Incarner les fantômes (II)

Créé aux Célestins de Lyon, présenté au cours d’une longue tournée, le spectacle écrit et mis en scène par Christophe Honoré, Le ciel de Nantes, est actuellement à Paris, à l’Odéon. Il incarne, sur trois générations, cinq décennies, les fantômes d’une même famille, celle de l’artiste : grand spectacle dérangeant.


Christophe Honoré, Le ciel de Nantes. Odéon Théâtre de l’Europe. Jusqu’au 3 avril, puis en tournée


« Incarner les fantômes », tel était un des rôles qu’Antoine Vitez assignait au théâtre, à propos du spectre du père dans sa mise en scène de Hamlet. « Incarner les fantômes » : tel est le projet de Christophe Honoré qui redonne vie à ses proches, tous morts, sauf sa mère. Ainsi se poursuit l’entreprise de résurrection, déjà menée à bien dans Les Idoles, celle de six victimes connues du sida.

Christophe Honoré, auteur, metteur en scène de cinéma, de théâtre, d’opéra, a donné depuis 2017 un tour autobiographique à son œuvre. Dans le film Plaire, aimer et courir vite (2018), il choisit comme protagoniste un jeune Breton, étudiant à Rennes, amoureux d’un écrivain atteint du sida. Dans Ton père (Mercure de France, 2017), « autoportrait romancé », destiné à sa fille, il rappelle ses aspirations de lycéen, son désir de quitter sa province natale et son milieu social, de fuir la domination et l’homophobie paternelles. Dans Le ciel de Nantes, il donne la parole à un narrateur, qui s’appelle Christophe, est né en 1970 comme lui, a tourné alors treize films comme lui. Il fait le récit d’un échec, un projet de cinéma consacré à sa famille, qui constitue une réussite au théâtre. Peut-être s’est-il inspiré a contrario de son expérience à la Comédie-Française : sa mise en scène, d’après Proust, Le côté de Guermantes, privée de représentations pour cause de covid, est devenue un film, Guermantes.

Le ciel de Nantes, de Christophe Honoré : incarner les fantômes (II)

© Jean-Louis Fernandez

La représentation commence sur la musique, sans paroles, de la chanson de Barbara, « Nantes », qui introduit d’entrée la disparition d’un père, un grand-père dans la pièce, et les secrets de famille. Elle se poursuit par la prise de parole de Christophe : « Depuis des années, je travaille sur un film qui s’intitule Le ciel de Nantes… C’est un film sur l’histoire de la famille de ma mère, ses parents, ses neuf frères et sœurs…Il débute par des images de bombes qui tombent du ciel. Des centaines de bombes. On est le 16 septembre 1943, les Alliés attaquent la ville de Nantes » (Les Solitaires intempestifs, 2021). Cette longue évocation des bombardements au cœur d’une ville prend en mars 2022 une résonance tout autre qu’aux Célestins de Lyon en novembre 2021 ou à la Coursive de La Rochelle en décembre. Peut-être cette perturbation initiale se prolonge-t-elle, accentue-t-elle le malaise quand commencent les dialogues dans un parler populaire et les règlements de comptes au sein de la famille, et qu’ils suscitent des rires dans une partie du public, sous les ors de l’Odéon.

En deux heures trente (sans entracte) se raconte l’histoire d’une famille marquée par les épreuves, « alcoolisme, maladie, dépression, détresse » selon les termes de Christophe Honoré, mais animée par ce que Pasolini appelait « une vitalité désespérée ». À travers elle, se raconte aussi une certaine histoire de France, depuis la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Algérie, l’évolution politique des classes populaires. Le personnage de la grand-mère avec ses dix enfants évoque un temps d’avant la contraception, la légalisation de l’avortement, une certaine émancipation de la femme. Se raconte aussi l’histoire d’un transfuge de classe pour qui se conjuguent, comme pour Didier Eribon, « honte sexuelle et honte sociale » (Retour à Reims, 2009). Les membres de la famille pensent qu’il a honte d’eux, depuis qu’il vit à Paris et « n’appartient plus à leur monde ». La grand-mère a honte de son petit-fils à cause de ce qu’il fait de « dégoûtant ». Elle le rejette plus encore parce qu’il l’a révélé, « comme si ce n’était pas un vice ».

