La complainte de l’assassin

Chanter et narrer le crime atroce pour édifier le public : telle est, à son âge d’or, entre 1870 et 1940, la fonction sociale de la complainte criminelle reproduite sur une feuille illustrée ou « canard sanglant ». Objectif : montrer que le crime ne paie pas !


Jean-François « Maxou » Heintzen, Chanter le crime. Canards sanglants & Complaintes tragiques. Préface de Jean Lebrun. Postface de François Colcombet. Films sonores de Philipp Buser (sur clef USB jointe). Bleu autour, 688 p., 36 €


Mathématicien, professeur de musique traditionnelle et historien, Jean-François « Maxou » Heintzen publie une somme illustrée sur les « complaintes criminelles ». Selon les quatre parties non numérotées de cet ouvrage d’histoire culturelle, moins analytique que descriptif, richement illustré mais sans index thématique, entre l’aurore du XIXe siècle et le crépuscule des années 1950, la complainte médiatise les faits divers criminels français. Orale ou écrite, lue ou chantée, urbaine et rurale, elle prône la pédagogie de l’effroi contre les monstres sociaux que châtiera la guillotine.

Chanter le crime. Canards sanglants & Complaintes tragiques

Le supplément illustré du dimanche du « Petit journal ». Édition du 20 octobre 1907 © Gallica/BnF

Médiocrement imprimée, souvent illustrée (scène du crime, levée cadavérique, assassin, forces de police, victimes, tribunal, guillotine), la complainte est une insolite poésie du mal. Anonyme, signée d’un patronyme éditorial ou urbain, marqué d’initiales : elle est mal identifiable. Modestes auteurs, scribes du ruisseau, bardes des rues, les rédacteurs écrivent à la première personne du singulier. Ainsi, le lectorat croit lire les aveux du condamné. Certains criminels rédigent leur complainte, notamment Pierre François Lacenaire (1803-1836), « assassin lettré », artisan de sa légende littéraire, qui recevait dans sa cellule le gotha parisien : « Je suis un voleur, un filou, / Un scélérat, je le confesse ;/ Mais, quand j’ai fait quelque bassesse, / Hélas je n’avais pas le sou ! » (décembre 1835).

La complainte perpétue le genre du « canard sanglant », cet imprimé ordinaire diffusé sous l’Ancien Régime. Né au XVIe siècle, illustré avec des bois gravés sommaires, le canard est un « occasionnel » en livrets éphémères ou feuilles fragiles. Il suit l’actualité – célébrations dynastiques, calamités du temps, guerres, phénomènes météorologiques, zoologie fantastique, crimes et châtiments. Cet imprimé « populaire » ouvre la tradition médiatique du fait divers dont la presse de masse s’abreuve dès l’aube de la IIIe République – Le Petit Journal supplément illustré, Les Faits-Divers Illustrés, voire le fameux Œil de la Police.

Bonimenteur, « canardière », « marchand de complaintes », « chanteur des rues » : arpentant les boulevards et les places publiques, sillonnant les foires et les marchés, sous l’œil de la police, les colporteuses et les colporteurs de canards en « plein vent » hèlent le public. Ils vendent les imprimés des délits et des peines qu’après 1832 la censure estampille. Parfois, ayant dressé le « tableau du crime » ou calicot peint de scènes sanglantes, ils déclament ou chantent le fait divers puis vendent les brochures que s’arrache le public. Le colportage fait-diversier oblige à la mobilité sociale. Parmi d’autres chanteurs ambulants de complaintes, Antoine Victor Salle (1857-1900) parcourt 7 000 km entre 1879 et 1881 dans le sud de la France.

Chanter le crime. Canards sanglants & Complaintes tragiques

« L’œil de la police ». Édition du 1er janvier 1912 © Gallica/BnF

D’encre et de sang, pour paraphraser Dominique Kalifa (L’encre et le sang, Fayard, 1995), la complainte réverbère l’actualité du crime, de l’attentat (assassinat anarchiste du président Sadi Carnot, 1894 ; bande à Bonnot, 1911-1912), du fait divers politique (affaire Dreyfus), du scandale financier (« Victimes de Panama »), de la catastrophe minière (« Victimes du grisou », 1876), du banditisme des « Chauffeurs de la Drôme » qui supplicient des paysans pour les rapiner (1905-1908). Sur le registre émotif, exploitant la curiosité sociale envers les transgresseurs, résumant l’enquête policière, la complainte ramène le fait divers aux figures rivales du mal et de l’innocence. Bagnard évadé versus prêtre égorgé, empoisonneuse cruelle et proie trompée, libertin sadique et vierge éplorée, mari égorgeur et épouse poignardée : fatalement, le monstre s’oppose à la victime.

