Penser vite, penser bien, penser creux

D’où viennent, comme le demandait Mao, les idées justes ? Ces deux livres répondent de manières distinctes mais complémentaires. Celui de Joëlle Proust voit la source des pensées dans l’action cognitive et en tire une pédagogie du bien penser. Celui de Philippe-Joseph Salazar s’intéresse surtout au mal penser, qui est le propre des idées politiques contemporaines. Mais quelle est leur conception des normes de la pensée ?


Joëlle Proust, Penser vite ou penser bien ? Odile Jacob, 318 p., 24,90 €

Philippe-Joseph Salazar, La déroute des idées. Piranha, 246 p., 20 €


Penser vite ou penser bien ? s’inscrit dans le droit fil de l’œuvre de Joëlle Proust : dans Comment l’esprit vient aux bêtes (Gallimard, 1997), elle adoptait une perspective résolument naturaliste, affirmant une continuité entre la cognition animale et la cognition humaine ; dans La nature de la volonté (Gallimard, 2005), elle défendait une conception essentiellement déterministe de l’action humaine ; et dans The Philosophy of Metacognition (Oxford University Press, 2013), elle insistait sur l’importance du contrôle métacognitif de l’action. Ici, elle propose une synthèse, appuyée sur la psychologie cognitive, centrée sur les implications pédagogiques de ses positions, et écrite dans un style limpide et lui-même très pédagogique.

Joëlle Proust, Philippe-Joseph Salazar : penser bien, penser mal

Street-art à Paris © Jean-Luc Bertini

La conception de la pensée qui sous-tend ce livre est aux antipodes de la tradition cartésienne, qui veut que l’esprit puisse s’isoler, par la réflexion individuelle, dans le cercle de ses idées et se détacher du sensible pour accéder aux pures idées de l’intellect. Joëlle Proust s’inscrit dans une tradition qui remonte à l’empirisme de Condillac, revisité par Darwin : nos pensées dérivent de nos sensations et de nos actions, elles héritent de celles-ci leur ancrage dans les passions et sont intrinsèquement associées à notre nature sociale. La pensée est fondée dans nos habitudes impulsives, basées sur notre évolution biologique, et surtout dans nos actions.

Joëlle Proust prend son point de départ dans les théories causales de l’action, chez Davidson, Searle et Dretske, qui voient la source de l’action dans l’intention. Elle ajoute l’idée que l’action est essentiellement autorégulée, et associée à l’expérience subjective. Elle intègre à ces théories trois idées clés. La première est que toute action est un compromis entre les ressources dont dispose l’organisme et les bénéfices attendus. La seconde est que l’action s’inscrit dans un cadre temporel : le cerveau doit accomplir telle ou telle tâche, et vite, selon le contexte. La troisième est que le système de l’action, dont les bases sont cérébrales, s’active en fonction de « signaux d’affordance » qui représentent des actions possibles dans un contexte et qui permettent l’évaluation des pensées en autorisant des « actions cognitives ». Certaines sont impulsives et visent à réagir à des erreurs d’information. D’autres sont routinières, et recueillent l’information à faible coût. D’autres enfin sont stratégiques et visent à atteindre des buts distants. Toutes sont associées à des sentiments épistémiques comme le sentiment de savoir, ou celui de déjà-vu, qui augmentent leur « fluence » et permettent au système cognitif de se réguler par sa métacognition.

Joëlle Proust insiste sur le fait que toutes ces capacités existent chez l’animal et se retrouvent chez les enfants humains sous forme implicite. Elles se développent explicitement, par le langage, chez les adolescents et les adultes, notamment grâce aux sentiments noétiques. Dans des chapitres importants, associés à ses travaux auprès du ministère de l’Éducation nationale, Proust utilise ces données pour l’apprentissage scolaire, et met en avant l’importance de la motivation et la nécessité d’adapter chaque stratégie d’apprentissage aux types de situations, de contenus et d’élèves. Elle met aussi l’accent sur le fait qu’on n’apprend jamais seul, mais en développant des stratégies cognitives de groupe. Pour analyser celles-ci, Joëlle Proust se sert, comme d’autres auteurs, de la notion d’acceptation, distincte de celle de croyance. Il y a plusieurs sortes d’acceptations, selon qu’elles visent un but pragmatique, contextuel, ou un consensus. Proust propose d’appeler « acceptation sous postvérité » celle qui est gouvernée par l’émotion et les opinions personnelles, dans les cas où l’on saisit l’information dans des situations de ressources cognitives limitées. C’est une hypothèse intéressante qui rend compte de certains comportements sur les réseaux sociaux où les internautes et leurs « friends » ne « likent » pas en fonction de la vérité des énoncés, mais en fonction de biais et de « fluences » ou facilités de traitement des informations.

