Du grand récit au grand complot

Voici un livre qui intéressera celles et ceux qui s’interrogent sur les fondements de la modernité en Occident, et plus particulièrement sur les conceptions de l’histoire qui s’y sont déployées au cours des trois derniers siècles. Johann Chapoutot, éminent spécialiste de l’idéologie nazie et de ses influences culturelles, se penche sur ces « grands récits » qui, depuis le Moyen Âge, donnent sens à l’histoire (providentialisme, communisme, scientisme, et même complotisme), à leur succession ou bien à leur concomitance, dans le temps qui sépare la Révolution française des Q-Anon.


Johann Chapoutot, Le grand récit. Introduction à l’histoire de notre temps. PUF, 384 p., 15 €


Le résultat, disons-le, est quelque peu décevant sur la forme : il s’agit d’un livre décousu, dont on peine à voir la logique d’ensemble, tant il se compose, au fil de la plume, d’une collection de fiches (en la matière, la conclusion atteint des sommets, puisque à chaque paragraphe ou presque est évoqué un nouvel auteur ou une nouvelle autrice, de Fernando Pessoa à Sandra Lucbert, en passant par Pierre Bayard, Antoine de Baecque et Franz Kafka), de souvenirs autobiographiques (la page 188, par exemple) et de saillies faciles. Mais le livre de Johann Chapoutot a le mérite d’aborder et de tenter l’analyse de certaines des idéologies les plus caractéristiques de notre temps.

Les quatre premiers chapitres s’apparentent à une brève histoire culturelle du XXe siècle, vue à travers quelques écrits littéraires ou philosophiques, et commencent par la fin du premier grand récit judéo-chrétien (au sujet du « régime d’historicité » et du temps chrétien tel qu’il fut arrimé à l’Apocalypse, on peut lire le récent livre de François Hartog, Chronos) : « Jadis, le sens était tout trouvé : il avait pour nom(s) Dieu, Salut, Providence ou, pour les plus savants, théodicée. »

Mais Dieu est mort – à Verdun puis à Auschwitz –, érodé au siècle précédent par le mythe du progrès et l’espérance scientiste. Deux illusions perdues à leur tour, au lendemain de la Première Guerre mondiale comme l’explique le chapitre 2 (« L’après-guerre, fin de l’histoire ») qui s’ouvre sur la phrase fameuse de Paul Valéry – « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » – et nous emmène de cette « crise de l’esprit » diagnostiquée par Valéry à la littérature existentialiste et à la philosophie camusienne de l’absurde, dans lesquelles l’homme se définit par son existence seule et où il n’y a pas de dieu.

Le grand récit, de Johann Chapoutot : mythes, récits et complots

Le deuil, pourtant, en est insupportable, et il faut remplacer la Providence, cet « attribut par lequel Dieu voit, conçoit l’avenir et réalise son dessein dans l’histoire ». Ce sera le rôle des « religions séculières » (l’expression, bien connue, est de Raymond Aron) : nazisme, fascisme et communisme, qui tous trois réarticulent le passé, le présent et le futur. Au chapitre 3, le communisme, dont les affinités avec le christianisme ont été maintes fois soulignées (« L’égalité, la justice et l’amour comme rédemption d’une vie malheureuse », résume Chapoutot) et dont les racines intellectuelles sont ici exhumées (Kant, Hegel, puis Marx), est présenté comme une « foi » dans la révolution, capable de transformer la société, ou une « croyance eschatologique », espérance d’un monde juste et attente d’émancipation.

Au chapitre 4, le nazisme et le fascisme sont scrutés, ou plutôt leur rapport au temps et leur usage du passé. Chez Mussolini, la référence à l’Empire romain est permanente et « s’inscrit dans un temps ouvert, vectoriel, à rebours du temps circulaire fantasmé par les nazis ». Chez ces derniers en effet, la référence à l’Antiquité grecque permet de contourner l’héritage judéo-chrétien, mais n’opère pas « une transfiguration du présent en épopée, et donc une rédemption du temps ». Le nazisme est toutefois imprégné d’une mythologie de l’élection et emprunte beaucoup au rituel chrétien « en promouvant une véritable religion du sang, où la transcendance est paradoxalement immanente ».

Ces nouveaux récits de l’entre-deux-guerres, fondés sur un recours systématique au passé et porteurs d’une eschatologie nouvelle, s’effondrent à leur tour. Au sortir du deuxième conflit mondial, la culture allemande est déshonorée, la langue et la littérature sont en ruines, et c’est plus largement l’ère du soupçon qui s’ouvre, ce que Chapoutot semble déplorer lorsqu’il évoque la « mathématisation à outrance » de la narration littéraire, ainsi que les dégâts causés par le structuralisme et la grammaire générative. En perte de repères intellectuels – autres que ceux de la déconstruction –, déçus du communisme, les Occidentaux vivent dans un monde dans lequel il n’y a plus ni transcendance ni vérité objective. Le complotisme, qui consiste à expliquer la réalité par l’existence souterraine d’un complot ou d’une conspiration, peut alors se frayer un chemin, de même que les autres « -isthmes contemporains », ainsi nommés (d’un jeu de mots hasardeux) car ils permettent à ceux qui s’en réclament « de continuer à marcher à sec » : transhumanisme (dérivant d’un culte de l’innovation sans limites), messianisme (républicain et universaliste à la française, libéral et démocrate à l’américaine), bullshitisme (théorisé par Harry Frankfurt au sujet de la French Theory et de ses ravages sur les campus américains), déclinisme, et djihadisme.

