Deux chers disparus

Suspense (36)

Ont paru en novembre deux livres d’auteurs célèbres, Philip Kerr et Andrea Camilleri, l’un et l’autre récemment disparus. Metropolis de Philip Kerr se déroule dans la capitale prussienne au début du XXe siècle, Le manège des erreurs d’Andrea Camilleri dans la Sicile contemporaine. Les enquêteurs fétiches des deux écrivains, Bernie Gunther de la Kriminalpolizei de Berlin et le commissaire Montalbano de Vigàta, sont aux commandes.


Philip Kerr, Metropolis. Trad. de l’anglais par Jean Esch. Seuil, 400 p., 22 €

Andrea Camilleri, Le manège des erreurs. Trad. de l’italien par Serge Quadruppani. Fleuve Noir, 256 p., 19,90 €


Philip Kerr (1956-2018), bon connaisseur de l’histoire allemande, s’est taillé un grand succès auprès des amateurs de romans policiers historiques avec une trilogie berlinoise (parue en 1989, 1990 et 1991) qui a plu en partie parce que la période nazie n’avait guère été utilisée dans le polar et en partie parce que sa violence et son ambiguïté morale étaient au goût du jour. Metropolis, son dernier opus, est d’une inspiration semblable mais plus « soft » et change de période. Situé en 1928, sous la république de Weimar, il offre ainsi une « préquelle » aux romans précédents et décrit les prémices du régime nazi avec le même héros, Bernie Gunther, jeune cette fois et au début de sa carrière, c’est-à-dire fraîchement promu de la Brigade des mœurs à la Criminelle.

Le nouvel inspecteur est d’abord chargé d’enquêter sur des meurtres de prostituées puis sur ceux de mendiants infirmes de guerre. Ces crimes auraient-ils un rapport ? Un même tueur a-t-il décidé de nettoyer Berlin du vice et des symptômes trop visibles de la défaite nationale ? Faut-il vraiment mobiliser l’énergie policière pour débusquer un individu qui, somme toute, rend service à la société en la débarrassant de quelques êtres inutiles ?

Suspense (36) : Philip Kerr, Andrea Camilleri, deux chers disparus

Philip Kerr © Ulf Andersen

Comme à son habitude, Philip Kerr s’attache à reconstituer l’ambiance de la capitale allemande sans pour autant aborder les facteurs de la future chute du régime ni les différentes responsabilités de la catastrophe à venir, ce qui fait que sa position politique laisse à désirer, les « extrémistes » de droite et de gauche, par exemple, paraissant par moments renvoyés dos à dos. Metropolis n’est donc pas fait pour le lecteur politiquement sourcilleux mais pour celui qui se satisfait simplement d’une atmosphère. Même pour ce dernier, cependant, les pages de Philip Kerr peuvent parfois sentir la fiche de lecture, l’inclusion de personnages « réels » dans le récit (George Grosz, Otto Dix, la scénariste Thea von Harbou, épouse de Fritz Lang…) paraître didactique, et le dialogue manquer de l’ironie ciselée à laquelle il semble aspirer (n’est pas Raymond Chandler qui veut). Mais bon, cette vision convenue, quoique habile, d’un Berlin de dépravation, de bouillonnement culturel, de dérives antisémites et réactionnaires, de misère et de criminalité, peut faire passer quelques bons moments pendant un confinement.

Aux antipodes du Berlin de Philip Kerr, il y a la Vigàta d’Andrea Camilleri (1925-2019). On s’y assassine, bien sûr, roman policier et réalité (on est en pays mafieux) obligent, mais y est perceptible un plaisir de vivre tout méditerranéen : la ville de Porto Empedocle, source d’inspiration de l’auteur, est d’ailleurs si fière de se reconnaître dans ses livres qu’elle a ajouté à son nom celui de Vigàta (décision révoquée par le nouveau maire en 2009 qui trouvait que l’appellation était « un’americanata ») et érigé une statue au héros enquêteur. Enfin, une série télévisée sur le commissaire Montalbano lui ayant apporté une notoriété plus grande encore, la bourgade est devenue l’épicentre d’un vaste tourisme filmique.

Aujourd’hui, faute de pouvoir aller se promener à Porto Empedocle, le confiné français pourra lire Le manège des erreurs, dernier Montalbano traduit, 25e d’une série qui en compte 31. Ce roman, semblable aux précédents – non aux meilleurs mais aux bons –, le plongera à coup sûr dans une félicité qui lui est familière avec ses personnages merveilleux, ses scènes drôlissimes, sa langue formidable, le fameux vrai/faux dialecte de Vigàta inventé par l’auteur et superbement rendu en français par Serge Quadruppani.

Suspense (36) : Philip Kerr, Andrea Camilleri, deux chers disparus

Andrea Camilleri © D.R.

Dans les premières pages du Manège des erreurs, les choses commencent mal pour le commissaire ; il intervient dans une rixe et terrasse non l’attaquant mais l’attaqué ; ensuite, faute d’avoir sur lui ses papiers, il se fait arrêter par la maréchaussée, puis, rentrant à l’aube chez lui, découvre que sa gouvernante, ayant pris pour un voleur l’aimable cavaliere venu lui rendre visite, a assommé celui-ci d’un coup de poêle à frire. Ce n’est que le début, car Andrea Camilleri, qui a longtemps travaillé comme metteur en scène de théâtre, réalisateur de télévision et scénariste, a plus d’un tour dans son sac. Il va obligeamment les déployer pour nous.

Par la suite, sur un mode moins commedia dell’arte, il remplace les méprises rocambolesques du début par des fausses pistes, des imbroglios et de vrais crimes. Ainsi, trois jeunes femmes employées de banque sont enlevées puis relâchées sans avoir été molestées tandis que le propriétaire d’un magasin de matériel électronique qui vient d’être incendié reste introuvable. Enfin, des cadavres apparaissent. Bien sûr, ces diverses affaires ont un point commun. Et Montalbano saura le trouver car, tout vieillissant qu’il est, il n’a rien perdu de son flair proverbial et de son robuste désir que justice soit faite. Entre-temps, les personnages que nous aimons (dont l’inénarrable Catarella) ou détestons seront venus faire un tour de piste, les situations intrigantes se seront multipliées, la mafia aura prêté une officieuse aide téléphonique, et Montalbano se sera délecté de plats appétissants. De notre côté, nous nous serons régalés des délices de Vigàta telles qu’Andrea Camilleri les a concoctées.


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