Le mal est dans les mots

Le 20 décembre 2019, France Télécom et ses trois plus hauts dirigeants, dont Didier Lombard, ont été déclarés coupables de « harcèlement moral institutionnel » pour leur politique « jusqu’au-boutiste » de réduction des personnels. Dix-neuf suicides entre 2006 et 2010, douze tentatives de suicide et huit employés ayant subi dépression ou arrêt de travail. Trente-neuf salariés se sont constitués partie civile. L’écrivaine Sandra Lucbert ne fait pas une chronique judiciaire. Elle va plus loin et dit ce qui se passe dans le langage du management moderne. Ce langage de la gestion et de la rationalité financière, celui de notre époque, dans quelle mesure est-il le nôtre ?


Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils. Seuil, coll. « Fiction & Cie », 156 p., 15 €


L’autrice assista au procès car « on n’a pas si souvent l’occasion de voir à nu la guerre des classes ». Ni journaliste ni anthropologue au tribunal, elle raconte des bribes cruelles de ce qu’elle voit : « Parfois, Didier Lombard s’endort pendant le récit d’une pendaison. Il digère. » Proche et retentissant, l’événement acquiert une importance sociale décisive. Avoir la bonne distance n’allait pas de soi. Faisant un pas de côté, Sandra Lucbert se situe en écrivaine. Du jugement et de ses conséquences en droit du travail, ce livre achevé en octobre 2019 ne parle pas. Là n’est pas l’enjeu. S’éloignant du cas France Télécom, Personne ne sort les fusils laisse remonter à la surface le langage employé par les inculpés pour justifier leurs mesures. Véritable objet de l’écrivaine, cette langue managériale apparaît ici à la fois étrange, familière et politique sous ses atours de neutralité technique.

L’écrivaine nous rappelle qu’on entend aussi cette langue à la radio, à la télévision, dans les milieux dirigeants. Un peu partout. On baigne dedans. Alors, pour ne pas parler depuis la gueule du loup, Sandra Lucbert déploie une écriture qui heurte, une syntaxe et des choix qui peuvent surprendre. Face à la langue univoque et imperméable de ceux qui donnent les ordres, elle éclate le cadre, fait varier les niveaux de langue et devient polyglotte. Par ces effets de décalage, elle montre « ce qui est invisible par trop de présence » : le tissu d’évidences qui parle autour et à travers nous. Elle donne la parole aux sept dirigeants, les laisse nous raconter comment ils voulaient perfectionner l’organisation de France Télécom et planifier la « déflation salariale ». Cette manière de concevoir une collectivité humaine (l’entreprise) comme une machine transpire sans cesse dans leurs propos. Le livre met en scène et nous montre ce langage, tout son caractère machinal et non interrogé : « À propos de locaux, justement, lui, Wenès, y insiste, il n’y peut rien si “la norme’’ c’est 12,5 m2 par salarié, si c’est “c’est comme ça qu’on fait’’, madame la Présidente ». Sandra Lucbert excelle à attirer notre attention sur ces éléments sémantiques qui, combinés les uns avec les autres, reflètent et renforcent selon elle la « croyance collective » : « Enfin-il-fallait-voilà ». Tout le livre déploie et dénonce ce langage assurant la domination. La tonalité évoque le Barthes des Carnets du voyage en Chine rapportant ces « briques de langage » privées de substance qu’assemblaient les cadres maoïstes.

Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils

© D. R.

Résonnant ouvertement avec Victor Klemperer, Sandra Lucbert dessine ainsi les contours de ce qu’elle nomme la Lingua Capitalismi Neoliberalis. Un parallèle est esquissé entre les méthodes meurtrières des cadres de France Télécom et le nazisme. L’autrice ne cite pas Libres d’obéir de Johann Chapoutot, son analyse du management national-socialiste et ses suites. Loin des sciences sociales, Personne ne sort les fusils s’entremêle surtout à des écrivains. Si le langage managérial est figé, obsédé par des normes présentées comme intangibles, s’il « immobilise » les mots et le réel (et nous avec) sans jamais interroger ses présupposés (au point d’en devenir performatif), comment en sortir ? De manière à la fois géniale et inattendue, l’autrice emprunte à Rabelais son épisode des paroles gelées du Quint Livre : ces « dragées de couleur », prenons-les dans nos mains, réchauffons-les et en fondant elles feront entendre les sons et paroles qu’elles contiennent. Le procès constitue un grand moment d’audibilité de ces propos dont l’autrice rappelle : « Personne ne sait plus quel sens ils gèlent. C’est comme ça qu’on fait. On dit parce-que-la-dette, le-cash-flow-il-faut, les-salariés-faut-pas. Plus on l’affirme, plus on est convaincu, et toujours sans comprendre. »

Sandra Lucbert va jouer avec cette langue gelée, l’hybrider avec d’autres langues, tordre les mots et la montrer pour entraîner, peu à peu, sa fonte. La faisant changer d’état, elle laisse entendre son idéologie constitutive. Attention, elle ne fige pas à son tour Rabelais, « utilisé » pour comprendre France Télécom ou le capitalisme financier. Elle fusionne le « rabelaisien » à nos sabirs tout en le positionnant pour dire notre monde. Ça donne ça : « Le vrai argent, c’est celui qui est , joui et touché ; à plaisir. En liquide, main au sac. Et le cossu, c’est ça qu’il veut : du vrai argent qu’on palpe. Et pas des biens figés à chaille. Lors, plus il va, plus il piaule, tout seul en son privé : Et peupeupeu qu’il serait riche, à ce que disent les tirelupins. C’est d’accord, il est riche, mais une richesse pas palpable, c’est famine. »

C’est le féodalisme que cache le jargon emprunté à la microéconomie – formules mâtinées d’anglicismes et fausses complexités. Le procès France Télécom a été une suite de drames humains. L’autrice aurait pu les raconter, trousser un petit pamphlet anticapitaliste ou une reconstitution grandiose pour laisser la part belle aux ténors du barreau (il y en avait). Le cinéma et le théâtre pourront y retrouver leur propre spectaculaire. De même qu’elle aurait pu s’effacer et rédiger des pages d’un style nu pour créer l’effet effrayant des documentaires de Raymond Depardon. Sandra Lucbert ne fait rien de tout cela. Parce qu’elle déjoue les codes du récit, de l’essai, de la fiction ou de l’enquête tout en jouant avec eux tous, elle façonne un livre âpre et troublant. Carnaval linguistique laissant le jargon néolibéral cul par-dessus tête, Personne ne sort les fusils corrode l’ordre existant et nous lave à fond de ce langage qui parle par nous.