C’est sans doute là que l’essai de Johann Chapoutot est le plus neuf. Mais, à l’heure où la très contestée commission Bronner sur le complotisme et la désinformation vient d’être nommée pour faire des propositions visant à prévenir et endiguer « les extrémismes, la haine, les dérives sectaires et les obscurantismes », on eût aimé que l’historien jouât sa partition dans la difficile compréhension d’un phénomène devenu si massif qu’il inquiète en haut lieu.

Or, le complotisme, pour commencer, ne fait ici l’objet d’aucune généalogie sur le temps long. Certes, Johann Chapoutot remonte à la Révolution française qui, dès 1798, fut interprétée par l’abbé Barruel comme la résultante d’un complot maçonnique, puis au supposé complot des lépreux de 1321 dont il moque, dans un geste déconcertant, « la nature burlesque » et le « ridicule ». Raoul Girardet l’avait fait avant lui, mais son livre pionnier Mythes et mythologies politiques (Seuil, 1986) n’est pas cité – et, de manière générale, la bibliographie sur le sujet, certes considérable, est à peine convoquée, si l’on excepte les livres de Pierre-André Taguieff (Les théories du complot, PUF, 2021), Jean-Noël Tardy (L’âge des ombres. Complots, conspirations et sociétés secrètes au XIXe siècle, Les Belles Lettres, 2015) et Emmanuel Kreis (Les puissances de l’ombre. La théorie du complot dans les textes, CNRS Éditions, 2009). Quoi qu’il en soit, Johann Chapoutot ne semble pas voir qu’à l’époque médiévale les théories du complot prennent pour cible des groupes marginaux, stigmatisés ou minoritaires (juifs, hérétiques, sorciers), tandis qu’aujourd’hui elles accusent les élites et leurs desseins secrets.

Loin d’une sociologie historique du complotisme, dont la voie fut tracée par le livre inspirant de Luc Boltanski (Énigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes, Gallimard, 2012), qui avait vu dans la puissance croissante des États-nations au XIXe siècle – lisible, entre autres, dans les romans policiers de Conan Doyle – le terreau fertile de tous les complotismes modernes, Johann Chapoutot recourt essentiellement à une lecture « cognitive » du phénomène (« bronnerienne », pourrait-on dire [1]), quand il parle de « disposition d’esprit », de « désir » et de « mélancolie heuristique », de « traumatisme », de « ressentiment », ou encore de « besoin cognitif de mise en ordre du chaos ».

Loin également de la démarche « compréhensive » qu’il revendique pourtant dans la conclusion de son livre, Johann Chapoutot s’autorise à plusieurs reprises des jugements à l’emporte-pièce lorsqu’il qualifie les complotistes d’« imbéciles caractérisés » et d’« individus faiblement critiques », ou, citant Pierre-André Taguieff, « intellectuellement médiocres et sûrs d’eux-mêmes », « imperméables à la critique et insensibles au ridicule ». Il y a là non seulement un paradoxe – celui de vouloir prendre au sérieux le complotisme tout en disqualifiant ses acteurs avec condescendance – mais aussi une idée que Chapoutot emprunte à Peter Knight, l’un des principaux spécialistes du conspirationnisme moderne (Conspiracy Culture. From Kennedy to the X-Files, Routledge, 2000), et qui pourrait être discutée. Selon ce dernier, le complotisme serait le pur produit d’un système scolaire défaillant et inégalitaire, dans lequel les compétences de lecture critique ne seraient que peu développées. Mais n’est-ce pas au contraire parce que nos sociétés sont de plus en plus éduquées et que le taux de scolarisation a progressé que le complotisme, entendu comme une forme d’hyper-criticisme, a autant crû ces dernières décennies – les réseaux sociaux faisant office d’indéniables accélérateurs ? À ce propos, il faut lire les pages que Luc Boltanski consacre dans Énigmes et complots à la logique commune au roman policier ou d’espionnage et à la sociologie, qui mettent l’un et l’autre en question « la réalité apparente, pour chercher à atteindre une réalité qui serait à la fois plus cachée, plus profonde et plus réelle », et parfois mettent « l’accent sur l’écart entre l’officiel et l’officieux ».

