À la sicilienne ou à la grecque

Suspense (40)

Quand on aime, on ne compte pas, mais, dans le cas de L’autre bout du fil et de Mort aux hypocrites, si. Ces romans sont respectivement la vingt-sixième livraison des aventures du commissaire Salvo Montalbano de la police de Vigàta (Sicile) d’Andrea Camilleri et la douzième de celles du commissaire Kostas Charitos d’Athènes de Petros Markaris.


Andrea Camilleri, L’autre bout du fil. Trad. de l’italien (Sicile) par Serge Quadruppani. Fleuve noir, 287 p., 19,90 €

Petros Markaris, Mort aux hypocrites. Trad. du grec par Hélène Zervas et Michel Volkovitch. Seuil, 331 p., 21 €


L’autre bout du fil est de plus l’antépénultième enquête de Salvo Montalbano, le plus célèbre commissaire d’Italie, son inventeur étant mort en 2019. Alors aveugle, Andrea Camilleri a d’ailleurs dicté le livre, comme les deux dernières aventures de son héros (Il cuoco dell’Alcyon, La rete di protezione), dont les traductions françaises sont à venir.

Suspense (40) : Andrea Camilleri et Petros Markaris, entre Sicile et Grèce

Tour à tour amusant, touchant, prévisible et imprévisible, le roman satisfera les fans du commissaire et les amateurs de questions d’actualité. Il prend en effet pour « ambiance », dans l’habituelle ville de Vigàta (Porto Empedocle, en Sicile), le débarquement quotidien de migrants sauvés par la sécurité maritime. Montalbano se trouve en première ligne pour improviser la logistique et organiser forces de police, secours, volontaires… qui permettront une arrivée sans drame de ces groupes humains désespérés et exténués. Pendant ce temps, le grotesque questeur Boldini-Alderighi, qui « obsessionne » sur des terroristes susceptibles de s’être infiltrés parmi les réfugiés, lui prodigue coups de téléphone oiseux et impérieux, et refuse d’affecter aux opérations le moindre fonctionnaire supplémentaire. Ce qui fait énoncer à Fazio, adjoint de Montalbano, ce poétique et fataliste adage : « Balance un trognon, il se retrouve dans le cul du jardinier ». À méditer.

Dans ce contexte à la fois grave et cocasse, le crime du roman est, lui, de facture plutôt « agathachristienne ». En effet, une belle couturière, Elena, est retrouvée assassinée à coups de ciseaux (de tailleur). Montalbano venait de faire sa connaissance car, cédant aux pressions de son amie Livia, il s’était rendu à son atelier pour lui passer commande d’un costume, en vue d’une fête. Les soupçons pèsent successivement sur chacun des amants, amis et employés de la victime, qui sont ensuite un à un disculpés : Montalbano patauge. Heureusement, le chat blanc d’Elena va venir à son secours et l’aider à débrouiller les fils d’un passé qui le mènera jusqu’à l’assassin. Il pourra, à la fin, se rendre à la fête… sans son costume.

L’autre bout du fil a, somme toute, une allure très camilleresque : la langue est plaisamment celle du « faux » sicilien de l’auteur, l’intrigue se déroule agréablement, et les personnages jouent leurs rôles à la perfection. Ainsi, le personnel du commissariat se montre au meilleur de sa forme : Catarella fait ses plus jolis « cuirs » et tombe amoureux du chat d’Elena, sans réciprocité; Augello n’oublie pas d’être exaspérant et Fazio reste le complice dévoué d’un Montalbano égal à lui-même. Quant à Livia, jalouse, cajoleuse et emportée, elle aussi persévère dans son être. Dans cette comédie policière intemporelle sur fond de drame géopolitique contemporain, Camilleri n’oublie pas non plus, à son habitude, de mettre les petits plats dans les grands. Le lecteur pourra donc rêver de sfincione ou de pasta ‘ncasciata.

Suspense (40) : Andrea Camilleri et Petros Markaris, entre Sicile et Grèce

Il pourra également continuer à baigner dans des atmosphères chaleureuses et méditerranéennes en suivant le commissaire Kostas Charitos de la police d’Athènes, avec Mort aux hypocrites de Petros Markaris. Le livre, comme les précédents, met à nu les rouages d’un système et continue sa présentation d’une crise grecque bien loin d’être terminée. Son héros, flic sympathique et obstiné, menant une vie familiale (et amicale) fort heureuse – chose rare dans le polar –, y sert de guide.

Charitos a affaire à un mystérieux groupe, l ’Armée des Idiots Nationaux, qui s’attaque aux « pilleurs » du pays et à leurs complices : économistes et journalistes « vendus » au pouvoir, chefs d’entreprise transférant leur siège social dans des paradis fiscaux ou licenciant des employés âgés trop coûteux pour en embaucher de plus jeunes… Le dernier attentat contre une haute responsable de banque échouera, symbolisme qui n’échappera pas aux tueurs eux-mêmes, tant leur ratage rappelle la défaite du pays une décennie plus tôt face à l’Europe et ses institutions financières. L’un des assassins dira, résigné : « les banques sont invulnérables et quiconque s’en prend à elles va droit dans le mur ».

Mort aux hypocrites n’est certes pas l’un des romans les plus réussis de la série, son schématisme manque un brin de vivacité, mais il permet une nouvelle fois de passer un bon moment en compagnie du commissaire et de se réjouir pour lui. En effet, primo, Charitos remplace ici son supérieur, parti à la retraite, et peut donc envisager la promotion méritée que sa moralité sans concession l’avait jusque-là empêché d’obtenir ! Et secondo, il est devenu grand-père d’un petit Lambros qui lui réjouit le cœur et nous instruit plaisamment sur les manières bien grecques dont, lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille applaudit et se chamaille à grands cris.

Enfin, Markaris, comme Camilleri, s’attachant à relever ses pages d’une folklorique touche gastronomique, il ne reste plus qu’à se demander : Montalbano ou Charitos ? Souvlakis ou sfincione ?

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