La France tranquille

Le beau titre du roman de Mabrouck Rachedi aurait pu être celui d’un film d’Ettore Scola. On y retrouve certains éléments de ce cinéma italien qui narrait autrefois la trajectoire d’amis, de familles, sur plusieurs décennies, tissant à travers leurs amours, leurs « galères », un portrait de l’Italie de l’après-guerre. Ici, Rachedi nous conte l’aventure d’une famille algérienne partie en France après la guerre d’indépendance : son patriarche, Mohand, y participe à la construction de « barres HLM hideuses ». Rapidement, sa femme, Fatima, le rejoint, et tous deux rêvent alors d’un horizon sans limite que Paris incarne en ces années-là.


Mabrouck Rachedi, Tous les mots qu’on ne s’est pas dits. Grasset, 216 p., 18,50 €


Peu importe qu’ils vivent de peu, qu’ils soient rapidement exposés au racisme ordinaire, dans la rue ou à l’usine, où l’on traite Mohand de « bicot » : pour les personnages du roman de Mabrouck Rachedi, la France a toujours été plus qu’une destination, elle est une promesse. Nous les suivons donc, eux et leurs enfants, au fil des décennies, les chapitres opérant un va-et-vient incessant entre le présent et le passé, comme pour mieux montrer que la question des origines, des racines, est sans fin.

Tous les mots qu'on ne s'est pas dits, de Mabrouck Rachedi

L’histoire nous est contée depuis le point de vue de Malik, l’un des fils de Mohand et Fatima. À ses côtés, nous croisons ses frères, Sofiane et Kader, et sa sœur, Dihya. Tous ont été parfaitement « intégrés » à la société française contemporaine. Malik a abandonné une carrière dans la finance qui le destinait à une aisance financière que n’auraient jamais imaginée ses parents. Ne se retrouvant pas dans l’ambiance des salles de marché et des discothèques des Champs-Élysées, il a tout plaqué pour tenter sa chance dans l’écriture.

Dans la mise en scène de cette fratrie qui se réunit au fil des réunions de famille et des anniversaires, on sent une compétition sourde. Tous se scrutent pour déterminer lequel a le mieux réussi, lequel pourrait, en quelque sorte, prétendre au titre de meilleur représentant de la famille auprès de la France. Kader, qui a fait fortune en ouvrant des sandwicheries, se vexe lors d’une réception où on le prend de haut en lui offrant des hors-d’œuvre du traiteur de luxe « Franchon »: il crie devant tout le monde qu’il fera tout pour racheter ce Franchon, un geste disproportionné, comme pour mieux montrer sa soif de reconnaissance.

Sans être un roman politique à proprement parler, Tous les mots qu’on ne s’est pas dits évoque les combats d’hier comme ceux d’aujourd’hui. Il aborde la question de la décolonisation et de son héritage pour les Algériens qui firent le choix d’aller chercher du travail au sein de l’ancienne puissance coloniale. On y retrouve aussi la question de la condition des travailleurs. Mohand s’est engagé jeune au sein du FLN et de l’Union générale des travailleurs algériens. En France, lorsqu’il commence à travailler à l’usine, il se lie d’amitié avec Gérard, un prolétaire français, militant CGT, qui devient son frère de cœur. Ensemble, ils chantent L’Internationale jusque tard dans la nuit, même si Mohand n’est pas tout à fait opposé au capitalisme qui lui permet de sortir de sa condition.

Néanmoins, une génération plus tard, Étienne, le fils de Gérard, a abandonné le communisme pour devenir un élu du Front national. Même si les deux familles restent unies par le souvenir de l’amitié qui a lié les deux pères, Rachedi nous montre comment un petit bout de France se fissure au fil des années et au gré des changements de la société. Lorsque Sofiane ne veut pas croire qu’Étienne, son ami d’enfance, puisse être devenu frontiste, il s’accroche au passé comme pour mieux nier le présent.

Tous les mots qu'on ne s'est pas dits, de Mabrouck Rachedi

Mabrouck Rachedi © J.-F. Paga

Ces portraits de jeunes hommes et femmes ayant grandi à l’ombre de la politique française des années 1980 et 1990 font penser parfois à Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, lequel suivait avec la même empathie cette génération qui a vu avec l’innocence de l’adolescence la montée de l’extrême droite se banaliser en France.

Le roman de Mabrouck Rachedi est aussi et surtout celui de ces familles d’immigrés qui ont cru en un idéal républicain français. Le premier chapitre s’ouvre sur la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle de mai 1981. Cette arrivée au pouvoir de la gauche doit, pour le narrateur, marquer l’avènement d’une nouvelle époque, un « nouvel horizon des possibles » pour ces immigrés qui pourront désormais gravir l’ascenseur social promis par les socialistes. Ce moment des espérances contraste, plus loin dans le roman, avec le désarroi du narrateur, en 2005, au moment des émeutes à Clichy-sous-Bois. En l’espace d’une vingtaine d’années, l’espoir de lendemains qui chantent a laissé place à des promesses de nettoyage au Kärcher des banlieues délaissées de la République.

Enfin, c’est un roman sur la question des origines. Si le récit nous présente au fil des pages le périple de Mohand d’Alger à Paris, Mohand est absent des chapitres au temps présent. Vers la fin des années 1990, une maladie entraine son décès, sans davantage de précisions. Mais cette figure absente du père revient régulièrement pour mieux rappeler les conflits identitaires qui traversent les enfants. « Né dans une famille musulmane, je n’ai jamais cru au père Noël. Mais je croyais en mon père », affirme Malik. Lui comme ses frères et sœur n’ont pas rêvé mais vécu la France. Inversement, ils n’ont de l’Algérie qu’une image lointaine, tout au plus celle des vacances d’été de leur enfance.

Sans jamais forcer le trait, Mabrouck Rachedi réussit à montrer les tiraillements de chaque génération : parce que leurs parents ont été soucieux de faire de leurs enfants de bons citoyens français, ces derniers vivent dans un entre-deux constant, ne se sentant jamais complètement reconnus pour ce qu’ils sont, des Français, tout en ayant cessé d’entretenir un lien avec la terre des origines. Dès lors, les questions ne cessent d’affluer : quel sens ont-ils donné au départ de Mohand d’Algérie ? Ont-ils mérité les sacrifices de leur père émigré ? C’est ce perpétuel tiraillement que l’auteur met parfaitement en lumière et qui fait la réussite de ce roman.

Tous les articles du numéro 154 d’En attendant Nadeau

;