Muser à Avignon

Ce soixante-quinzième Festival d’Avignon devait être la grande fête des retrouvailles, c’est peu de dire que l’optimisme n’était pas au rendez-vous. Tout avait bien commencé, dans l’enthousiasme suscité par la nomination à la tête du festival l’an prochain du metteur en scène portugais Tiago Rodrigues, qui inaugurait le soir même le nouveau dispositif scénique de la Cour d’honneur. Pour lui, « monter La Cerisaie en 2021, c’est parler d’un temps de mutation sociale profonde encore invisible, où les personnages peinent à réaliser que ce qu’ils nomment exception est la nouvelle norme ». Comme lui, nombre des metteurs en scène du festival veulent rendre compte de l’état d’un monde en proie à l’incertitude, et ne se prononcent pas sur ses chances de survie. À l’ordre du jour, la convergence des luttes – féminisme, écologie, décolonisation. Termes récurrents : discours dominants, vivre ensemble, communauté de destin, fusion du politique et du poétique. Un programme, « Avignon : Enfants à l’honneur », leur propose « un projet politique, philosophique et poétique ».


Alice Laloy, Pinocchio (Live)#2. Gymnase du lycée Saint-Joseph. À la Comédie de Colmar à partir du 12 novembre

Théo Mercier, Outremonde. Collection Lambert

Emma Dante, Misericordia. Gymnase du lycée Mistral. Au Théâtre national populaire de Villeurbanne à partir du 10 novembre

Vedène, Lars von Trier, Christiane Jahaty, Entre chien et loup. À la Comédie de Genève à partir du 30 septembre

Brett Baily, Samson. Gymnase du lycée Aubanel

Felwine Sarr et Dorcy Rugamba, Liberté, j’aurai habité ton nom jusqu’au dernier soir. Cour de la Collection Lambert

La dernière nuit du monde. Laurent Gaudé, Fabreice Murgia. Au Théâtre National Wallonie-Bruxelles à partir du 14 septembre

Marie Dilasser et Laëtitia Guédon, Penthésilé-E-s : Amazonomachie. Cloître des Célestins. Au Théâtre des Îlets de Montluçon à partir du 17 novembre

Victoria Duhamel, Le 66 ! Chapelle des Pénitents blancs. À la Maison de la Culture de Bourges à partir du 17 novembre

Mylène Benoît, Archée. Cloître des Célestins. Au Théâtre de Chaillot à partir du 8 juin 2022

Caroline Guiela Nguyen, Fraternité, conte fantastique. La FabricA. Au Théâtre de l’Odéon à partir du 16 septembre


« Se souvenir de l’avenir », c’était le titre et le fil conducteur de l’événement. « Et si la Culture n’était pas la recherche du temps perdu mais la recherche du temps à venir ? », interroge Olivier Py, qui se donne pour but de « recréer des ferments utopiques ». Penser à l’avenir, ce souci se traduit par l’importante présence d’enfants face à leur héritage en lambeaux. Enfants instrumentalisés, transformés en pantins dans Pinocchio (Live)#2 d’Alice Leroy, qui prennent le pouvoir dans Kingdom. Enfant qui conduit la visite dans l’univers post-apocalyptique d’Outremonde de Théo Mercier. Enfant des rues, autiste, inspiré lui aussi de Pinocchio, pris en charge par un trio de saintes du trottoir dans Misericordia d’Emma Dante.

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« Pinocchio(live)#2 », Alice Laloy © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

L’affiche de cette 75e édition représente une tranche d’agate peinte sur un masque mortuaire aztèque en obsidienne qui obstrue la vision du personnage, reflet d’« une année empêchée, frustrée, violente ».  Son auteur, Théo Mercier, propose également une exposition et un spectacle, Outremonde. Il faut traverser les sous-sols de la Collection Lambert, comme on remonte le temps, pour accéder à cette histoire de la sculpture à travers les âges et de son effacement. Des structures de sable d’où émergent le pied d’un colosse et des vestiges de cathédrale gothique disent l’urgence d’inventer de nouvelles règles, de nouveaux regards, explique Mercier, le rôle de l’artiste étant de « combler les manques du monde ». Les intervenants du festival sont nombreux à se porter volontaires, et le précisent dans les diverses rencontres avec le public. Rodrigues est le fils d’un journaliste communiste qui a été accueilli en France lorsqu’il a fui la dictature de Salazar. À une question sur son propre engagement, il répond que oui, il est un artiste engagé. Même si ce n’est pas toujours son intention de départ, elle s’impose au fil du travail, la dimension citoyenne l’accompagne toujours. Mais attention, ajoute-t-il, l’obligation de militer peut devenir une forme de dictature.

