Fred Dretske enfin traduit

Fred Dretske (1932-2013) est l’un des plus importants penseurs du siècle dernier. Le philosophe américain, de l’université de Duke, a construit une œuvre très systématique, destinée à montrer qu’on peut analyser intégralement la conscience, l’intentionnalité, la perception, la signification et la connaissance en termes naturalistes. Même si son programme ambitieux a suscité le scepticisme, il reste un modèle de philosophie constructive et d’imagination conceptuelle comme il y en a peu en philosophie analytique. Ce livre de 1988, Expliquer le comportement, est le premier qu’on traduit de lui en français.


Fred Dretske, Expliquer le comportement. Les raisons dans un monde de causes. Préface de Joëlle Proust. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Martineau et Françoise Parot. Éditions Matériologiques, coll. « Sciences & Philosophie », 258 p., 25 €


Knowledge and the Flow of Information (Blackwell, 1981) a produit sur les quelques philosophes qui l’ont lu à l’époque un effet un peu semblable à celui que le roman de John Steinbeck Of Mice and Men avait produit sur les écrivains français avant la Seconde Guerre. Steinbeck était influencé par le biologiste marin Ed Ricketts (qui devint un personnage de Cannery Row) et il s’intéressait au béhaviorisme et à la zoologie. Ses personnages agissaient comme mus par des forces naturelles et avaient des réactions animales. Dretske, qui avait une formation d’ingénieur, opérait, mutatis mutandis, une révolution semblable en philosophie.

Selon lui, on peut analyser la connaissance comme une relation entre un organisme et son milieu, en termes strictement naturalistes, c’est-à-dire en termes causaux, sur la base du seul comportement et des transactions physiques entre le cerveau et le monde. Dretske distinguait bien l’information, au sens physique du signal, de la théorie de l’information de Shannon, de la signification véhiculée par les signes linguistiques. La signification naturelle n’est pas la signification conventionnelle : la fumée signifie (ou indique) le feu, et les cernes d’un tronc d’arbre signifient son âge, mais le feu rouge signifie « stop ». Dretske n’entend pas, comme les théoriciens béhavioristes de la signification (C. K. Ogden, Charles Morris ou les membres de l’école cybernétique Norbert Wiener), définir la signification en termes de stimuli et de réponses, ni la signification conventionnelle en termes de signification naturelle. Son idée est plutôt que la seconde se construit en recrutant la première sur la base d’un apprentissage, par l’organisme, qui lui permet d’extraire du sens de son environnement.

Mais cette première théorie, comme le souligne Joëlle Proust dans son excellente préface, reste une théorie causale de la signification, qui se heurte à deux problèmes : elle ne distingue pas les conditions d’activation de la représentation de ses conditions de vérité et elle ne permet pas de distinguer une corrélation erronée de deux indices coprésents dans l’environnement de la corrélation correcte. Face à cette difficulté de l’erreur représentationnelle, qui rappelle les discussions de Platon dans le Théétète, Dretske a modifié sa conception purement causale et nomologique de la représentation et de la signification. Il lui faut un élément de généralité pour transformer l’indication en signification. Il le trouve dans l’idée de fonction : les signes naturels ont pour fonction d’indiquer, mais une fonction admet des exceptions et peut ne pas remplir son rôle. Une jauge peut avoir comme fonction d’indiquer l’état du réservoir, mais se tromper en telle ou telle circonstance.

Fred Dretske, Expliquer le comportement. Les raisons dans un monde de causes

Paris © Jean-Luc Bertini

Tout le problème va être de déterminer quelle notion de fonction est en jeu. Les fonctionnalistes en philosophie de l’esprit, à l’école desquels les théories du mental contemporaines se sont formées, ont une notion trop simple du mental, que John Searle moqua jadis sous le nom de « théorie de l’esprit comme carburateur » : la fonction des états mentaux est de produire des actions sur la base d’entrées informationnelles et de sorties comportementales. Dretske y substitua la théorie que l’on a appelée « thermostatique » de la représentation : les représentations sont, comme les thermostats, des indicateurs qui ont été recrutés dans le passé comme causes de ces représentations.

Ici, les choses deviennent encore plus complexes. Faut-il admettre une notion de fonction qui soit modelée sur les fonctions biologiques ? Oui, au sens où toutes ces théories sont des « téléosémantiques ». Surtout, jusqu’à quel point cette notion doit-elle être conforme à la sélection naturelle ? Comment concilier la causalité au sens mécanique, dont est parti Dretske, et la téléologie ? Faut-il plutôt la combiner avec des théories historiques de l’apprentissage ? Et jusqu’à quel point celui-ci est-il individuel ou collectif ? Si l’on entend, comme Dretske, prendre le physicalisme au sérieux, jusqu’à quel point doit on intégrer à une théorie de la représentation mentale la neurophysiologie ?

Ce sont ces points qui forment la base de la reformulation de ses théories que proposa en 1988 Dretske dans Explaining Behaviour, traduit aujourd’hui. Ce qu’il y a de remarquable dans ce livre n’est pas seulement l’honnêteté, la clarté et l’originalité avec lesquelles l’auteur s’efforce de répondre aux difficultés d’une naturalisation de l’esprit et du sens, mais aussi sa capacité à reformuler dans sa perspective les grands problèmes de la philosophie analytique de l’action et du langage des années 1960-1980 : ceux de l’intentionnalité du mental, de la nature de l’action et du comportement, de la relation entre les raisons et les causes, de la relation entre la causalité des événements et celle des lois. Partout son écriture est un modèle, qui a façonné les discussions ultérieures.

