Trois questions à Serge Quadruppani

Avec le monde de Vigàta, inspiré de sa Sicile natale, et le personnage phare du commissaire Montalbano, Andrea Camilleri a renouvelé le roman policier et social italien en lui donnant une langue singulière. Il est mort à Rome le 17 juillet dernier. Pour lui rendre hommage, En attendant Nadeau s’entretient avec Serge Quadruppani, qui a traduit en français une trentaine de ses livres.


Andrea Camilleri, La pyramide de boue. Une enquête du commissaire Montalbano. Trad. de l’italien par Serge Quadruppani. Fleuve Noir, 240 p., 19,90 €


Andrea Camilleri, La pyramide de boue. Une enquête du commissaire Montalbano

Andrea Camilleri à Paris (2017) © Serge Quadruppani

Comment définiriez-vous la langue ou l’écriture d’Andrea Camilleri et l’expérience consistant à le traduire ?

Ce que j’appelle le « camillerese » est une création personnelle de l’auteur, une langue inventée à partir de l’italo-sicilien utilisé quotidiennement dans la région d’Agrigente (Montelusa dans les romans) et de Porto Empedocle (Vigàta), mais mêlé d’expressions qui remontent à l’enfance d’Andrea Camilleri, et d’autres venues d’autres régions de Sicile. C’est aussi une langue truffée de tournures parlées, avec la syntaxe très particulière de l’île (verbe à la fin de la phrase) et des expressions drolatiques qu’on perdrait beaucoup à ne pas rendre littéralement : « Il se sentit pris par les Turcs » pour « Il fut complètement pris au dépourvu ». C’est enfin une prononciation très particulière, que l’auteur s’est efforcé de transcrire. Tout cela doit être rendu et je me suis efforcé de le faire de manière que le lecteur français éprouve ce que ressent un lecteur italien non sicilien en lisant le camillerese : un mélange de familiarité et d’étrangeté.

Quels souvenirs de lecteur, de traducteur et d’ami vous laisse Camilleri ?

Andrea Camilleri était un « cantastoria », un conteur hors pair, qui se lançait dans des récits magnifiques, tantôt d’une ironie amère, tantôt hilarants, toujours surprenants, chaque fois qu’on avait passé le stade des politesses, toujours exquises chez lui car c’était aussi un gentilhomme. Il faut entendre « gentilhomme » dans un sens très particulier : il s’agit d’une forme de noblesse typique de la Sicile, celle de ces aristocrates qui ne parlaient volontiers que le français ou alors le dialecte, manifestant ainsi à la fois leur volonté d’universalité et leur attachement aux racines populaires. Il s’agit aussi de ce que d’autres ont nommé « la décence ordinaire » : le sentiment qu’il y a des choses qui ne se font pas, quel que soit le prix – par exemple laisser mourir des gens en mer. Une des dernières manifestations publiques d’Andrea aura été une vidéo dans laquelle il s’en prend au refus de Salvini d’accueillir les naufragés migrants de la Méditerranée. Andrea était aussi un ami attentif et sensible, mais de cela j’ai un peu de mal à parler.

Andrea Camilleri, La pyramide de boue. Une enquête du commissaire Montalbano

Sicile (2000) © Jean-Luc Bertini

Camilleri a fini sa vie aveugle. Son écriture avait-elle changé ?

Son écriture s’est modifiée avec le temps, indépendamment de son problème de vue. Son travail en symbiose avec son assistante Valentina Alferj lui a permis de passer le stade de la cécité sans rien perdre de sa verve. Ce qui a changé, c’est le fait que le camillerese qui, au début, était mêlé à l’italien standard n’a cessé de proliférer et a fini par envahir toute la prose de Camilleri. Et dans ce mouvement, Andrea a en quelque sorte enseigné à des millions de lecteurs italophones une nouvelle langue bien vivante…

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