Utopies, dystopies, entre idéal et cauchemar, l’analyse des oppressions emprunte des formes hybrides, mariant théâtre, cinéma et vidéo, danse et chant, récit et témoignage, documentaire et fiction. Si les formes varient, les messages convergent bien. Au Brésil, pays natal de Christiane Jahaty, dans Entre chien et loup, adapté du Dogville de Lars von Trier, une entreprise de charité collective masque l’avènement du fascisme, sous l’emprise des groupes WhatsApp et les fake news. Samson, mise en transe interprétée par des danseurs zoulou et xhosa, représente « l’archétype de la rage qui s’élève et qui explose en réponse à des années d’oppression et d’humiliation », où le Sud-Africain Brett Bailey exprime ses « préoccupations sur la migration, le sectarisme, le colonialisme et les politiques capitalistes oppressives ». Autophagies d’Eva Doumbia interroge par le biais de la cuisine les héritages postcoloniaux. Liberté, j’aurai habité ton nom jusqu’au dernier soir de Felwine Sarr, chargé par l’Élysée d’une mission d’étude sur les restitutions d’œuvres d’art, montre les conséquences du colonialisme avec des textes de René Char et de Frantz Fanon mis en scène par Dorcy Rugamba. La dernière nuit du monde met en scène cinquante et un pays qui ont signé un accord supprimant la nuit et le sommeil pour mieux exploiter les humains, stade terminal du néolibéralisme.

Pour la première fois dans l’histoire du festival, la parité est atteinte, annonce fièrement Olivier Py. Les hommes voient leur autorité réduite, à la fois sur le plateau et aux commandes. Penthésilé-E-s les rééduque, Achille est terrassé. Samson résiste avec rage, mais le spectacle conclut avec la Dalila de Saint-Saëns : « Mon cœur s’ouvre à ta voix ». Même Offenbach, dans Le 66 ! de Victoria Duhamel, est convoqué pour mettre au pas le jeune Frantz, phallocrate fat et niais corrompu par l’argent, puis corrigé et reconverti aux vraies valeurs de sa gentille fiancée Grittly (à partir du 17 novembre à la Maison de la Culture de Bourges). Archée s’inspire d’un groupe de femmes qui pratiquent l’art traditionnel du tir à l’arc au Japon pour étudier la place du corps féminin dans les sociétés patriarcales. Après le triomphe de Saïgon, consacré aux vétérans d’Indochine, Fraternité. Conte fantastique de Caroline Guiela Nguyen croise une multiplicité de récits aux accents indien, vietnamien, iranien, anglais, français, communauté de survivants après une catastrophe qui a emporté la moitié de l’humanité.

Entre souvenirs postcoloniaux et visions post-apocalyptiques, les tirades didactiques pleuvent, rappelant celles des professeurs caricaturés dans Hamlet à l’impératif d’Olivier Py, le feuilleton de cet été. Un effet-retour de miroir déchaîne les rires ravis quand Horatio propose une version contemporaine où Hamlet « épouse Horatio, Ophélie prend des anxiolytiques, elle comprend que tous ses malheurs viennent de la violence du patriarcat et accepte d’être d’un genre non binaire. La dictature est renversée par un mouvement social entraîné par les réseaux sociaux et Hamlet accepte une monarchie constitutionnelle, dont Polonius est le président de centre droit ». En dehors de moments comme celui-là, l’humour est surtout dans la rue, où les camelots du festival Off déploient des trésors d’inventivité, costumes insolites, slogans provocateurs, échasses, mimes et danses pour se rendre visibles parmi le millier d’offres aux chalands. À une terrasse, un bonimenteur se faufile parmi les convives et fuit comme terrifié devant un serveur bon enfant. Par le hublot d’une vieille machine à laver transportée sur un diable, un bras émerge en agitant une brochure. Cependant In et Off célèbrent à satiété comme un vœu pieux le pouvoir des mots.


Anton Tchekhov, La cerisaie. Mise en scène de Tiago Rodrigues. Au Théâtre de l’Odéon à partir du 7 janvier 2022


Hommage à Jean Vilar, comme le sont les photos d’Agnès Varda exposées au jardin des Doms, la Cour d’honneur compte désormais 1 947 places, en souvenir de la date de création du festival. Tiago Rodrigues ne voulait pas se laisser intimider par le lieu et a choisi de l’intégrer au spectacle comme une maison. Les fenêtres du mur s’allument pour le bal de l’acte III. Les chaises alignées sur le plateau sont celles des anciens gradins, comme un reflet présenté au dispositif actuel. Leur alignement bientôt rompu, elles sont empilées en vrac, jusqu’au premier coup de hache, quand les personnages s’affairent à démonter la pile, puis les rangent en bordure de scène, un monde organisé, détruit, puis reconstruit et ordonné autrement. Trois paires de rails transportent les musiciens et les lustres qui évoquent aussi bien les cerisiers que le luxe ancien du domaine – le rôle imparti jadis au grand tapis qui recouvrait la scène dans la version inoubliable de Peter Brook.