Apostrophant le public, les titres abominables rappellent cette dramaturgie sociale : « Un curé et sa servante assassinés à coups de hache » (Lyon, 1901) ; « L’horrible assassinat commis sur la Famille Gayet à St-Cyr-au-Mont-d’Or le 4 octobre 1859 » (Lyon, 1860) ; « Les cent crimes de l’Auberge rouge » (Paris, 1889) ; « L’empoisonneuse Hélène Jégado. Accusée d’avoir attenté à la vie de 37 personnes, dont 25 ont succombé » (Épinal, 1852) ; « La grande et véridique complainte de l’épouvantable Crime de Pantin » (Paris, 1869) ; « Assassinat de deux curés » (Paris, 1886) ; « Le parricide Merlin » (Moulins, 1880) ; ou encore la « Grande complainte sur Vacher. Le tueur de bergers » (Lyon, 1897).

« Écoutez bonnes gens ! » : la complainte illustre la répétition du mal. Ramenée à l’« horrible assassinat » ou aux crimes contre l’enfance que perpètrent les « mauvais parents », elle ajuste le forfait au châtiment tout autour de la figure de monstres notoires, comme celle de Joseph Vacher, tueur en série de bergers (1895-1897) qui inspire le film Le juge et l’assassin (1976) de Bertrand Tavernier [1], ou celle de Jeanne Weber, l’« Ogresse de la Goutte d’Or », meurtrière récidiviste d’enfants entre 1905 et 1908. Les complaintes sur le monstre de Pantin Jean-Baptiste Troppmann saluent son exécution en 1870 après la tuerie des huit membres d’une même famille. Même impératif punitif contre Henri Pranzini, guillotiné en 1887 pour un triple meurtre crapuleux.

Chanter le crime. Canards sanglants & Complaintes tragiques

« Les faits-divers illustrés ». Édition du 17 septembre 1908 © Gallica/BnF

En prose ou poétique, tripartite, nouée de fiction qui retrempe l’imaginaire criminel, la complainte théâtralise la grande épouvante. Elle déplore le massacreur cruel. Elle fustige le violeur abject ou la « mère féroce » (1896 ; 1901). Elle vomit le « Satyre assassin d’une fillette de 12 ans » (1907) ainsi que les cinq enfants tués par leur père (1901). Elle regrette l’« effroyable tuerie » de cinq personnes par deux valets de ferme (1911).

Corps exsangues, corps meurtris, victimes sidérées, faces patibulaires, visage atroce d’empoisonneuse : du bois gravé à la photographie, l’imagerie naturaliste visualise la pédagogie de l’effroi de la complainte afin de mieux édifier le peuple tout en flétrissant l’« horrible carnage » d’un père cinq fois infanticide (1901). Symptôme de l’insécurité urbaine, entre célébration et détestation des transgresseurs, le fait divers que théâtralise la complainte distille la morale de la rétribution pénale. « Écoutez le triste récit / D’un crime qui fut commis » : après le sang des victimes, la guillotine pour le monstre humain afin de réparer l’ordre social autour de la religion, du labeur honnête et de la méritocratie vertueuse.

La Complainte composée en 1845 par Jean Gondrand, marchand de complaintes et meurtrier frénétique de son épouse le 7 décembre 1843, résume la philosophie répétitive de cette littérature d’échafaud : « De la prison on m’emmène au supplice. / Plaignez mon sort, car je suis repentant. / Pour recevoir le coup de la justice, / qui va bientôt faire couler mon sang. / Je vois déjà le couteau qui s’apprête / Pour me punir du dernier coup mortel ; c’est en donc fait, je vais payer ma dette / devant les hommes et devant l’Éternel. »

Narrer la « sombre histoire » du mal, pointer les « grands scélérats », pleurer les victimes, déplorer l’insécurité, saluer la police, célébrer l’échafaud expiatoire : entre 1870 et 1940, en France et ailleurs en Europe, tel est le dispositif narratif et politique des complaintes que ravive ce beau livre d’histoire culturelle. Source fragile, la complainte historicise les représentations et l’imaginaire collectif de hideux faits divers qui ont nourri la curiosité sociale et éprouvé les esprits autour des figures irréconciliables de l’innocence et du mal.


  1. Marc Renneville, Vacher l’éventreur. Archives d’un tueur en série, Jérôme Millon, 2019.