Pourtant, il faut bien admettre que les grands programmes naturalistes en sémantique, comme ceux que portèrent, avec des engagements divers, durant les vingt dernières années du XXe siècle, des œuvres comme celles de Jerry Fodor (qui défendait un programme explicitement innéiste), de Ruth Millikan (darwinienne convaincue), et de Dretske lui-même, ont vécu. On a discuté de manière intense, au sein de la tradition analytique, de la nature de la signification et de l’intentionnalité, de leurs relations avec les règles et la communication linguistique et de la relation entre ces projets et une métaphysique de l’esprit. On s’est sans cesse heurté à deux problèmes récurrents : celui du holisme de la signification et de l’esprit – les significations et les états mentaux ne viennent pas de manière atomiste et séparée, mais dans des ensembles – et celui de la normativité de la signification – le sens a au moins des implications normatives.

Ces questions recoupent une autre grande division : celle qui existe, au moins depuis la fin du XIXe siècle, entre des conceptions réalistes de l’intentionnalité comme fait primitif, et des conceptions interprétationnistes et antiréalistes, qui font du sens un produit des interprétations au sein d’une communauté. Les disciples de Brentano, comme Husserl et Chisholm, appartiennent à la première, et ceux de Wittgenstein et de Quine, comme Davidson et McDowell, appartiennent à la seconde. Pendant longtemps, le réalisme de l’intentionnalité a été une position antinaturaliste : le domaine du sens et de l’esprit s’opposait à celui de la nature. Dretske défend ce réalisme mentaliste. Il tient les états mentaux, la représentation mentale et le sens pour des propriétés réelles, qu’il espère analyser en termes causaux et naturels. Par oxymore, on pourrait parler d’un naturalisme a priori. Dretske n’a pas montré que ce naturalisme était vrai, car aucun philosophe n’a jamais donné une démonstration scientifique quelconque d’une thèse philosophique. En revanche, comme le soutient Joëlle Proust, et comme elle l’a elle-même montré dans ses travaux sur la pensée animale et la métacognition (Comment l’esprit vient aux bêtes, Gallimard, 1993, The Philosophy of Metacognition, Oxford, 2013), ce programme d’analyse naturaliste mérite encore d’être poursuivi, en suivant les voies de la psychologie cognitive, de la théorie de l’apprentissage de l’éthologie et de la biologie évolutionniste.

Ce n’est pas seulement à Brentano qu’on peut faire remonter le projet de Dretske, mais à l’empirisme du XVIIIe siècle, à Locke et à Condillac, qui analysaient la signification en termes d’idées dans l’esprit, et assignaient à ces idées une origine dans les sens. Le thermostat de Dretske, qui covarie avec son environnement en vertu de ses états internes et de sa fonction, est sa statue de Condillac. Dans toute son œuvre, Dretske a ressuscité ce programme empiriste d’analyse. Dans Seeing and Knowing (Routledge, 1969) il distinguait deux types de « voir » : le voir simple et le voir « épistémique » : on peut voir simplement un objet sans l’identifier comme tel ou tel (on peut voir un chien sans voir que c’est un chien) ; en revanche on voit épistémiquement un objet quand on entretient à son sujet une certaine croyance. Dans ses conférences Jean Nicod Naturalizing the Mind (MIT, 1997), Dretske développe cette distinction dans le cadre de sa théorie représentationnelle de l’esprit et l’applique à l’analyse de l’expérience consciente. Dans ses travaux en épistémologie, il a défendu la conception fiabiliste, qui définit la connaissance également en termes causaux, et il a donné une analyse influente du problème du scepticisme quant à la perception, qui inspire encore tous les travaux contemporains [1].

Dans un article déjà ancien (« Theories of meaning » in Philosophical Papers, Cambridge, 1985), mais qui garde sa pertinence, Charles Taylor a opposé les théories naturalistes de la signification et celles de l’herméneutique. Il voyait dans les premières des héritières de Condillac, dans les secondes des héritières de Herder et du romantisme. Cette opposition n’a pas disparu de la philosophie contemporaine. Elle est fondatrice. Mais bien souvent on a limité ces discussions à des thèses sur l’explication et la compréhension, les raisons et les causes, l’empathie et l’histoire, sans expliciter ce que le naturalisme implique. Le progrès considérable qu’on a réalisé sur ces sujets avec Dretske tient à ce qu’il a rendu parfaitement clairs les engagements philosophiques d’un naturalisme bien compris et les a défendus avec une cohérence admirable. C’est pourquoi sa contribution est majeure.


  1. Il est dommage que la préfacière et la traductrice ne mentionnent ni ces autres travaux de Dretske, ni le fait que plusieurs de ses articles ont été traduits en français et que ses vues ont été analysées (entre autres) par Pierre Jacob (Pourquoi les choses ont-elles un sens ?, Odile Jacob, 1997) et Daniel Laurier (L’esprit et la nature, Presses de l’université de Montréal, 2005). Pour une introduction générale aux théories naturalistes du sens, on pourra lire Claudine Tiercelin (« L’empire du sens fait-il partie de l’empire de la nature ?, Critique, n° 112, 1998).

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