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« La Cerisaie », Tiago Rodrigues © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Après l’excitation qui salue le retour des voyageurs, le rythme faiblit. Rodrigues dit travailler à partir des propositions des comédiens : « Tout se passe comme si chaque chanteur du chœur interprétait son propre solo et que ces solos réunis produisaient le chœur. » Ici, ils donnent surtout l’impression d’être en roue libre ; leur talent individuel n’est pas en cause, plutôt leur dispersion sur le vaste plateau, qui ne favorise pas les échanges.

Les traducteurs, André Markowicz et Françoise Morvan, au moins ont apprécié. Ce qu’ils ont vu pour la première fois et qui les a bouleversés, confie André Markowicz, « c’est la mise en scène de l’absence, fondamentale pour Tchekhov. La représentation, à chaque instant, à chaque réplique, pour chaque personne d’une existence qui ne peut se traduire que par son défaut, par une espèce d’absence métaphysique ». Absence vertigineuse, le contraire du théâtre, qui peut expliquer le repli du public. Cette traduction avait fait ses preuves dans les mises en scène de Stéphane Braunschweig puis d’Alain Françon, elle n’est pas non plus responsable, malgré quelques coups de force. L’aristocratique Lioubov et le parvenu Lopakhine distribuent l’un comme l’autre des « M’sieurs-dames » à la ronde, alors que dans le texte russe ils emploient tous deux господа, un pluriel épicène que l’anglais rend par « ladies and gentlemen ». Autre sujet de contention, soulevé par Jean-Yves Potel lors de la rencontre avec le metteur en scène, Lopakhine se dit fils et petit-fils d’esclaves : un choix défendu par les traducteurs, répond Rodrigues, au motif que Tchekhov n’a pas utilisé le mot « serf ». Oui et non. Selon le metteur en scène, ce propos d’adulte est celui d’un enfant qui garde la mémoire d’agressions, le goût de la vengeance ; dans la bouche d’Adama Diop, il vous éclate au visage, notre perception de son corps noir ouvre la fenêtre à une pensée qui ne serait pas venue autrement. Pour le discours de Trofimov (« tous vos ancêtres possédaient des esclaves… Posséder des âmes vivantes – mais  cela vous a dégénérés, vous tous »), Tchekhov utilisait le terme крепостным (serfs), réservant рабами (esclaves) à la dernière tirade passionnée de Lopakhine. La phrase de Trofimov a été censurée en Russie lors de la création, puis rétablie après 1917. Ainsi l’auteur devançait-il haut la main les parallèles entre oppressions d’hier et d’aujourd’hui qui seront développés dans maintes salles.


Olivier Py, Hamlet à l’impératif. Jardin de la bibliothèque Ceccano. À l’Espace Bernard-Marie Koltès de Metz à partir du 7 octobre


On ne compte plus les écrivains qui ont lu, médité et cité Hamlet. À défaut d’écrire l’encyclopédie de Hamlet à travers les âges dont il rêvait, Olivier Py en a fait le feuilleton de l’été. La coutume s’est établie depuis six ans d’offrir gratuitement un spectacle quotidien dans le jardin de la bibliothèque Ceccano, sur des questions de société qui font débat. Coutume inaugurée par Alain Badiou avec La République de Platon. Déjà en 2018 David Bobbée avait choisi le féminisme et le genre. La fois d’avant, Christiane Taubira et Anne Liégeois avaient pris pour thématique le travail, l’éducation, la guerre, la colonisation, illustrés par une vingtaine de poètes.

Comme les années précédentes, le public répond avec enthousiasme, la file d’attente est déjà longue plus d’une heure avant les cloches de midi qui sonnent le début du spectacle. Le texte de Py donne à la fois des extraits de la pièce, un florilège des commentaires critiques, sa profession de foi dans le pouvoir de la scène, ce « mystérieux espace entre l’être et le non-être… quand le théâtre change la part du monde qui lui est confiée », et son manifeste politique : « En réalité, les deux forces du communisme et du fascisme se sont opposées à la bourgeoisie, à la puissance de l’argent, aux banques, aux élites des héritiers et à l’absence d’idéalisme. La question que pose Hamlet aujourd’hui, c’est comment fonder un nouvel idéalisme. » Passages traduits, pastiche et cours magistral alternent avec code de bonne conduite un rien verbeux : « à la satellisation, à la dispersion, à la tribalisation et à la communautarisation de la société autant qu’à l’isolement des individus, à leur éparpillement  et à leur éloignement, répond le devoir de réunion, d’accords, de rassemblement, de collectif ».  Hamlet à l’impératif – clin d’œil à l’impératif catégorique de Kant – se découpe en dix épisodes d’une heure, dédiés chacun à l’un des grands thèmes consacrés par les gloses, et une version synthétique de l’ensemble en deux heures, soit onze au total, presque le double de la version la plus longue de Hamlet.