Les thèses de Proust ont des affinités avec celles des psychologues cognitifs qui, comme Daniel Kahneman, distinguent deux systèmes dans la pensée [1], l’un évolutionnairement plus ancien dans le cerveau, émotionnel, rapide, automatique et spécialisé, l’autre associé à des structures cérébrales plus récentes, analytique, plus lent et généraliste. Mais sa perspective est plus dynamique, et rappelle, mutatis mutandis, Piaget, qui insistait sur les structures de l’action et voyait dans le progrès de l’adolescent à l’adulte le produit d’un équilibre. Le principe de Proust selon lequel les actions cognitives résultent d’un compromis entre ressources et enjeu ressemble à une version contextualisée du « principe d’économie de pensée » d’Ernst Mach pour qui la science repose sur « un problème de minimum qui consiste à exposer les faits aussi parfaitement que possible avec la moindre dépense intellectuelle ». Sont rationnelles les actions qui obtiennent les meilleurs résultats cognitifs en fonction des ressources.

Joëlle Proust, Philippe-Joseph Salazar : penser bien, penser mal

« Un squelette observe un crâne et réfléchit profondément ». Gravure de Thomas Geminus (1545) © New York Public Library / Rare Book Division

On aurait pourtant tort d’y voir une simple version de la rationalité instrumentale, car Joëlle Proust insiste sur le fait que dans l’action cognitive se forment des normes épistémiques : la fluence, l’exactitude, l’exhaustivité, la plausibilité, la cohérence, le consensus, la pertinence. Mais les normes épistémiques sont-elles seulement au service de nos stratégies cognitives ? Si le système cognitif a le choix entre la vitesse et la vérité, et s’il doit faire un compromis entre ressources et enjeu, ne peut-il y avoir des cas où il sacrifiera la vérité au bénéfice de la vitesse ou de l’émotion (comme dans les contextes de « postvérité ») ? Qu’est-ce qui nous garantit que le compromis en question visera le vrai et que l’agent pensera « bien » ? Que les sentiments noétiques et les « ressentis » qui sont à l’œuvre dans la reconnaissance du vrai ne vont pas devenir des critères mêmes du vrai ? Les « stratégies » de pensée, même si elles visent à une « ingénierie des sentiments critiques », peuvent-elles s’affranchir de normes propres à la connaissance objective qui ne dérivent pas de l’action et ne visent pas à la faciliter ?

Autant Joëlle Proust nous décrit les bonnes stratégies de pensée, autant Philippe-Joseph Salazar nous décrit, dans un style mordant et pamphlétaire lié à ses compétences de rhétoricien, celles de la pensée malade dans le monde politique. Dans ce monde, il vaut mieux penser vite que bien ; mal penser n’empêche pas le succès, et même le favorise. La vie intellectuelle d’aujourd’hui est d’abord ce qu’en font les intellectuels français. Les journaux déplorent qu’il n’y en ait plus de « grands » comme Sartre, Lévi-Strauss ou Foucault, et qu’on doive se contenter de falotes copies. On a dit souvent (y compris moi-même) que c’est parce qu’il n’y a plus d’université ou de clercs au sens de Benda. Mais le problème n’est pas propre à la France. Même dans les pays où l’université ne s’est pas totalement effondrée, comme le Royaume-Uni, l’Allemagne ou les États-Unis, la fonction du penseur critique a disparu. Les intellectuels appartiennent aujourd’hui au monde de la mode, des plateaux et des web-télés, des chaînes YouTube, des réseaux sociaux et surtout du journalisme [2]. Après avoir subi la tyrannie de l’audimat, ils subissent maintenant celle du clic. Comme l’écrit Richard Posner (Public Intellectuals. A Study of Decline, Harvard University Press, 2001) : « Les biens intellectuels publics sont des biens de divertissement et des biens de solidarité autant que des biens d’information ». En fait, ce ne sont même plus des biens d’information. La situation est encore pire : ce sont les consommateurs eux-mêmes de biens intellectuels qui sont devenus des commodities.

Salazar nous donne « vingt idées » pour résister. Ce sont essentiellement des repérages de sophismes politiques, au sens de Jeremy Bentham dans son Manuel de sophismes politiques. Je n’en mentionnerai que trois.

