Abba Kovner, venger et bâtir

Même pour les lecteurs les plus aguerris, les témoignages des survivants de la Shoah demeurent une épreuve. Ce qui rend le récit de l’historienne Dina Porat supportable, c’est la façon dont son héros – et Kovner en fut un dans toute l’acception du terme – ne s’est jamais avoué vaincu. Symbole de la résistance juive, celui qui avait appelé à « mourir debout » fut l’un des plus importants poètes d’Israël. Il fut également l’une des dernières figures du sionisme de gauche.


Dina Porat, Le Juif qui savait. Wilno-Jerusalem : la figure légendaire d’Abba Kovner 1918-1987. Trad. de l’anglais et de l’hébreu par Alexandra Laignel-Lavastine. Éditions Le Bord de l’eau, 350 p., 24 €


Rappelons brièvement les faits. En juin 1941, un an après son annexion par l’Union soviétique, la Lituanie est envahie par la Wehrmacht qui vient de lancer l’opération « Barbarossa ». À partir de cette date, les Juifs de Wilno (ou Vilnius), « une ville qui change constamment de nom » (Czeslaw Milosz), sont parqués dans un ghetto, plus exactement un grand et un petit, comprenant respectivement 30 000 et 10 000 personnes. Périodiquement les nazis, à laquelle des Lituaniens prêtent main forte, effectuent des rafles, au début de femmes et d’enfants qui seront assassinés dans la forêt de Ponary, à une dizaine de kilomètres de Wilno. Jusqu’à son anéantissement, le ghetto de Wilno va être le théâtre de l’affrontement entre deux attitudes : celle d’une fraction de jeunes militants sionistes de gauche et de communistes qui préparent une insurrection, et celle du Judenrat qui espère pouvoir jouer la montre. Ce conseil formé de personnalités juives, mis sur pied par les Allemands conformément à leur politique dans tous les ghettos, déclare la guerre à ceux qui entendent résister, quitte à les dénoncer à la Gestapo. Jacob Gens, le chef du Judenrat de Wilno, a pour devise « travailler pour survivre », ainsi que les SS le laissaient croire. « Pour que certains Juifs puissent survivre, j’ai dû conduire d’autres Juifs à la mort. Pour que des Juifs puissent garder leur conscience intacte, j’ai dû agir sans conscience », aurait-il dit, avant d’être finalement lui-même exécuté.

Progressivement vidé de ses habitants systématiquement exterminés, en septembre 1943, le ghetto est liquidé par les SS. L’insurrection, contre laquelle était la majorité de ses habitants, n’aura pas lieu. Les résistants parviennent à s’enfuir par les égouts et rejoignent les partisans dans la forêt. Leurs efforts auront été vains, mais ceux qui sont morts l’auront été les armes à la main, « debout ».

À leur tête se trouve Abba Kovner, un jeune homme de 25 ans. Comme il le racontera au cours d’un des témoignages les plus éprouvants du procès d’Eichmann à Jérusalem en 1961, ce rôle lui échut dans des circonstances qui témoignent de ces situations de « non choix » (choiceless choice, pour reprendre l’expression de Lawrence L. Langer) auxquelles les Juifs étaient confrontés dans les ghettos et, d’une façon générale, les déportés dans les camps nazis. En juillet 1943, les Allemands exigent qu’on leur livre Yitzhak Wittenberg, le chef du groupe de résistants, sous peine de liquider le ghetto. « À 34 ans, l’ancien militant syndical Yitzhak Wittenberg, un homme très cultivé qui lisait beaucoup, cordonnier de son métier et membre du Parti communiste, avait déjà une longue pratique de la clandestinité, apprise en Pologne. » Wittenberg était aussi celui qui assurait la liaison avec les partisans soviétiques. La population du ghetto, terrorisée par la menace des nazis, exige que Wittenberg se rende. Ce qu’il fit, « sacrifié à la foule ». Le récit de cette reddition est quasiment insoutenable. Avant de mourir, il délègue ses responsabilités à Abba Kovner.