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« Hamlet à l’impératif ! », Olivier Py © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

L’engagement physique, la plasticité, la verve des acteurs, amateurs et professionnels confondus, entraînent tout sur leur passage. Problème cependant, le défilé des professeurs en imperméable beige tourne vite et sans distinction à la caricature, aussi bien le « nazi catho » Carl Schmitt ou l’amateur de soupe de pomme de terre Heidegger (il en asperge généreusement le public) que Goethe et Coleridge, Wittgenstein, Freud, Derrida, ce qui n’était pas forcément le propos initial de Py, même si nombre des extraits cités sont particulièrement abscons.

Les passages traduits favorisent la rapidité, la formule frappante, souvent au détriment des nuances, moins faciles à accommoder dans un spectacle de tréteaux. La tirade « To be or not to be » affirme : « Il n’y a rien de noble dans les souffrances de l’âme », supprimant le dilemme de l’original (faut-il souffrir la mauvaise fortune ou prendre les armes contre elle et en mourir ?). Quant à la « deuxième citation la plus célèbre du monde », « The time is out of joint », elle est systématiquement retaillée en « Time is out of joints » ce qui signifierait à peu près, si tant est que la phrase ait un sens : « Le Temps est à cours de biftecks ». L’erreur inscrite au tableau noir par les acteurs, et répétée maintes fois au cours de la scène, commence à la source, dans le texte imprimé. Comment Py a-t-il pu fréquenter dix ans « cette formule qui a donné lieu en France à un débat considérable », la traduire d’après le texte de l’édition Arden, et la citer de nombreuses fois en anglais sans jamais lui donner sa forme exacte ? On se demande qui relit chez Actes Sud quand on voit par ailleurs évoqué le « passage de l’ère élisabéthaine à l’air jacobine » ou estropiés les noms des critiques. Le célèbre jugement de Ben Jonson (Shakespeare connaissait « peu de latin et encore moins de grec ») est attribué à Kyd. Et non, il n’y a pas d’homophonie en anglais, même à l’époque, entre damned et Dane. Quitte à nous donner des leçons, on aimerait que le conférencier soit plus rigoureux. Là où on le suit plus volontiers, c’est quand il loue le principe de la traduction, « ce qui fait que nous n’avons pas à désirer une langue unique pour l’humanité », et crie haro sur « la novlangue de la communication », si parfaitement traduisible qu’un pictogramme lui suffit.


Anne-Cécile Vandalem, Kingdom. Cour du lycée Saint-Joseph. Au Théâtre de Liège à partir du 24 septembre


Dernier volet de la trilogie d’Anne-Cécile Vandalem après Tristesses et Arctiques, Kingdom s’inspire du documentaire de Clément Cogitore, Braguino ou la communauté impossible, sur un système autarcique dans un village fondé par l’idéaliste Sacha Braguine au cœur de la taïga, loin de toute vie humaine, un rêve qui se conclut par une descente aux enfers.

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« Kingdom », Anne-Cécile Vandalem © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Tristesses montrait le délitement d’une communauté après la faillite d’un projet politique, Arctiques l’échec de la promesse écologique. Superbe de retenue, bouleversant, Kingdom montre trois générations retranchées dans ce coin de Sibérie orientale, attachées à défendre l’écosystème dont dépend leur survie, entre des bouleaux, un petit cours d’eau et une maison de bois, deux chiens domestiques et un chien-loup qui vient ou non sur le plateau selon son humeur – cela fait partie de son contrat, explique Vandalem. Ils ont quitté l’Europe, rendue invivable par les excès du capitalisme, mais ne pourront éviter de reproduire le plus vieux schéma du monde, l’impossibilité de vivre en paix. Une équipe de tournage a obtenu l’autorisation de filmer la famille, à condition de n’avoir aucun contact avec leurs ennemis, les voisins, dont on apprend au fil de l’action qu’ils sont cousins germains. Nous ne les verrons jamais non plus, mais grâce à l’aînée des enfants, qui fréquente en cachette un Roméo de l’autre camp, on apprend une version bien différente des faits à l’origine de la  rupture. D’où il ressort que les torts sont partagés, mais que le conflit tient d’abord à des choix de vie opposés, ceux qui veulent vivre près de la nature et ceux qui pillent ses réserves. Un héritage auquel les enfants tentent de résister, ou d’échapper.

Sous l’œil des caméras, l’action se déplace en souplesse du paysage nocturne enneigé à l’intérieur de la maison aux fenêtres éclairées. La peur et les soupçons poussent les adultes au bord de la vendetta armée quand débarquent des braconniers. Les enfants envoyés se mettre à l’abri prennent en charge la situation et incendient la taïga pour cerner les chasseurs, qu’un hélicoptère sauve in extremis… jusqu’à la prochaine tentative. Le père observe de loin et relate leur affrontement dramatique comme un reportage en direct tandis que la mère chante une longue mélodie russe, lamentation ou prière. Ils devront partir, la taïga dont ils tirent leur survie est réduite en cendres. Un dénouement ouvert, Vandalem insiste sur ce point, destiné à solliciter l’imagination et les questions des spectateurs, car derrière « ce que nous portons dans nos racines, dans notre passé, se cachent peut-être d’autres possibilités ».


