L’histoire contre Zemmour

Le court livre que publie le spécialiste de la Shoah Laurent Joly contre les contre-vérités professées par Éric Zemmour n’est pas seulement l’implacable réaction d’un excellent historien aux manipulations d’un polémiste et idéologue. Sous le titre La falsification de l’histoire, il alerte aussi sur la situation française actuelle.


Laurent Joly, La falsification de l’histoire. Éric Zemmour, l’extrême droite, Vichy et les juifs. Grasset, 140 p., 12 €


Laurent Joly est l’auteur de travaux qui ont fait date dans le champ des études sur la Shoah en France, à la fois par leur richesse documentaire et d’analyse mais aussi par les angles d’approche qu’il a choisis, ancrés dans les espaces, les temporalités, les itinéraires, la matérialité, les gestes des acteurs institutionnels. En plus d’une synthèse (L’État contre les juifs, Grasset, 2018), il a ainsi fait une histoire du Commissariat général aux questions juives (Vichy dans la « solution finale » et L’antisémitisme de bureau, Grasset, 2006 et 2011), de plusieurs personnages de la collaboration comme Xavier Vallat et Louis Darquier de Pellepoix (Grasset, 2001 et 2002) ou encore de la délation au quotidien (Dénoncer les juifs sous l’Occupation, CNRS Éditions, 2017).

La falsification de l’histoire, de Laurent Joly : l'histoire contre Zemmour

Mais cette fois, si Laurent Joly écrit en historien, si c’est justement parce qu’il exerce ce métier qu’il réfute des thèses fausses sur l’histoire mises au goût du jour, cet opuscule grand public, au format accessible, prêt à passer de main en main, verse son savoir dans le débat démocratique, avec rigueur, conviction, et une solennité qui aurait pu paraître incongrue si le temps n’était pas à l’urgence. L’intérêt de cette intervention est de ne pas cantonner au champ spécialisé un sujet qu’on croyait clos depuis au moins les travaux de Robert Paxton – le rôle du régime de Vichy dans la déportation des juifs – tout en refusant de le laisser à un espace médiatique où tout peut être dit de n’importe quoi par n’importe qui.

Comment y parvenir ? En donnant à toutes et à tous, dans un style limpide, des clés pour comprendre comment s’est construit le savoir que tente de démanteler le zemmourisme, cet énième courant de pensée du début du XXIe siècle, après le trumpisme, troquant le vrai contre le faux en faisant passer le faux pour le vrai. À partir d’une enquête dans les archives des chercheurs et des maisons d’édition – on espère qu’elle sera développée dans de plus longs formats –, Laurent Joly démonte point par point la critique adressée à la soi-disant « doxa », expose les tentatives de l’extrême droite d’écrire l’histoire du régime de Vichy et rappelle le rôle pionnier de certaines figures un peu oubliées comme Léon Poliakov.

La falsification de l’histoire, de Laurent Joly : l'histoire contre Zemmour

L’historien Léon Poliakov recoit le prix Antiraciste pour son livre « Le mythe aryen » (1971) © Mémorial de la Shoah

On ne répétera pas ici les thèses répandues depuis de nombreuses années par ce « doctrinaire engagé en politique », non seulement dans ses livres, mais aussi dans des journaux et sur des chaînes de télévision qui n’ont rien de confidentiel. Laurent Joly en décèle la logique interne : se faire passer pour un connaisseur (ah, l’art de la citation !), voire pour un intellectuel (une fois déclaré, le candidat a même chaussé des lunettes), et remplacer un passé français (la collaboration et l’antisémitisme d’État) par un autre (Pétain comme protecteur ou sauveur des juifs français).

En revanche, il peut être utile, à trois mois d’une élection, de voir pour quelle raison le polémiste et ses amis ont tant Vichy à cœur, et d’apprendre de quelle histoire proviennent les idées et les stratégies de Zemmour. Si le candidat soutenu par Jean-Marie Le Pen est tellement friand d’histoire, et en particulier de celle-là, ce n’est pas par goût, encore moins par compétence, mais bien dans l’objectif d’orienter le débat public, d’accéder au pouvoir et d’appliquer (ou de faire appliquer) un programme autoritaire et xénophobe. Un quart de siècle après le discours de Jacques Chirac reconnaissant la responsabilité de l’État français dans la rafle du Vél’ d’Hiv’ et la condamnation de l’ancien préfet Maurice Papon pour complicité de crimes contre l’humanité, faire sauter cette digue morale qui structure les droites françaises depuis 1945 permettrait, avance Laurent Joly, de réaliser la synthèse, longtemps rêvée, jamais accomplie, entre la droite « classique » (issue du gaullisme) et l’extrême droite (issue du pétainisme). Et de légitimer enfin, par cette union si française, la discrimination et la persécution des musulmans.

L’existence même d’un livre comme La falsification de l’histoire, le fait même qu’un historien ait le besoin de le publier, montrent combien ce qui a longtemps été pris pour des « provocations », ce qui est encore considéré par certains comme un phénomène passager, est au contraire une réalité du temps présent, que les historiens de l’avenir auront à observer, en espérant qu’ils n’auront pas à en étudier les suites.


Lire aussi le compte-rendu du nouveau livre de Jacques Semelin, et l’entretien donné par Jenny Plocki au sujet de ce dernier.

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