Le poème pour tout bagage

Rares sont ceux qui connaissent la poésie de Jean-Claude Barbé (1944-2017). Pourtant, en 1960, il vient d’avoir seize ans et entretient déjà une correspondance avec André Breton – lettres reproduites ici en fac-similé – qui sut reconnaître aussitôt, aux quelques textes qu’il avait reçus, la marque d’un authentique poète : « Je n’ai pas oublié les impatiences que l’on connaît à votre âge quand on est né poète et que le langage est tout avivement du désir. J’aime le mouvement et la couleur de ces textes que vous me faites lire… » Barbé publiera quelques poèmes dans des revues surréalistes, La Brèche et L’Archibras, et figurera dans l’Anthologie de la poésie surréaliste (Seghers). Puis, à partir de 1968, le silence.


Jean-Claude Barbé, Bientôt l’éternité m’empêchera de vivre. Préface de Pierre Vandrepote. Avec la correspondance d’André Breton et un frontispice de Jules Perahim. Le Réalgar, 288 p., 25 €


Le silence ? Durant toute sa vie, jusqu’à son décès en 2017, Barbé aura écrit des poèmes quasiment tous les jours, préférant, plutôt que de les confier à une maison d’édition, les publier lui-même à quelques exemplaires en vue d’une circulation très confidentielle. C’est dire si la parution de ce livre, Bientôt l’éternité m’empêchera de vivre, sera une découverte pour les amoureux de la poésie. Le choix opéré parmi des milliers de poèmes est celui de son ami de jeunesse, le poète Pierre Vandrepote, et nul mieux que lui n’était à même d’en écrire la préface qui éclaire subtilement, avec émotion et justesse, un homme et son œuvre.

Lire Jean-Claude Barbé, c’est se poser de nouveau la question de la poésie. Quels liens entretient-elle avec le réel ? Selon les tempéraments qui l’incarnent, elle peut le courtiser, flirter avec le banal, le tourner en dérision, le décortiquer, le dignifier, l’exorciser à la manière de Michaux, s’insurger contre « le peu de réalité » (Breton) ou s’en éloigner à plus ou moins grande distance, vers l’imaginaire où tout est possible. C’est dans cette dernière voie que s’engage Jean-Claude Barbé. Peu lui chaut la prétendue réalité et ses contraintes qu’il assumera pourtant, comme chacun, dans la vie quotidienne. Il sait de toute façon que le réel n’est qu’un aspect de la réalité limité par la capacité de nos sens et que l’imaginaire, aussi subjectif qu’il puisse paraître, existe à part entière, qu’il est même, comme l’écrivait le poète surréaliste trop oublié Jehan Mayoux, « l’une des catégories du réel et réciproquement ».

Douée d’un sixième sens, l’imagination créatrice affirme que les choses ne sont pas ce qu’elles sont, ou ce que nous croyons qu’elles sont. Elle introduit le doute et la possibilité, grâce à un autre usage du langage, de les voir autrement, dans une sorte de fluidité originelle qui se prête à toutes les métamorphoses. Barbé regarde le monde par les yeux de sa langue avide de beauté et d’harmonie, où tout s’invente et se réinvente en cadence à chaque instant. Aussi la poésie de « ce rêveur définitif » sera-t-elle, en vers libres ou selon des formes fixes – alexandrins surtout –, d’une totale liberté dans la création d’images où l’humour et l’autodérision sont loin d’être absents. Nul ne s’étonnera, en le lisant, qu’au plafond « les bateaux pendent comme des lustres », que la campagne soit « verte avec des cils dorés », que les radis soient « en culottes courtes », qu’un crabe se déguise en « compteur à gaz », que les passereaux prennent « la voix des éléphants », que l’on puisse inventer « des averses de roses ».

Bientôt l’éternité m’empêchera de vivre, de Jean-Claude Barbé

S’il est une vie en poésie, à l’écart de ces « mondes vaniteux dont la vue nous ennuie », c’est la sienne. Ce poète « de la plus haute tour » a fait du poème son univers, le lieu de son bonheur d’exister, respirant au rythme des vers et des sonorités qui naissent sous sa plume très aérienne – sans jeu de mots –, scrutant la « merveille », à l’affût de l’imprévisible image qui viendra soudain le combler : « Oui, pour moi c’est un fait étonnant, quoique quotidien, que le miracle d’un poème écrit pour l’amour de la poésie et uniquement pour cet amour, s’accomplisse », dit-il un jour à Pierre Vandrepote. Sa poésie est une poésie amoureuse de la poésie. Cela ne l’empêche pas d’observer le réel, de se mettre à l’écoute :

« Vers qui dois-je tourner mon visage Le mur

Me regarde étonné d’être pris au sérieux

Je suis seul à voir dans la pierre des yeux

Le seul à t’écouter vieux manoir qui murmures »

Mais c’est pour ensuite l’accueillir, lui donner une langue dans le poème :

« Tout ce qui dans le cadre étroit de nos fenêtres

Attire les regards aimante les esprits

Tout cherche à devenir ces quelques mots écrits

Pour répondre à la voix sourde qui les fait naître »

Dans le voyage qu’il entreprend chaque jour, dès l’aube, Jean-Claude Barbé n’a pas d’autres bagages que ses rêves, même s’il en perd un peu en cours de route. L’espace ne lui est d’aucune gêne et il peut vous écrire sans bouger de Brooklyn, de Tombouctou, de Rangoon, de Mexico, du Pérou, du Soudan, du golfe du Bengale, de la porte Saint-Martin, du pont de l’Arsenal et même « d’une embarcation rudimentaire soumise aux humeurs du vent », mais il écrit surtout de « Nulle Part dont aucun atlas ne fait mention ». Il peut aussi voyager dans le temps. Son écriture devient alors narrative et il nous raconte en quelques strophes des légendes et des histoires fabuleuses où le « fleuve se souvient d’avoir été un chêne » et où la « montagne faisait l’amour à la vallée ».

Que ce poète soit aujourd’hui presque complètement inconnu n’a rien d’étonnant : de son vivant, il n’aura rien fait pour se faire connaître. Ce n’est pas qu’il méprisât son éventuel lecteur à qui il revient, écrit-il, d’insuffler aux mots prisonniers de la page « le goût de vivre ». Mais il était inapte aux gesticulations qu’impliquait pour lui la recherche d’un éditeur et d’une reconnaissance. Ce livre posthume est la quintessence d’une œuvre de grande ampleur. Qu’il soit une porte ouverte et que des « vents bienveillants » viennent souffler sur ces feuillets !

Tous les articles du n° 141 d’En attendant Nadeau

;