Penthésilé-E-s : Amazonomachie. Texte de Marie Dilasser, conception et mise en scène de Laëtitia Guédon. Au Théâtre de la Tempête à partir du 5 mai 2022


Laetitia Guédon décrit son projet comme un oratorio entrelaçant théâtre, danse, musique, chant et vidéo, un manifeste en quête d’une langue cisgenre visant à bousculer les codes romantiques. Elle interroge un mythe ancien, une société de guerre, « d’une actualité brûlante : celle d’un monde en évolution où les femmes tentent de prendre une nouvelle place ». Penthésilée est interprétée tour  à tour par une comédienne, une artiste vocale et un danseur qui incarnent ses métamorphoses, car il y a plusieurs femmes en elle, « les facettes d’un même prisme ». À la fin, « quasi dégenrée, elle fait advenir un nous, qui interroge une possible réconciliation entre le féminin et le masculin ». La première s’oppose à Achille sur un champ de bataille, « deux figures dissidentes de la Guerre de Troie », et meurt. La deuxième se révèle derrière le mythe dans un hammam embrumé, sanctuaire des secrets féminins qui sera « un lieu de projection pour l’imaginaire ». La troisième accède à un niveau de conscience où elle est femme, homme et animal. Autour d’elle, divers portraits représentent les Penthésilées d’aujourd’hui, des femmes politiques qui se masculinisent en acquérant du pouvoir, et portent le lourd fardeau de leur autonomie, « les mâchoires qui s’intensifient, les épaules qui s’élargissent à mesure que le poids social ou professionnel s’accroît ».

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« Penthésilé·e·s – Amazonomachie », Laëtitia Guédon © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Si le propos résumé dans la brochure de présentation est limpide, le spectacle l’est moins. Il commence par une performance vocale de plusieurs minutes, mise en transe, orgasme, aboiements, râles, feulements, Des fragments d’histoire se mêlent aux traces de l’Amazone de Kleist, la montrent femme, homme, animal, déesse, aux fantasmes aussi crus et brutaux qu’un rêve de violeur. Le rappel d’agressions subies utilise le vocabulaire des violences récentes de policiers, tasers, matraques, clefs d’étranglement, donnant l’impression parfois de lire en enfilade des tweets de #Metoo, ponctués de déclarations coup de poing : « Prospérer, ce sera nul à chier  » ; « On pissera sur les déchirures, les déchirements, on pissera à grands jets sur les plaies du monde. »

Achille convoqué n’a le droit de s’exprimer qu’en tapant sur un clavier de courtes phrases qui s’affichent à l’écran, la plupart du temps rampant ou couché sur le sol. À la fin de sa rééducation, il effleure très doucement la joue de Penthésilée. Puis ils remontent d’un même pas les escaliers de part et d’autre de la salle, laissant le plateau à un superbe quatuor féminin qui chante a capella le « Lacrimosa » du Requiem  de Mozart, et conclut étrangement par le « Pulchra es » des Vêpres de la Vierge de Monteverdi, bien que Marie semble assez loin des Amazones et des conflits de pouvoir. Ces figures comme incrustées sur la toile confirment l’impression de patchwork plutôt que de confrontation raisonnée entre cultures dans cette galerie de femmes aux prises avec le pouvoir depuis l’Antiquité.


Se souvenir de l’avenir. Edgar Morin et Nicolas Truong, avec Christiane Taubira, Pascal Ory, Pablo Servigne accompagnés par Judith Chemla, Marion Rampal, Clotilde Lacroix, Pierre-François Blanchard. Spectacle capté le 13 juillet 2021 à la Cour d’honneur du Palais des Papes


Le soir du 13 juillet, la Cour d’honneur est réservée à Edgar Morin, une fête d’anniversaire organisée par Nicolas Truong, à laquelle le jeune centenaire participe de loin, projeté en image sur le mur de la Cour, depuis l’hôtel Lutetia où étaient accueillis les rescapés des camps après la Libération. Truong le présente comme un révolutionnaire fraternel, d’une radicalité tempérée par le souci des autres, la volonté d’unir les contraires. Un penseur sans école, qui a pollinisé la pensée. Les invités, Christiane Taubira, Pascal Ory, Pablo Servigne, retracent les grandes étapes des « cent premières années d’Edgar Morin », entrecoupées de lectures et de chansons qu’interprètent Judith Chemla et Marion  Rampal.

« Sometimes I feel like a motherless child », chantée par Judith Chemla, introduit l’aphorisme d’Héraclite : « Vivre de mort, mourir de vie », qui entoure la naissance condamnée de Morin, puis le décès de sa mère, que son père lui dissimule, source d’une longue incompréhension mutuelle. De cet élément fondateur, il retire un doute généralisé, un nihilisme qu’il a mis longtemps à surmonter avant de prendre le parti d’Éros contre Thanatos. Il soignait sa solitude en lisant, en allant au cinéma, grotte matrice où il a constitué sa culture. Il aimait particulièrement le film de Pabst, Die Dreigroschenoper, sa musique lancinante, sa force de dérision, le sens de la misère, du malheur. Après Marion Rampal qui la chante en allemand, il reprend en français la chanson de Brecht et Kurt Weill, « Mackie Messer », qui n’a cessé de le hanter.

