Nouveaux regards sur la France de Vichy

Les responsabilités de la France et de la collaboration française pendant la Seconde Guerre mondiale, ont été à nouveau contestées par le Front national. Or deux livres récents nous ramènent à la triste réalité de ce passé. Leurs auteurs font partie d’une nouvelle génération d’historiens à l’œuvre depuis une quinzaine d’années, dans la foulée des grands débats des années 1980-1990. Ils font le point, pour la première fois de manière systématique, sur deux sujets longtemps controversés : la dénonciation des juifs par des Français, et le service du travail obligatoire de Vichy qui transféra plus de 600 000 travailleurs en Allemagne. Deux livres fruits d’investigations originales dans les archives et les témoignages disponibles.


Laurent Joly, Dénoncer les juifs sous l’Occupation. CNRS Éditions, 232 p., 22 €

Raphaël Spina, Histoire du STO. Perrin, 570 p., 26 €


La délation d’un juif « n’est pas un acte banal » constate d’emblée Laurent Joly, c’est « un phénomène marginal » qui a « provoqué la perte de milliers d’individus et entretenu un climat de peur chez tous. » Auteur de plusieurs livres sur l’antisémitisme dans la France occupée, notamment du livre de référence sur le Commissariat aux questions juives (Vichy dans la « solution finale », Grasset, 2006), il a eu accès à des sources exceptionnelles comme par exemple une partie conservée du registre des lettres de dénonciations arrivées au Commissariat, de janvier 1942 à avril 1944. On y voit un résumé du contenu des délations, anonymes ou non, dont l’antisémitisme n’est pas toujours le premier motif derrière « la jalousie, la rancœur ou la volonté de régler un compte personnel. » L’administration les accueille avec détermination. Comme ce Joseph Antignac, directeur au Commissariat, qui s’acharne avec d’autres services à traquer les juifs qui ont échappé aux rafles. À Paris, sur les 900 personnes appréhendées jusqu’en août 1944, la moitié est la conséquence de ces délations. « De fait, sans le zèle de voisins ou de collègues antisémites, de militants collaborationnistes et d’indicateurs, plusieurs centaines de juifs parisiens auraient certainement échappé à la mort. »

L’étude minutieuse des sources démontre comment ces délations ont suppléé « aux carences de la collaboration d’État et des forces allemandes dans la traque des juifs. » Aussi, à partir du printemps 1942, sous l’impulsion de la police SS, est-il créé à la préfecture de Paris une brigade spécialisée connue sous le nom de son sinistre commissaire, la « brigade Permilleux ». Une cinquantaine d’inspecteurs ont recherché les juifs à partir de listes que leur fournissait la Gestapo, et « chaque semaine, le commissaire Permilleux devait rendre compte de son activité, avenue Foch puis rue des Saussaies. » Au total, 5175 juifs ont été arrêtés par cette brigade, ce qui représente 56 % de l’ensemble des arrestations opérées à Paris par la PJ entre janvier 1942 et juillet 1944 pour des délits ou infractions « politiques » (la plus grande part avant les 1946 communistes et 1594 défauts de déclaration au STO). S’étant limité à la région parisienne, Joly demeure prudent sur les estimations quantitatives d’ensemble, la grande majorité des 75 000 juifs déportés de France ayant été arrêtée lors de rafles à partir des recensements organisés par Vichy en 1940.

Le travail de Laurent Joly ne se limite cependant pas à l’analyse des mécanismes de collaboration de l’administration. Il nous en montre les conséquences à travers des récits émouvants de destins individuels des victimes. Tous sont scandaleux et tragiques, ils témoignent de l’ampleur du crime comme de la veulerie et de la lâcheté de leurs délateurs. À titre de symbole, Joly consacre un chapitre déchirant au cas d’Annette Zelman, étudiante au Quartier latin, dénoncée par le père de son amoureux qui ne veut pas d’une juive dans la famille. Simone de Beauvoir qui les avait repérés au Café de Flore, a raconté dans ses Mémoires les frasques de ces « amoureux blonds. » Et Boris Vian avait écrit plus clairement : « Elle fut déportée à la demande du père [de son ami, un éminent médecin] qui dit aux Allemands : “Faites peur à cette fille, sinon il va l’épouser.” On l’arrêta pour lui faire peur, si bien qu’elle mourut en déportation. » Annette Zelman est partie dans le convoi n° 3 (22 juin 1942) et a été gazée à Auschwitz. Laurent Joly documente toute l’affaire, a lu les lettres d’Annette, trouvé des documents familiaux, et nous expose un véritable roman de la honte.

