L’enfer devant sa porte

Rares sont les témoins des fusillades de masse de la Shoah qui ont laissé un journal consacré à leurs observations. Celui de Kazimierz Sakowicz a été trouvé après la guerre, caché dans des bouteilles enterrées dans son jardin. Son Journal de Ponary, du nom de la forêt de chênes où il habitait et où il assista à l’exécution de dizaines de milliers de juifs, constitue un témoignage exceptionnel que traduit et édite pour la première fois en français Alexandra Laignel-Lavastine.


Kazimierz Sakowicz, Journal de Ponary 1941-1943. Trad. du polonais, présenté et annoté par Alexandra Laignel-Lavastine. Grasset, 316 p., 23 €


Nous savons peu de chose de l’auteur. Polonais né en 1894, Kazimierz Sakowicz était un journaliste de Wilno (aujourd’hui Vilnius) qui s’était réfugié avec sa femme dans une petite maison de forêt, en 1939, lorsque, suite au Pacte germano-soviétique, les Soviétiques avaient occupé la moitié Est de la Pologne (dont faisait partie l’enclave de Wilno). Catholique et patriote, cet officier de réserve de l’armée polonaise était lié à la résistance clandestine rattachée au gouvernement en exil à Londres. Il est mort en 1944, probablement assassiné.

Journal de Ponary, de Kazimierz Sakowicz : l'enfer devant sa porte

Kazimierz Sakowicz © D.R.

La maison de Kazimierz Sakowicz se trouvait à Ponary, dans une forêt de chênes, là où les nazis et leurs collaborateurs lituaniens ont fusillé soixante-dix mille Juifs, hommes, femmes et enfants. Il y a tenu, du 11 juillet 1941 au 6 novembre 1942, un « stupéfiant journal » selon l’expression de Rachel Margolis, qui l’a découvert et dont la famille a été fusillée à Ponary. Elle a combattu dans un groupe de partisans juifs baptisé « les Vengeurs », que commandaient trois écrivains et poètes, dont Abba Kovner et Avrom Sutzkever. « Cette chronique unique en son genre, écrit-elle dans sa préface, constitue une terrible preuve à charge contre les nationalistes lituaniens […] et eux seuls, qui s’acquittaient du massacre des Juifs au bord des fosses. » Rachel Margolis a passé des années à reconstituer ce Journal probablement incomplet, et à déchiffrer de petits rouleaux de papier serrés dans des bouteilles. Il a fallu attendre 1999 pour qu’une première édition soit disponible en polonais.

La maison de Sakowicz se trouvait à l’orée de la forêt, en face d’une grande clairière où les Soviétiques avaient creusé des fosses qui devaient accueillir des citernes de carburant pour un aéroport en projet. « Ces cavités circulaires – entre 20 et 32 mètres de diamètre, profondes de 6 à 8 mètres – étaient reliées entre elles par des tranchées où devaient être installés des pipelines. Les nazis, eux, y voient un dispositif idéal pour y massacrer des dizaines de milliers de personnes », précise Alexandra Laignel-Lavastine en introduction. Sakowicz a tout vu de sa véranda ou de son grenier, il circulait en vélo dans les environs et échangeait des informations avec ses voisins polonais, mais aussi quelquefois en parlant avec des gardes lituaniens. Ainsi le 9 septembre 1943 : « Vers 17h je me suis approché de la baraque des gardes sous prétexte de me rendre au village et aller chercher de l’herbe pour nourrir les oies. Jankowski [un voisin collaborateur] s’y trouve avec le policier et l’individu en civil. Avec eux, un tireur lituanien qui “travaille” sur la base pour la première fois. Il est un peu éméché. La conversation s’engage. Il s’avère que dix-sept femmes en tout ont été exécutées… » Aussi Sakowicz est-il témoin, sur le pas de sa porte, de la mort de masse.