Bien que pacifiste, Morin s’est engagé dans la Résistance, où il a rejoint le réseau de François Mitterrand. Ici un extrait de La crise de la culture d’Hannah Arendt sur une phrase de René Char : « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » tandis que le pianiste joue en sourdine le Chant des partisans – sans les paroles de Maurice Druon, résistant d’un autre bord politique, qui n’est pas cité. Interrogée sur l’opportunité d’une entrée de Joséphine Baker au Panthéon. Christiane Taubira rappelle le passé de résistante de la danseuse, parmi des exemples de courage physique et mental, de joie extraordinaire, auxquels elle voue une gratitude infinie. Pascal Ory ajoute que c’est Joséphine Baker qui a pris la parole juste avant « I have a dream » de Martin Luther King, et que sa candidature a été présentée pour la première fois par Régis Debray, qui l’avait rencontrée chez Fidel Castro. Marion Rampal chante « Sans amour », Morin s’incline devant les résistants, souvent d’origine modeste, capables de s’élever par eux-mêmes à des responsabilités sans avoir joui d’aucun privilège de fortune ou autre.

Taubira rappelle que de grands auteurs, Romain Rolland, Jaurès, Stefan Zweig, ont été pacifistes pendant la Première Guerre, mais que leur position de principe, leur république des lettres, a été percutée par l’émergence des frontières, les contrôles, la montée de l’individualisme. Les anciens concepts sont usés, inopérants, d’abord parce que l’Europe a perdu son hégémonie, notamment son hégémonie conceptuelle. Sont en cause aujourd’hui nos responsabilités individuelles et collectives, non plus les divisions entre nations. Nous avons tous des appartenances légitimes, familiales, culturelles ou autres, mais nous appartenons au même monde, le tout-monde d’Édouard Glissant, la terre-patrie d’Edgar Morin.

Un passage d’Autocritique rapporte son exclusion du Parti communiste. La perte de cette fraternité a été un malheur d’enfant, fort mais bref, car, huit jours plus tard, il s’est senti délivré et joyeux, communiste libre, de son propre vouloir. « Le temps des cerises » lui rappelle nostalgiquement la Commune où les plus belles aspirations à la fraternité ont voulu s’exprimer, que l’adversité a écrasées. Dans tous les grands mouvements libertaires, les excès, les violences, ne doivent pas cacher l’élan profond d’espérance qui les anime. Les adversités ont changé, mais les vieilles barbaries renaissent un peu partout, une nouvelle barbarie froide du calcul règne et dégrade les meilleurs aspects de la civilisation européenne. Les contextes changent, la résistance reste nécessaire.

Avec agilité, Truong passe des cerises au temps des yéyé. On attendait 30 000 personnes au concert « La Nuit de la Nation », organisé en juin 1963 par l’émission phare d’Europe 1, « Salut les copains », ils sont 150 000. Jacques Fauvet, rédacteur en chef du Monde, cherche un sociologue pour commenter le phénomène. Morin est le seul à s’intéresser à la jeunesse, que personne n’étudiait à l’époque. Entré au CNRS par le réseau des résistants, formé sur le tas, il est devenu le sociologue de la culture populaire. Il invente le terme « yé-yé » et annonce la montée en puissance d’un nouveau pouvoir. Ce qui lui vaut, raconte-t-il, une fatwa de Pierre Bourdieu au motif que les mass media ne sont pas un sujet. Dans Chronique d’un été, tourné avec Jean Rouch et Marceline Loridan en 1960, il demande à des individus abordés dans les rues de Paris, souvent des marginaux, comment ils vivent. Pour lui, la question du film est devenue profondément politico-sociale, la vie ne peut pas être comprise par le calcul et la statistique qui font l’opinion des responsables. Aujourd’hui, il faudrait remplacer la question par « Qu’avons-nous en commun ? Qui est notre nous ? ». Nous vivons une crise de civilisation sans en avoir conscience, car elle est moins visible que les effets de la crise économique.