Le grand récit, de Johann Chapoutot : mythes, récits et complots

Manifestation QAnon pendant la cérémonie d’investiture de Joe Biden © CC/Geoff Livingston

Il est donc un peu court, quoique juste, de dire que le complotisme est le « refuge psychique des perdants, “dont il exprimerait le double sentiment de révolte et d’impuissance tout en les réconfortant” » (ici encore, c’est Taguieff qui est cité), qu’il relève du « ressentiment politique contre l’avènement des régimes plus démocratiques », et même « envers le monde et la modernisation », ou bien qu’il répond à un « traumatisme » (celui de la Révolution par exemple, « trop massif pour ne pas être attribué à une puissance diabolique, suprahumaine »). Cette notion de « traumatisme », issue de la psychanalyse et appliquée à des groupes aux contours mouvants, n’est guère définie, alors qu’il s’agit, à en croire l’auteur, du dénominateur commun au complotisme et au déclinisme, lequel repose par ailleurs sur « une conception anxieuse, voire angoissée du temps ».

On notera, de façon générale, que Johann Chapoutot ne dit rien des logiques et des sources communes aux différents paradigmes idéologiques qu’il évoque. Il ne relève pas (d’où, sans doute, l’aspect décousu de son essai) les concordances, les homologies, ni les liens de cause à effet, entre les différents récits qu’il passe en revue, pas plus qu’il n’explique comment les idéologies se structurent ou se cristallisent comme telles, et ce qui fait qu’elles ne se réduisent pas à de simples mouvements d’opinion. Les liens, pourtant, existent, entre providentialisme et communisme ou providentialisme et hitlérisme, entre eschatologie et complotisme, et bien évidemment entre déclinisme et complotisme (on pense à l’essayiste Éric Zemmour, à la fois auteur du Suicide français et adepte de la théorie du « grand remplacement »).

Johann Chapoutot ne dit rien non plus de ces nouveaux récits qui – à l’image de l’Anthropocène – s’affranchissent des nationalismes rétrogrades ou du vieux cadre européen, usé par son histoire impériale et coloniale, et qui consistent au contraire à relire notre passé à une échelle globale pour donner sens à la crise planétaire que nous vivons. Quant au « retour du religieux », qui s’inscrit dans le récit fort ancien de l’Apocalypse, Johann Chapoutot ne l’évoque guère qu’à travers le cas du djihadisme – dont il rappelle, à la suite d’Olivier Roy (dûment cité), qu’il ne s’agit pas d’une « radicalisation de l’islam », mais d’une « islamisation de la radicalité [2] » – alors qu’on le trouve aussi aujourd’hui sous les oripeaux de la « collapsologie ».

Bref, voilà un essai qui fleure parfois bon la nostalgie d’une modernité aujourd’hui en ruines, ayant laissé place à cette « postmodernité » que Jean-François Lyotard déjà (commenté dans le chapitre 7) définissait comme la fin des métarécits ou des grandes narrations. La modernité a perdu, le mensonge est partout, l’abîme du post-truth béant et les fake news s’y engouffrent. Face à cette fin annoncée des grands récits et au triomphe des petits, face à l’omniprésent storytelling et à la culture du clash permanent [3], que faire ?

Johann Chapoutot répond sans ambages : de l’histoire. De l’histoire comme science, mais aussi de l’histoire comme « récit », ainsi que le chapitre 9 (« Lire et vivre le temps ») la redéfinit après d’autres (Paul Veyne, Ludivine Bantigny ou Ivan Jablonka [4]). Un récit singulier qui « rend la vie à ceux qui l’ont perdue », et qui fait le lien entre le passé et le présent afin de penser un futur commun. Un récit « vrai » surtout – produit d’une « enquête » dont Chapoutot malheureusement ne dit rien –, mais dans lequel l’empathie et l’imagination doivent tenir leur rang, et la littérature s’inviter « comme le lieu de la réflexion hypothétique, d’un “comme si” fictionnel qui décrit et comprend le monde », pour que l’historien renoue avec l’émotion, l’engagement du moi et les potentialités de la forme. Car seule la littérature peut aujourd’hui se réapproprier une langue confisquée et manipulée par les séides du management et leur monde aseptisé. Aussi l’histoire doit-elle s’en nourrir, tout en adoptant la démarche « compréhensive » qui lui permet de rendre compte des « catégories qui informent, c’est-à-dire qui donnent forme et sens à cette expérience de soi, de l’extérieur et de l’autre », en somme ces « catégories mentales qui sont les matrices des classements et des jugements ».

Au triomphe des médiocres, Johann Chapoutot oppose la Raison dont l’historien est le héraut – dernier rempart face aux inepties des trumpistes et autres barbares. Cette mystique de l’histoire que l’on croit volontiers sincère – et qui n’est pas sans rappeler la conception de la littérature que défendait Sartre dans Les mots – explique peut-être pourquoi Chapoutot, porté par un indéniable enthousiasme, écrit tant. Peut-être trop.


  1. Gérald Bronner, La démocratie des crédules (PUF, 2013).
  2. Olivier Roy, Le djihad et la mort (Seuil, 2016).
  3. Voir Christian Salmon, Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (La Découverte, 2017) et L’ère du clash (Fayard, 2019).
  4. Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire (Seuil, 1971) ; Ludivine Bantigny, La France à l’heure du monde. De 1981 à nos jours (Seuil, 2013) ; Ivan Jablonka, L’Histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales (Seuil, 2014).
En attendant Nadeau a rendu compte de Libres d’obéir, de La révolution culturelle nazie et de Comprendre le nazisme, du même auteur.