Christophe Honoré trahit peut-être les siens ; mais il les magnifie par la distribution. Il a repris des interprètes déjà présents dans Les Idoles. Marlène Saldana en avait été la révélation dans le rôle de Jacques Demy. Cette fois, elle incarne la grand-mère, dans le corps plausible d’une mère de dix enfants, avec pétulance, énergie, force de vie. Harrison Arévalo est un grand-père espagnol aussi convaincant dans son exubérance que dans sa révolte meurtrie de « méchant » rejeté. Jean-Charles Clichet, représentant en charcuterie, apparaît dans la fratrie comme un cœur tendre, nostalgique, affligé de la peine ressentie par sa mère lors de sa mort d’un cancer du poumon soigneusement caché : « J’aurais voulu être avec toi pour te consoler, mais on ne peut pas mourir et consoler en même temps ». Julien Honoré devient la mère de Christophe, la seule toujours en vie. Christophe Honoré/le narrateur s’incarne en Youssouf Abi-Ajad.

Le ciel de Nantes, de Christophe Honoré : incarner les fantômes (II)

© Jean-Louis Fernandez

Deux nouveaux venus par rapport à la précédente distribution complètent la fratrie. Stéphane Roger, familier du cinéma de Christophe Honoré, confère une présence impressionnante à Roger, raciste, homophobe, préoccupé de raconter son suicide avec moult détails comme sa guerre d’Algérie, les tortures, les viols. Chiara Mastroianni, interprète de sept films de Christophe Honoré, apporte douceur, subtilité, détresse à Claudie. C’est la sœur enceinte à treize ans, mère d’un enfant mort-né après quatre ou cinq avortements clandestins, employée de la CAF au chômage, suicidaire, sous curatelle, internée, finalement défenestrée. C’est elle qui, dans la dernière et dix-septième séquence, interprète « Vanishing act » de Lou Reed, « cette chanson tant aimée, une chanson d’adieu ».

Le ciel de Nantes est aussi un grand spectacle grâce à la porosité des genres. Chiara Mastroianni n’est pas la seule à chanter. Les airs de Joe Dassin ou de Julio Iglesias font partie du répertoire ; mais la préférée reste Sheila qui a fait danser la grand-mère et son petit-fils de dix ans, qui les fait encore danser, elle « toute rouillée » et de surcroit morte, qui les fait tous danser ensemble. Ainsi est abordé le registre de la comédie musicale qui permet souvent de désamorcer le pathétique. Le grand-père, en pleine jeunesse, fait une démonstration ou initie son petit-fils au tango. Mais c’est le cinéma qui reste omniprésent. La scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy, éclairée par la grande Dominique Bruguière, installe le spectacle dans une salle comme abandonnée, désuète avec ses vieux fauteuils, sa cabine de projection souvent investie par Christophe, cigarette aux lèvres, ses sorties de secours aux portes battantes. D’entrée, les six membres de la famille sont installés pour écouter Christophe leur parler du film qui leur est consacré.

Ce scénario est souvent interrompu par les souvenirs des personnages, par leur interrogation sur les interprètes possibles pour leur rôle ; mais l’image va vite prendre le relais. Dès la cinquième séquence, un écran de projection descend des cintres, le même sous lequel Christophe et sa mère, les seuls encore vivants, restent assis à la fin dans le cinéma désert. Entretemps apparaît le décor de HLM de la grand-mère ; l’illusion semble si parfaite que les conflits du passé renaissent aussitôt ; mais la séquence se termine sur la fin du film possible. Des essais caméra, des « essais fantômes », ont tout de même été montrés avec des interprètes proches de Christophe Honoré, de Marina Foïs à Vincent Lacoste. Des scènes sont filmées hors champ dans les toilettes, « chiottes ou pissotières », où Roger se souvient de son fils mort du sida, « un pauvre camé de dix-neuf ans qui vend son cul ».  Mais une séquence avec la télévision s’impose, tant elle donne l’occasion de regarder en famille les matchs du FC Nantes. Elle permet un coup de théâtre avec « un gros plan filmé depuis les tribunes du stade de la Beaujoire », le grand-père qui crève l’écran et entame un plaidoyer pro domo, le bilan de toute une vie.

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