couples, sont ponctués de références dramatiques. Jean retient Julie de sauter du haut d’une falaise, elle se crève les yeux. Les comédiens apprennent les textes de leur répertoire par cœur comme dans Fahrenheit 451. Après chaque entracte, la conteuse compte les présents dans le public et se réjouit de les voir toujours là. Au terme du parcours, on s’applaudit de part et d’autre. Le foisonnement, l’inventivité, l’humour de l’entreprise le méritent, même si le texte, un rien complaisant, n’a pas toujours la force nécessaire pour s’étaler en longueur, et si le message sur les vertus de l’errance est largement contredit par les moyens déployés. Les nombreux hommages rendus aux Anciens, les panneaux coulissants, les servantes allumées, renforcent l’impression de déjà-vu. La dernière image lumineuse, énième déclaration d’amour au théâtre, rejoue l’un des leitmotive du festival.

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