Crimes complets ou morceaux choisis

Deux manières de faire de l’histoire criminelle : Marc Renneville compile les éléments de l’affaire Joseph Vacher tandis que Michel Porret retrace la vie de l’infanticide Jeanne Lombardi.


Marc Renneville, Vacher l’éventreur. Archives d’un tueur en série. Jérôme Millon, 680 p., 29 €

Michel Porret, Le sang des lilas. Une mère mélancolique égorge ses quatre enfants en mai 1883 à Genève. Georg, 400 p., 15 €


Comment écrire l’histoire du crime des XIXe et XXe siècles ? Ces dernières années, plusieurs chercheurs ont tenté par des monographies de renouveler, avec plus ou moins de réussite, une historiographie sur le déclin après la faste décennie des années 1990 et des travaux initiés par Michelle Perrot et Alain Corbin. En 2017 paraissait ainsi le grand livre d’Anne-Emmanuelle Demartini sur Violette Nozière, cette jeune lycéenne parisienne de l’entre-deux-guerres qui avait tué son père incestueux, tandis que Florence Tamagne retraçait de façon plus classique l’affaire du Palace ou l’assassinat en septembre 1933 d’Oscar Dufrenne, célèbre imprésario et figure du monde homosexuel parisien. En 2018, Laurence Guignard revisitait, quant à elle, pour éclairer une « histoire de la cruauté », le cas Antoine Léger, lequel, en 1824, après avoir assassiné puis violé une petite fille, l’avait dévorée sans négliger de boire son sang. L’anthropophage avait suscité un ensemble de discours jusqu’à celui de Foucault lors d’une de ses leçons de son fameux cours au Collège de France sur « Les anormaux » (1975).

Cet hiver, Marc Renneville livre sa lecture exhaustive de l’affaire Joseph Vacher, le cheminot criminel en série des deux dernières décennies du XIXe siècle, surnommé le tueur de bergers et devenu le protagoniste du film Le juge et l’assassin de Bertrand Tavernier sous les traits de Michel Galabru (1976). De son côté, Michel Porret (dont on a pu lire plusieurs contributions dans EaN) met en récit une vie coupable de la fin du XIXe siècle, celle d’une femme genevoise marquée par un quadruple infanticide.

Marc Renneville, Vacher l’éventreur. Archives d’un tueur en série

Si ces deux ouvrages sont très différents, et par la nature des faits étudiés et par l’écriture choisie, ils répondent d’une manière commune à la question de savoir comment écrire sur des crimes « monstrueux », pour reprendre la catégorie forgée autrefois par Frédéric Chauvaud. Par des livres « monstres », serait-on tenté de répondre à la lecture des deux ouvrages. Marc Renneville comme Michel Porret ont en effet opté pour l’exhaustivité, celle des archives reproduites pour le premier, celle des détails et des informations biographiques relatives à l’accusée et à ses victimes pour le second. Ces deux savants de l’histoire criminelle et pénale — Renneville dirige le site bien connu criminocorpus.org, Porret anime la revue Crime, Histoire et Sociétés — suggèrent que c’est dans l’accumulation des discours, dans la superposition infinie des mots, que se cache la vérité du sujet criminel pour l’histoire.

La démonstration n’est qu’à demi réussie tant ces entreprises sont parfois compliquées à appréhender. Renneville, avec cette compilation infinie, produit un livre difficile à lire par les répétitions et la reprise des mêmes éléments par la presse, la littérature, l’institution pénale, la psychiatrie… On plonge avec intérêt dans le rapport du professeur Alexandre Lacassagne, on suit les pistes du juge Fourquet, on s’étonne devant les portraits photographiques posés de Vacher avec sa toque de peau de lapin ; mais on se perd aussi dans ce trop gros volume sans bien comprendre ce que cherche son auteur compilateur scrupuleux, sauf peut-être une forme de collecte des sources pour une potentielle relecture de l’affaire et de ses conclusions. « Lecteur, voilà tout ce que nous savons ! À toi désormais de te faire ton idée comme le membre d‘un jury d’assises ! », semble murmurer l’historien, auteur déjà d’un remarqué Crime et folie (Fayard, 2003). Si l’exercice est passionnant du point de vue épistémologique – constituer les œuvres complètes d’un crime –, on aurait sans doute aimé que les discours des sciences sociales, ceux des historiennes et historiens notamment qui se sont penchés sur Vacher, soient eux aussi compilés… pour faire la preuve, si on en doutait, que jamais une affaire criminelle ne se clôt et qu’elle ne cesse de susciter des écritures. On aurait aussi aimé une lecture qui soit nourrie par toute l’historiographie contemporaine, et notamment celle du genre, de la sexualité, de la psyché.

Marc Renneville, Vacher l’éventreur. Archives d’un tueur en série

Le cas Porret est tout autre. Si l’historien, professeur à l’université de Genève, a consulté toutes les archives ayant trait à ce crime atroce d’une mère sur ses enfants en 1883, c’est pour tenter d’écrire « totalement » ce crime et son auteure. Pour pouvoir comprendre ce crime abominable, pour pouvoir faire l’histoire de cette Médée moderne, il faut, selon Porret, écrire par une profusion de détails ses faits et gestes. Il faut en somme lui restituer une vie de papier totale, un monument devrait-on dire. Michel Porret dresse un Tombeau à Jeanne, cette femme qui ne cesse de « buter » et qui ne parvient à échapper à son destin que par cet infanticide qui est « comme un suicide ». L’historien se donne pour tâche en ce sens d’écrire un plaidoyer pour la meurtrière de ses enfants. Cet impératif, malgré le grand art de l’historien Porret, rend parfois difficile la lecture de l’ouvrage lorsqu’un complément circonstanciel de lieu ouvre une relative et un complément circonstanciel de temps s’enchaîne sur une autre circonstancielle… L’histoire est affaire de grammaire pour cet historien. Mais on comprend Porret : le crime est un acte rationnel au XIXe siècle, il est objectivable si l’on prend soin de tout dire. L’historien genevois rejoint Anne-Emmanuelle Demartini dans son besoin de prendre parti et de livrer une lecture du crime. En décrivant les moindres méandres de l’existence de Jeanne, en reconstituant les plus infimes détails de sa vie affective mais aussi matérielle, Porret déconstruit le monstrueux pour faire émerger l’humain et ses souffrances, le social et sa complexité.

Ces deux ouvrages méritent d’être lus, parce qu’ils questionnent l’érudition historique et proposent deux manières de faire de l’histoire criminelle aujourd’hui, presque cinquante ans après la première séance du séminaire fermé de Michel Foucault sur le dossier Pierre Rivière (collection « Archives », Julliard/Gallimard). Notons pour finir que, comme « le parricide aux yeux roux », l’infanticide et l’éventreur écrivirent leurs mémoires. Tuer puis l’écrire, comme si en ce XIXe siècle l’écriture était indissociable du crime.

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