Deux airs de Bellini et de Granados, interprétés par Judith Chemla, évoquent la symbiose des civilisations chez cet originaire de Salonique. Servigne souligne que Morin a fréquenté aussi la Californie, les hippies, l’école de Palo Alto, des penseurs qui créaient du lien entre les disciplines. Le rapport Meadows sur les limites de la croissance lui inspire l’article du Nouvel Obs, « L’An I de l’ère écologique ». Depuis Hiroshima, la mort plane sur l’aventure humaine, et la dégradation de la biosphère n’a trouvé aucun correctif, rappelle Morin. Les mêmes forces qui ont déclenché ces dangers peuvent produire deux types de métamorphoses : le mythe de l’homme augmenté, rêve fou de domination, et l’homme amélioré, une vie libérée des fatigues du travail qui pourrait se consacrer à l’amélioration des relations humaines. D’un côté des moyens considérables, de l’autre seulement des consciences dispersées qui n’arrivent pas à trouver la nouvelle voie qu’il essaie de préconiser depuis si longtemps. Son espoir serait que se constitue une pensée cohérente de ce qu’est l’humain, ce serait de reprendre mais de renouveler entièrement le chemin qu’a suivi Marx pour penser le monde contemporain. Or nous en sommes très loin. Notre communauté de destin est de moins en moins visible, par peur de l’avenir les esprits se replient sur leurs identités singulières. Nous pouvons au moins sauvegarder des oasis de pensée lucide, de fraternité et d’amitié si la régression se généralise. Rien n’est irrémédiable, le pire n’aura qu’un temps. Même si l’espoir est mince, il est tonique de choisir le parti de la fraternité, comme il était tonique de résister en 1942.

En conclusion, au lieu du « Joyeux anniversaire » collectif prévu, cacophonie garantie, Taubira fait répéter vers à vers au public le poème fétiche d’Edgar Morin, « Caminante » d’Antonio Machado, un poing levé face aux sombres sirènes du déclin.


Compagnie Maguy Marin, Y aller voir de plus près. Au Théâtre des Abbesses à partir du 21 octobre


Pour  comprendre les mécanismes qui fabriquent de la violence, il faut relier l’histoire des conflits anciens à ceux d’aujourd’hui, faire entendre que les guerres ne cessent de se répéter parce que nous n’apprenons rien des leçons du passé. Dans le spectacle de Maguy Marin, quatre acteurs lisent des pages des Guerres du Péloponnèse, épinglent et déplacent sur des cartes les noms des villes grecques, les revers d’alliance, et le nombre de bateaux engagés dans les conflits. Un cours d’histoire niveau troisième qui vous ferait prendre Thucydide pour le plus rasoir des profs, illustré de projections sur plusieurs petits écrans où, depuis le septième rang, on reconnait grâce à sa veste rouge Angela Merkel au sein d’un groupe, des gros plans, Emmanuel Macron, Christine Lagarde, il doit s’agir de rencontres au sommet entre responsables du dérèglement mondial en politique, en économie…

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« Y aller voir de plus près », Maguy Marin © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Puis une dernière lecture de Thucydide, un très beau texte où il analyse l’érosion générale des valeurs et des institutions entraînée par la guerre civile, qui affecte jusqu’au sens des mots : « Une audace irréfléchie passa pour dévouement courageux à son parti, une prudence réservée pour lâcheté déguisée… » Enfin, dix minutes de pages internet défilent, énumérant toutes les guerres du monde de l’Antiquité à nos jours tandis que les acteurs martèlent leur tambour à tour de bras sans interruption. Oui, on dirait un air connu : « les chefs des cités, pourvus dans chaque camp d’un vocabulaire spécieux, qui leur faisait exalter davantage l’égalité de tous les citoyens devant la loi ou bien la sagesse de l’aristocratie, traitaient les intérêts de l’État, qu’ils servaient en parole, comme un prix à remporter ». Mais l’attention de l’élève s’est déjà envolée.


Eva Doumbia, Autophagies. Histoires de bananes, riz, tomates, cacahuètes, palmiers, et puis des fruits, du sucre, du chocolat. Au Théâtre du Point du Jour de Lyon lors de la saison 2022-2023


Eva Doumbia se définit comme une « Afropéenne ». Son spectacle se veut « davantage un constat apaisé qu’une dénonciation », visant à « créer un rituel, une communion, une sorte d’eucharistie qui permettrait de réparer, de vivre ensemble en attendant de pouvoir agir sur les inégalités ». Il ne porte pas exclusivement sur le passé colonial : « Nous parlons évidemment des esclavages et des dépossessions liés, par le passé, à la culture du sucre, du cacao, du café. Mais aussi, par exemple, de l’exploitation contemporaine des pays producteurs de tomate, qu’ils se trouvent en Chine, ou sans papiers dans le sud de la France et de l’Espagne. »

Sur scène, un cuisinier prépare un mafé que les spectateurs seront invités à partager à la fin de la représentation. Or ce plat « traditionnel » que cuisinait son père n’est pas vraiment ivoirien, explique-t-elle, il est apparu avec la mise sur le marché de la Dakatine, contraction de Dakar Tartine. Pourquoi ce titre, Autophagies ? Parce que manger c’est se nourrir de la vie des autres. Seule issue au dilemme, le commerce équitable. Aucune intention de procès ici, mais une culpabilité qu’elle a conscience de partager quand elle mange du chocolat.