Les « tireurs lituaniens » sont les tueurs. Dès leur arrivée dans la région, surtout peuplée de Polonais, de Biélorusses et de Juifs, les nazis se sont appuyés sur les Lituaniens, minoritaires dans l’enclave (environ 7 % de la population), dont les groupes nationalistes appelaient au pogrom contre les « judéo-bolchéviques ». Avant même l’installation de la Wehrmacht, ce fut « une véritable orgie de violence, de sang et de brutalité à laquelle s’adonnèrent des foules entières », rapporte la préfacière qui cite une doctoresse lituanienne : « À l’exception de quelques individus, tous les Lituaniens, y compris les membres de l’intelligentsia ayant perdu leur poste pendant l’occupation soviétique, haïssent les Juifs […]. La populace a agi avec une cruauté bestiale […]. Comment ne pas être ébranlé par la force de cette haine que cultive la foule pour satisfaire ses bas instincts ! »

Journal de Ponary, de Kazimierz Sakowicz : l'enfer devant sa porte

Photos rares, prises à Ponary en juillet 1941 par Otto Schroff, un soldat de la Wehrmacht. Des centaines de Juifs, maintenus en file indienne dans une tranchée, sont emmenés par groupe vers leur exécution. Au milieu, un tas d’affaires et de petites valises © D.R.

Ces pogroms ont fait environ quinze mille morts en quelques jours sans intervention directe de l’occupant. La police lituanienne et des volontaires issus des rangs nationalistes ont été ensuite placés sous commandement SS, et ont intégré, pour certains, les unités mobiles de tueries qui suivaient la Wehrmacht, les Einsatzgruppen. À Wilno, une « section spéciale » est formée par les SS, avec cent cinquante volontaires issus des rangs d’une organisation nationaliste paramilitaire lituanienne, l’Union des tireurs de Lituanie. Sans cesse renouvelés, ce sont principalement eux qui, pendant quatre ans, ont assassiné  au bord des fosses de Ponary environ cent mille personnes : soixante-dix mille Juifs, vingt mille Polonais et huit mille prisonniers de guerre soviétiques.

Les descriptions rédigées jour après jour avec la plus grande précision par Kazimierz Sakowicz sont insoutenables par la cruauté qu’elles révèlent. Sakowicz compte les camions qui arrivent, estime le nombre de personnes qui descendent sous les coups et avancent vers la mort ; tous abandonnent leurs maigres bagages, on les force à se déshabiller, ils sont exécutés sur le bord de la fosse. Un moment, Sakowicz récapitule les différentes manières de tuer : les victimes sont conduites par douzaines près de la fosse. « Là, les femmes sont frappées, dénudées et violées. Au début, Méthode 1 : ils installent une sorte de tremplin au-dessus de la fosse, forcent les Juifs à y monter un par un et leur tirent dessus. Puis, Méthode 2 : Des groupes d’une douzaine de personnes sont alignés au bord de la fosse et exécutés de dos ; Méthode 3 : les gens sont amenés dans la fosse même, après quoi ils leur jettent des grenades ; Méthode 4 : à l’intérieur des fosses. Ils obligent les Juifs à descendre avec leurs habits, leur ordonnent de se dévêtir sur les cadavres qui les ont précédés et les abattent à coups de rafales de mitraillette. Les autres condamnés attendent près de la route, sans se douter que leur tour approche. » Dans le portfolio de l’ouvrage, Alexandra Laignel-Lavastine a réuni des photos de ces tueries.

Sakowicz dépeint les tueurs en ivrognes sous commandement allemand, ils boivent tout le temps. Le carnage est souvent désordonné, voire délirant. Le spectacle des fosses est dantesque. Ainsi, en août 1943 : « D’énormes nuages de mouches envahissent le site. Elles ont dû passer la nuit sur le chantier. Quant aux tourbillons incessants des oiseaux de proie, ils le disputent au va-et-vient des chiens. Dans la fosse, des jambes en décomposition ressortent, ainsi que des crânes, des yeux, des restes de vêtements ou, plutôt, de sous-vêtements. Et, sur toute la surface, les traces laissées par les chiens et les oiseaux en quête de nourriture. » Parmi eux, Myszka (« petite souris », en polonais), la chienne d’un couple de voisins polonais (l’homme serait « d’origine juive »). Souvent ils doivent l’éloigner de la fosse : « C’est qu’elle creuse avec ses pattes et ne cesse de déterrer et de manger des restes de vêtements, mais aussi des restes humains : elle exhume des poitrines, des estomacs, des jambes – tout ce qu’elle peut trouver : des joues, des visages. Un vrai petit monstre. » Son maître « est très fier de son monstre ». D’autres fois, comme le soir du carnage du 5 avril 1943, longuement décrit, les Lituaniens gardent quelques « Juifs vivants, chargés de ramasser les vêtements, d’ouvrir des sacs de chaux et d’en verser le contenu sur les corps amoncelés. Ensuite ils ont dû prendre des pelles et saupoudrer la fosse de terre puis, quand ils ont eu terminé – l’opération a pris plus d’une heure – les Lituaniens les ont fait redescendre et les ont exécutés à leur tour ».