L’auteur de Paroles armées reprend de Deleuze la définition d’une idée : « Un potentiel engagé dans un mode d’expression ». Deleuze pensait aux idées créatrices. Mais cela s’applique aussi aux idées qui n’ont aucun potentiel créateur, comme les idées politiques. Deleuze pensait peut-être à ce qu’Alfred Fouillée appelait des « idées-forces » , mais il aurait mieux fait de s’appuyer sur l’idée classique selon laquelle les croyances sont des dispositions à agir, qui s’applique tout autant aux croyances ordinaires qu’aux idées politiques [3]. Les idées-forces d’aujourd’hui sont des idées communicables. Quand dans l’expression il ne reste plus que les mots, les idées-forces deviennent des idées creuses : elles sont « des produits dérivés et la mise en scène de préjugés ». Une idée-force qui a un grand succès aujourd’hui consiste, pour un groupe qui possède la puissance, à affirmer que sa position est morale, et que celle de l’opposant est immorale. Une autre, encore plus prégnante, consiste à mettre de la morale partout dans la vie politique, en confondant la moralité par devoir (obéir à l’état de droit) avec la moralité par idéal (agir pour son bien ou pour le bien commun). Dans tous ces cas, l’un des ressorts les plus puissants n’est pas nouveau : c’est la colère. La colère est une émotion politique formidable ; quand on est en colère, on a toujours de bonnes raisons de l’être. Plus que jamais, la colère est manipulée, elle est devenue une « commodité ». Mais comment distinguer les bons des mauvais rebelles ? Les bons des mauvais raisins de la colère ?

Joëlle Proust, Philippe-Joseph Salazar : penser bien, penser mal

« The Sleeping Congregation » de William Hoghart (1736)

Un second trope de la communication politique est le flou. Il est dans les insultes : « fasciste ! », « wokiste ! », « identitaire ! », « islamo-gauchiste ! », « universaliste ! ». Mais que serait une injure exacte ? Sans doute les mots que l’on se décochait dans les salons sous l’Ancien Régime, comme dans le film Ridicule. Mais le vague a envahi tout le vocabulaire de la communication. Salazar, s’aidant d’un article classique de Russell sur le vague (ici aussi, il aurait pu se référer à Peirce), définit le langage politique comme un langage flou qui se projette dans un langage exact. Un exemple de cette fausse rationalité est l’usage des experts, qui finit par donner aux usurpateurs et aux ignorants autant de crédit qu’aux vrais experts, réduits au silence.

Un lieu commun d’aujourd’hui (dont Deleuze faisait aussi grand cas) est que toutes les assertions qu’on nous présente dans la communication politique sont des ordres, et ont un caractère « performatif » ; on emploie souvent ce mot sans savoir ce qu’il veut dire. Une lecture plus intéressante consiste à remarquer que la communication essaie de transformer notre système d’assertion : au lieu de devoir s’ajuster au monde pour être vraies, nos croyances et nos assertions deviennent des ordres auxquels le monde doit s’ajuster. C’est une version de l’acceptation en mode « postvérité » de Joëlle Proust : faute de ressources pour vérifier ce qu’on dit, on préfère aller vite et céder aux émotions. Non seulement nos énoncés supposés décrire des réalités deviennent des désirs et des ordres, mais nous prenons nos désirs pour des réalités.

Salazar indique une autre cause de cet aveuglement collectif : les transformations des idées en mots, puis en actes, par un retour, à travers l’ère d’internet, au mode primitif de la communication orale, qui avait été détrôné par l’imprimerie et le règne de l’écrit. L’écrit est devenu un pis-aller. Les livres « d’idées » sont devenus équivalents à des posts. Les Réponses aux objections données par l’auteur des Méditations métaphysiques seraient aujourd’hui des billets de blogs ou des conversations Facebook. Descartes aurait scotché Hobbes par une insulte bien sentie qui aurait couru sur Twitter : « Espèce d’Anglais ! » Contre cela, Salazar nous recommande de revenir à l’écrit, à la virtuosité, au style, et à cesser de blablater sur le web. La résistance des libraires et des vrais livres semble lui donner raison. Mais combien de temps tiendrons-nous ?


  1. Daniel Kahneman, Système 1 Système 2. Les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012.
  2. Pour un excellent diagnostic, voir Louis Pinto, Sociologie des intellectuels, La Découverte, 2021.
  3. Voir Claudine Tiercelin, « À quoi tient la force d’une idée ? » in David Simonetta et Alexandre de Vitry (dir.), Histoire et historiens des idées, Collège de France, 2020.

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