La présentation à la presse d’une « eucharistie documentaire » laissait espérer une histoire nuancée, loin des discours ressassés de la décolonisation. Contrairement aux déclarations de principe, le propos est polémique, le procès à charge. Le spectacle, introduit par les saveurs accueillantes du repas en préparation, est présenté comme une cérémonie destinée à guérir une jeune femme de son appétence pour le sucre. Chaque acteur de la distribution multiethnique parle d’un aliment proche de ses origines. Chaque ingrédient porte l’histoire d’une migration, d’une conquête coloniale, de diverses formes d’exploitation ancienne ou actuelle. Une histoire lacunaire, partiale, qui, loin de « déjouer la pensée commune », détaille des griefs chargés de colère : ces denrées exotiques sont devenues partie intégrante de notre alimentation au prix des longues souffrances des exploités. Les moustiques aggravent les travaux des cultivateurs, sans que l’éradication de la malaria soit jamais évoquée. L’histoire du mauvais accueil fait aux migrants ne dit rien des raisons qui les ont contraints au départ. Celle du riz se dispense de traiter le cas du riz long malgache, dont l’exportation massive vers l’URSS sous le régime de Ratsiraka a causé une famine sans précédent dans la grande île.

Certes, l’introduction de cultures agricoles comme l’arachide ou la canne à sucre, même si elles ont permis de lutter contre les disettes, s’est faite au profit des puissances coloniales. C’est une Réunionnaise qui « raconte » le sucre. En effet, la canne a évincé des polycultures vivrières et enrichi les propriétaires terriens. Mais l’actrice ne dit pas qu’à la Réunion, où  il n’y a pas de peuplement indigène, la cuisine est le reflet de la diversité. Un repas de fête digne de ce nom se compose de pâté créole, petits pâtés chinois spécial Noël, samoussas et bonbons piment, cari poisson avec grains et rougail pistache à la dakatine, romazave aux brèdes mafanes, dinde aux marrons, bonbons coco, letchis, conclu à 5 h du matin par un moulouktani… Le seul point commun à ces histoires d’aliments, c’est qu’ils ont sillonné la planète et nourri des cuisines qui n’ont cessé de se métisser, prouvant, si besoin était, que, comme les cultures, elles n’appartiennent à personne.


Marie NDiaye, Royan. La professeure de français. Mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia. Au Théâtre de la Ville/Espace Cardin à partir du 17 janvier 2022


L’histoire tragique d’un suicide en milieu scolaire se livre peu à peu, au fil d’un monologue magistralement interprété par Nicole Garcia. Rentrant chez elle en fin d’après-midi après une journée de cours, l’enseignante devine ou entend qu’elle est attendue sur son palier. Voix tendue, elle refuse d’affronter cette présence qu’elle pressent hostile. Non pas une mais deux personnes, un couple, des parents d’élève, peut-être pas hostiles mais sûrement accusateurs, comme sa conscience. Pourtant, elle ne se juge pas responsable du drame qui s’est produit, ce n’est pas sa faute si Daniella est devenue le souffre-douleur de sa classe, si elle s’est sentie exclue, rejetée.

Non-assistance à personne en danger ? Défaut de clairvoyance ? Refus de s’impliquer ? Les excuses se précipitent, se contredisent. Les parents n’ont rien fait non plus, est-ce ça, aimer ? Elle aussi s’est sentie en danger face à ses élèves, de grands fauves que la faim a conduits dans sa classe. C’est d’elle qu’ils voulaient se nourrir, pas de sa parole, le sentiment qu’ils allaient « sauter sur l’estrade pour la dépecer », et elle s’est blindée, enfermée dans la solitude, a témoigné de la froideur à Daniella, soulagée que leur attention, leur faim, se déporte sur la jeune fille. Des jeunes gens bien nés, mal élevés, ont pu profiter de sa confiance, tromper sa vigilance. Elle aimait beaucoup cette élève, qui au fond lui ressemblait. En l’évoquant « avec tendresse, avec pitié », Gabrielle revit sa propre enfance à Oran, dévoile les tensions de ses relations familiales. Ce sont des explications que les parents attendent, et de toute cette violence elle ne peut rien expliquer. Précision de l’écriture, précision du jeu, qui font froid dans le dos à l’approche de la rentrée.

Paradoxe, l’enseignante est l’une des rares porte-parole du festival qui ne donne pas de leçons, ne propose ni pédagogie ni morale. Au motif vertueux de déconstruire les mécanismes de domination, réviser les grands récits trompeurs du passé, étapes nécessaires d’une prise de conscience collective, nombre des discours proférés sur scène ont de quoi nourrir les ressentiments plus qu’ils n’incitent à suivre les conseils de fraternité d’Edgar Morin. Alors que leur auditoire est déjà largement acquis à leur point de vue, ils ne lui offrent guère de quoi « recréer des ferments utopiques ». Dehors, sur la place de l’Horloge, un défilé d’antivax scande le mot « Liberté ! » au nom d’une interprétation alternative du vivre-ensemble.


Lire aussi le bilan dressé par Ulysse Baratin, qui s’est penché sur la sélection Off.

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