Laurent Joly, Dénoncer les Juifs sous l’Occupation, CNRS & Raphaël Spina, Histoire du STO, Perrin

Affiche de propagande pour le STO, 1942

Une honte qui envahit aussi le lecteur du livre de Raphaël Spina. Certes le travail forcé n’est pas la mise à mort dans les chambres à gaz. Mais le même État français qui a livré les juifs aux nazis, a envoyé 600 000 à 650 000 jeunes hommes et jeunes femmes travailler en Allemagne pour soutenir l’effort de guerre. La réaction des personnes concernées n’a pas toujours été courageuse. Certaines y sont allés volontairement, surtout les premières années, d’autres ont cru un moment à l’arnaque de « la relève » – partir là-bas pour remplacer un prisonnier qui serait rapatrié – mais lorsque Laval a voulu en faire une mobilisation exemplaire ce fut un fiasco. Ainsi les « requis », dans leur majorité, y sont allés contraints et forcés. La plupart est revenue. D’où une mémoire confuse, une ignorance des faits et, avec la disparition des derniers déportés, l’oubli. Au mieux, on se souvient sans y comprendre grand-chose, de la querelle sempiternelle sur le statut juridique du « déporté du travail », contentieux réglé par un compromis en… 2008 !

L’enquête remarquable de Raphaël Spina, apparemment exhaustive et distante des enjeux mémoriels, qui a eu accès à toutes les sources disponibles, met enfin les points sur les i. Ses 570 pages et 37 chapitres denses en informations, toujours agréables à lire, sont organisés sous trois angles. D’abord le récit méticuleux de ce qu’il nomme les « prélèvements » qui ne commencent pas avec la loi sur le Service du travail obligatoire (STO) en février 1943 et la réquisition des classes 1920, 1921 & 1922. Une « relève » et un premier STO ont été exigés dès juin 1942 par Fritz Sauckel, le général SS plénipotentiaire du Reich pour la main d’œuvre, tandis que dès 1940, Vichy avait mis à la disposition de l’occupant, sur le territoire français, une main d’œuvre qualifiée, particulièrement pour construire le « mur de l’Atlantique ». En 1943, les demandes d’envoi de main d’œuvre en Allemagne sont les plus gourmandes tandis que l’impopularité du STO est totale, pourtant le gouvernement de Laval-Pétain réussit à les satisfaire. En janvier-mars, Sauckel exige et obtient 250 000 travailleurs dont 150 000 qualifiés ; en avril, il en demande 120 000 supplémentaires avant mai, il en obtient 160 000 début août et 100 000 début décembre. Cependant l’impopularité encourage la Résistance à agir : le 28 septembre 1943 le représentant de Sauckel en France est abattu par le groupe Manouchian ! Beaucoup de jeunes refusent de partir et se cachent, rejoignent le Maquis. Aussi les résultats sont-ils bien moins satisfaisants en 1944 : en janvier Sauckel exige un million, puis 800 000 travailleurs, et n’obtient que… 18 347 requis et 22 247 volontaires.

Dans sa deuxième partie intitulée « impacts », Raphaël Spina passe la société de la France occupée au crible du STO qui devient le révélateur de l’impasse du régime et de la « faillite du projet social vichyste ». En des chapitres éclairants, un des meilleurs apports de ce livre, il montre comment la « révolution nationale » a été « sacrifiée et la jeunesse trahie », la collaboration « discréditée et radicalisée », la société « fragilisée », pour finalement, avec l’afflux des réfractaires et refusants, contribuer directement à la Résistance. Le Maquis, est devenu « un enfant non voulu du STO. » De même, les « requis » envoyés en Allemagne ne se sont pas toujours laissés faire : on estime à 100 000 le nombre de ceux qui se sont échappés et sont rentrés en France.

C’est d’ailleurs à l’extrême variété des situations de ces travailleurs forcés que se consacre la troisième partie de l’ouvrage, intitulée « Expériences », une tentative originale de saisir les vécus à partir de témoignages et de documents, notamment l’abondante correspondance de ces « exilés ». Ce qui donne une analyse historique psychosociale et un tableau nuancé de cette jeunesse sacrifiée par Vichy sur l’autel du nazisme. On retiendra les premiers chapitres de cette dernière partie riche en informations nouvelles : « Les requis : pourquoi l’obéissance ? », « Être réfractaire », « La galaxie des refusants », « Le grand dépaysement », « Vivre chez l’ennemi », « Revenir ».

Le lecteur d’aujourd’hui, même averti, ne peut s’empêcher d’être étonné par l’état d’esprit des Français de cette époque, que révèle parfaitement l’aventure du STO et plus marginalement les dénonciations de juifs. On peut retenir l’autre versant pour se réconforter, les multiples résistances, refus ou actes de sauvetage. Il reste néanmoins un goût amer devant la cruauté ou, au mieux, la naïveté de ces comportements collaborateurs qui font écho à bien des déclarations et attitudes contemporaines. Quand la peur et la lâcheté prennent le dessus, le crime revient sous toutes ses formes. Alors, pourquoi s’étonner des flatteries lepénistes d’une certaine France ?


Cet article a été publié sur Mediapart.

Jean-Yves Potel

À la Une du n° 34