Dina Porat, Le Juif qui savait. Wilno-Jerusalem : la figure légendaire d’Abba Kovner

Abba Kovner lors du procès Eichmann, à Jérusalem (1961)

Plus jeune, non communiste, membre de l’Hashomer Hatzaïr (la jeune garde, en hébreu), organisation de jeunesse sioniste d’inspiration marxiste, Abba Kovner est connu pour son « Appel aux armes » lancé dans la nuit du Nouvel An 1942. Il est alors lui-même réfugié dans un couvent (la sœur supérieure recevra plus tard « la médaille du juste parmi les nations » de Yad Vashem). Non seulement il aurait pu y rester, mais il aurait pu se réfugier en Union soviétique et même rejoindre la Palestine. Au contraire, il effectue sans cesse des allers-retours du couvent au ghetto pour organiser la résistance. Cette nuit-là, devant plus de 150 jeunes (et très jeunes, souvent ce ne sont encore que des adolescents), il dénonce l’illusion entretenue par le Judenrat selon laquelle travailler pour les Allemands signifierait la survie, révèle que tous ceux qui ont été envoyés prétendument « travailler » en dehors du ghetto ont été massacrés. Il a intitulé sa proclamation « Ne nous laissons pas mener comme des moutons à l’abattoir ! » Cette volonté de lutter, sa lucidité sur la situation, il les doit à son éloignement du ghetto qui lui permet une vue d’ensemble, aux informations qui parviennent au monastère, mais aussi à la culture politique du mouvement de l’Hashomer Hatzaïr, influencé par les idées révolutionnaires : s’ils entendaient rester juifs, ces jeunes Juifs avaient résolument rompu avec la passivité et la soumission.

À la fin de la guerre, Abba Kovner et les partisans qui ont survécu, soit une brigade de près d’un millier de combattants, participent à la libération de la Lituanie aux côtés des Soviétiques. Ils en profitent pour sauver les archives de la communauté juive de Wilno. Les documents seront acheminés en Palestine/Israël. Kovner précisera en 1980 qu’à l’exception des fichiers contenant les noms des informateurs juifs de la Gestapo, les archives étaient au complet. Seuls ces fichiers auraient été brûlés. Les noms des informateurs étaient connus, les résistants auraient fait justice eux-mêmes. Il en aurait été de même concernant des collaborateurs lituaniens et polonais – pour ne rien dire des criminels allemands qu’ils auraient capturés. Mais ce type de vengeance individuelle ne satisfait pas Abba Kovner et ses compagnons. Elle n’est pas à la hauteur du crime. Ces jeunes Juifs sortis des forêts ont généralement perdu tous leurs proches, parfois assisté à leur mise à mort. Et il y a de quoi s’indigner : traduit devant la justice soviétique, l’un des SS auteur des massacres de masse de Ponary, Franz Murer, n’est condamné qu’à 7 ans de prison (il retournera dans sa bonne ville de Graz où, rattrapé par Simon Wiesenthal et rejugé, il sera acquitté en 1963 [1]). « La destruction n’était pas seulement autour de nous, dira Kovner, elle était en nous ». C’est alors qu’ils fomentent une vengeance de grande ampleur.

« Œil pour Œil » proclament-ils. Les « vengeurs » projettent tout d’abord d’empoisonner l’eau de cinq grandes villes allemandes, c’est le plan A, puis envisagent une action plus modeste en raison de leurs faibles moyens. Le plan B consiste à empoisonner le pain servi aux responsables nazis capturés par les Américains. Abba Kovner se rend en Palestine pour trouver du soutien et des moyens. Selon ses dires, il aurait rencontré Haïm Weizmann, un chimiste qui deviendra le premier président d’Israël. Ce dernier l’aurait orienté vers un autre chimiste plus jeune et plus alerte. Selon Dina Porat, aucune pièce d’archive ne vient corroborer la version d’Abba. Pourtant, il repartira bel et bien avec du poison dans des tubes de dentifrice et des boites de lait en poudre. S’il n’a pas obtenu cependant le soutien des dirigeants du yichouv (la communauté juive déjà installée en Palestine avant la création d’Israël), c’est parce que son plan intervient au moment où les dirigeants du yichouv tentent de rallier un soutien international en vue de la création d’un État juif. La vengeance n’est pas leur priorité. De plus, ils s’efforcent d’acheminer le plus de rescapés possible en Palestine. Le projet des « vengeurs » risquerait d’avoir des conséquences néfastes. Abba sera arrêté à peine débarqué en Europe, renvoyé en Palestine, encore sous mandat britannique, et placé en prison. Il est persuadé avoir été trahi. Il semblerait que nulle trahison n’avait été nécessaire : son comportement aurait semblé tout simplement étrange aux Anglais. C’est ce que conclura plus tard une commission d’enquête.