Journal de Ponary, de Kazimierz Sakowicz : l'enfer devant sa porte

Dès les premières exécutions, en juillet 1941, un « trafic dégoutant » s’installe avec pour objet les vêtements des victimes. « Des camions arrivent du village [voisin] et s’arrêtent au carrefour ferroviaire. Les effets des victimes sont ramassés dans des sacs puis chargés dans les véhicules jusqu’à un entrepôt central où ils sont empaquetés avant d’être expédiés ailleurs. » Ils nourrissent également des marchés locaux. « On aperçoit des tireurs avec des sacs à dos bien remplis, des montres, de l’argent, des affaires, des bouteilles d’alcool. » À plusieurs reprises, Sakowicz décrit ces marchés spéciaux. Ainsi, le 7 octobre 1943, « depuis le matin, près du carrefour, se tient un marché où les “marchands’’ vendent des affaires des victimes assassinées la veille. Ils en attendent de nouvelles et ils sont optimistes » car d’autres camions remplis de Juifs sont annoncés. Ce trafic implique en fait toute la société locale. Sakowicz signale en 1942 « des habitants de la colonie de Ponary [des Lituaniens] qui entretiennent des contacts permanents avec les tireurs » qui « portent des uniformes » et les approvisionnent. Puis, au fil du Journal, il devient évident que ces marchés de biens juifs concernent tout le monde. Très rares sont les gestes de solidarité avec les victimes juives, signalés par Sakowicz. De même pour les Polonais ou les prisonniers soviétiques. La peur domine, paralyse. Et la haine des uns et des autres envenime sans cesse la situation. Aucune compassion.

Au-delà des horreurs décrites, ce témoignage, dont les citations ci-dessus donnent une idée (c’est un texte violent, pénible à lire, heureusement annoté par Alexandra Laignel-Lavastine), pose de nombreuses questions à l’historien. Outre que l’on ne comprend pas toujours comment l’auteur sait tout ce qu’il affirme, ce qu’il pense vraiment de ce qu’il voit, il apparaît incontestablement du côté des victimes, compatissant, il ne collabore pas avec les tueurs, transmet des informations à la résistance polonaise. On peut le comparer à d’autres témoins polonais de la destruction des Juifs qui, comme lui, ont noté scrupuleusement ce qu’ils voyaient et savaient, dans un climat général d’abandon des Juifs et souvent de collaboration au crime. Pensons, par exemple, au pharmacien Tadeusz Pankiewicz, resté dans le ghetto de Cracovie, qui décrit les pires massacres et aide comme il peut des Juifs ; ou au médecin Zygmunt Klukowski qui a sauvegardé son hôpital dans une petite ville juive près de Zamość, sauvé des Juifs et raconté leur fin ainsi que la collaboration de Polonais non juifs aux massacres ; ou encore à Franciszek Zabecki, un cheminot affecté à la gare de Treblinka qui a informé la résistance polonaise sur les va-et-vient des trains et écrit un journal qui servira de preuve au procès de Franz Stangl, le commandant du camp [1].

Comme ces Polonais qui ont agi selon leur conscience, Kazimierz Sakowicz a tenu son journal et sauvé l’honneur des Polonais témoins. Son livre est un complément indispensable au témoignage d’Avrom Sutzkever, Le ghetto de Vilno, 1941-1943 (traduit du yiddish par Gilles Rozier, Denoël, 2013), et à d’autres témoignages juifs. Il décrit le point final, le massacre de toute une communauté, celle de Vilné, pour reprendre le nom yiddish de la ville, une ville de culture et de grands esprits, centre des Lumières juives (la Haskala), « Jérusalem du Nord », une des magnifiques références du monde juif ashkénaze, détruite par les nazis et leurs supplétifs lituaniens.


  1. Tadeusz Pankiewicz, La pharmacie du ghetto de Cracovie, Actes Sud, 1998, traduit par Elisabeth Déstrée-Van Wilder ; Zygmunt Klukowski, « Une telle monstruosité ». Journal d’un médecin polonais, 1939-1947, traduit par Alexandre Dayet, Calmann Lévy/Mémorial de la Shoah, 2011 ; Franciszek Zabecki, Wspomnienia dawne i nowe, Warsaw, PAX, 1977.

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