Dina Porat, Le Juif qui savait. Wilno-Jerusalem : la figure légendaire d’Abba Kovner

Abba Kovner, attablé sur la droite, en 1948, avec les soldats de la brigade Givati

Le plan B, en revanche, sera exécuté. Les « vengeurs » restés en Europe, dont Vitka, la compagne d’Abba, se procurent du poison acheté au marché noir à un pharmacien de Lyon. Des miches de pain empoisonnées sont livrées dans un camp situé dans la zone d’occupation américaine en Allemagne où sont emprisonnés 8000 nazis, des gardiens de camps de la mort et des tueurs des Einsatzgruppen, ces SS qui massacrèrent sur place les populations civiles au fur et à mesure que la Wehrmacht progressait en Union soviétique. Le 24 avril 1946, le New York Times fait état de 2 238 « soldats d’élite nazis » hospitalisés… Il semblerait qu’il n’y ait eu aucun mort. Les « vengeurs » se rendent en Palestine où d’autres combats les attendent. Ils mettront plus de trente ans à digérer leur défaite, n’acceptant d’en parler que dans les années 1980.

De décembre 1947 à décembre 1949, pendant la guerre d’indépendance, Kovner sera officier au sein de la brigade Givati. Il en est l’un des piliers, mais refuse comme la plupart des officiers de porter son grade. L’unité d’élite de la Haganah, l’armée juive, respectait des principes marxistes-léninistes : c’était une armée sans insignes et sans hiérarchie stricte. Soucieuse de coller aux faits, Dina Porat fait un récit minutieux, un peu difficile à suivre, de cette guerre dans laquelle Abba Kovner se distingue à nouveau.

Personnage charismatique à Wilno, il l’est resté en Israël. Il a l’envergure d’un chef, position dont il ne soucie guère, la politique ne l’a jamais attiré. Membre du Mapam, le parti des travailleurs, il a certes choisi un kibboutz du mouvement Haschomer Hatzair, mais c’est à l’écriture et à la construction de musées (on lui doit notamment le fameux musée de la diaspora à Tel Aviv) qu’il consacre son temps. Il ne se mêle de la res publica que dans certaines circonstances, notamment lorsque la Knesset (le parlement d’Israël) donnera son feu vert pour entamer les négociations sur les réparations avec Bonn. Il est résolument contre l’accord ratifié au Luxembourg le 10 septembre 1952 par la Knesset et le Bundestag allemand. Il a de tout temps interdit la traduction de ses poèmes en allemand, refusé tout contact avec les Allemands. Il refusait de croire à l’existence d’une « autre Allemagne ». « On me dit, écrit-il en 1958 dans le journal du Mapam, qu’un monde nouveau est né et que les assassins sont morts. On me dit qu’une nouvelle génération a vu le jour en Allemagne et c’est peut-être vrai. Mais vous, mes frères, vous qui avez eu la chance de ne pas voir un Allemand fracasser la tête d’un bébé contre un mur, qui n’avait pas vu son sang ni les lambeaux de sa cervelle dégouliner sur le sol, avez-vous le droit de me dire qu’il est temps de pardonner ? Le temps de pardonner ? »

Lui-même se pose des questions sur le risque pour l’État d’Israël de renoncer à des valeurs qu’il jugeait non négociables. Déjà, en 1949, dans son poème « Adieu au Sud », il s’interrogeait sur la culpabilité des officiers qui avaient mis le feu aux villages palestiniens de Karatia et Hata. Il revenait souvent sur la question de l’expulsion des Arabes chassés de la terre sur laquelle son kibboutz avait été bâti. Plus tard, à l’issue de la Guerre des Six jours, il s’opposa avec vigueur aux partisans du grand Israël, estimant qu’il fallait rendre les territoires occupés. [2]

Mort en 1987, Abba Kovner avait pressenti le déclin de l’idéologie sioniste socialiste, la lente disparition de l’esprit communautaire du mouvement kibboutznik, « l’impératif, comme le résume Dina Porat, de rentabilité [qui] allait plus tard se substituer à l’impératif d’égalité, et l’individualisme primer sur l’idéal collectiviste ». Témoin d’une résistance juive pendant l’entreprise nazie d’extermination, il le reste également d’un état d’esprit qui a présidé à la fondation de l’État d’Israël et qui ne subsiste peut-être plus que dans les mémoires.


  1. Pour la plupart d’entre eux, lorsque qu’ils retourneront en Allemagne de l’Ouest, les criminels nazis jugés en Union soviétique puis libérés, bénéficieront d’une pension de « victimes du communisme ».
  2. C’est dans le kibboutz d’Abba Kovner que furent réalisés par Amos Oz et Abraham Shapira, dès le lendemain de la Guerre des Six jours, des entretiens avec des soldats d’Ein Hahoresh qui avouent leur mal-être et leur cas de conscience face à des ordres d’évacuation de villages arabes. (Des voix au-delà de la censure, le documentaire de Mor Loushy reçut les Césars du documentaire israélien en 2015).

Sonia Combe

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