Quatre heures-lumière

Hypermondes (17)

Le genre de la novella, ou court roman, est peu identifié en France, alors même que, dès les débuts de la science-fiction, il lui a donné plusieurs chefs-d’œuvre. Par exemple, L’homme invisible et L’île du docteur Moreau d’H. G. Wells ou La force mystérieuse et La mort de la Terre de Rosny Aîné. Forte d’une trentaine de titres, d’un rythme de publication soutenu et rencontrant un vrai succès éditorial, la collection « Une heure-lumière » des éditions du Bélial’ ne publie que des novellas. En mai et juin dernier y ont paru coup sur coup des livres de trois auteurs majeurs, Greg Egan, Ken Liu et Lucius Shepard. Ces novellas illustrent ce que la brièveté offre de suggestion tout en permettant l’immersion propre au roman.


Ken Liu, Toutes les saveurs. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Paul Durastanti. Le Bélial’, coll. « Une heure-lumière », 128 p., 9,90 €

Lucius Shepard, Le livre écorné de ma vie. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jean-Daniel Brèque. Le Bélial’, coll. « Une heure-lumière », 144 p., 9,90 €

Greg Egan, À dos de crocodile. Trad. de l’anglais (Australie) par Francis Lustman. Le Bélial’, coll. « Une heure-lumière », 112 p., 8,90 €

Hors-série 2021 : Greg Egan, Un château sous la mer. Trad. de l’anglais (Australie) par L’Épaule d’Orion. Le Bélial’, coll. « Une heure-lumière », 112 p., offert pour l’achat de trois livres de la collection.


Au sens propre, une heure-lumière correspond à une distance d’environ un milliard de kilomètres. Le titre de la collection sous-entend donc qu’une heure de lecture d’un de ses livres nous fait voyager très loin. La collision du temps et de la lumière ajoute une touche de mystère, d’éclat. S’il faut plutôt deux ou trois heures, il est vrai qu’on peut lire une novella d’une traite et, contrairement à une nouvelle, en ayant le temps de se laisser envahir par son univers, dans une lecture concentrée qui ressemble effectivement à un voyage intense, bref et puissant.

Hypermondes (17) : la novella par Greg Egan, Ken Liu et Lucius Shepard

Après ses nouvelles, Toutes les saveurs donne un nouvel exemple de la faculté de Ken Liu à traiter de l’Histoire. Il passe ici par le fantastique, envoyant un dieu chinois au far west, alors qu’il recourait à la SF dans l’exceptionnel L’homme qui mit fin à l’histoire. Ce court roman magistral, également publié dans « Une heure-lumière », traitait des crimes de guerre pendant l’occupation japonaise en Chine. Américain, écrivant en anglais, Ken Liu s’inspire de ses racines. Dans Toutes les saveurs, il éclaire un épisode peu connu de l’histoire de l’Ouest : la participation de nombreux ouvriers chinois, venus pour construire le chemin de fer, à la ruée vers l’or de l’Idaho dans les années 1860. On y retrouve la simplicité et la transparence apparentes de son écriture, portées à un haut degré de maîtrise pour suggérer avec subtilité sans avoir besoin d’affirmer.

Sous-titré « Un conte de Guan Yu, le dieu de la guerre chinois, en Amérique », Toutes les saveurs commence bien sur le ton du conte, par la rencontre entre Lily, fillette américaine, et « Logan », en fait « Lo Guan », ouvrier chinois qui la fascine par sa musique et les légendes qu’il raconte. Le conte se fait vite âpre, avec bandits et injustices, s’inscrivant dans une tradition de la littérature du Sud et de l’Ouest qui confronte souvent un jeune protagoniste à la violence, comme s’il fallait un regard neuf pour faire vraiment ressortir la brutalité de cette société. On pense aux Aventures d’Huckleberry Finn, à L’invaincu et à L’intrus de Faulkner, à Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ou aux romans de Cormac McCarthy.

Le rapprochement entre Lily et Logan, entre la population américaine d’Idaho City et les prospecteurs chinois, se fait par la nourriture, grâce à l’union des saveurs : l’aigre et l’épicé, le salé et le sucré. Comme les ouvriers dans leur cuisine, Ken Liu arrive à combiner des éléments variés : le conte, le western, les légendes et la littérature chinoises des Trois Royaumes, et l’histoire de l’émigration asiatique au XIXe siècle, dans des conditions à peine meilleures que celles infligées aux esclaves. L’épilogue conclut brusquement avec des données sur la présence des Chinois dans le Nord-Ouest américain. Elles remettent tout le récit en perspective. Après la douceur et la légèreté du conte, Toutes les saveurs se clôt sur l’amertume et la gravité de l’Histoire : en 1870, plus du quart des habitants de l’Idaho étaient chinois. Des lois raciales interdisant l’immigration, le regroupement familial et les mariages mixtes étouffèrent peu à peu cette présence, que Ken Liu évoque, par la force de l’élégie implicite, de la nostalgie d’une rencontre fugace, comme un rendez-vous manqué.

Hypermondes (17) : la novella par Greg Egan, Ken Liu et Lucius Shepard

Le livre écorné de ma vie repose sur un fantastique très différent. Lucius Shepard s’empare de thèmes classiques appartenant à différents courants littéraires – les multivers, le double, un écrivain en cherchant un autre, le voyage d’un Blanc se perdant et se trouvant à la fois dans la profusion des tropiques, l’aventure – mais pour les tordre jusqu’à en faire les accents d’une voix très personnelle. Thomas Craddle, écrivain à succès, tombe sur l’unique roman d’un homonyme, La forêt de thé. Remué par ce qui a tout d’un livre culte, écrit par celui en qui il voit « l’écrivain qu[‘il] avai[t] choisi de ne pas être », il décide d’entreprendre le voyage raconté par le livre. Sur le Mékong, jusqu’à la forêt que le narrateur, par lâcheté, n’a jamais atteinte.

Pour Craddle le cynique, c’est l’occasion d’expérimenter la débauche que les clichés littéraires et touristiques associent à ce genre de séjour. Avec la dévergondée Lucy et l’indifférente Riel, héroïnomane dont « la beauté ne suffit pas à compenser [la] nature de parasite », il s’adonne au sexe et à la drogue. L’occasion, pour Lucius Shepard, de dézinguer par de flamboyants sarcasmes écrivains de science-fiction et expatriés, et de dénoncer le tourisme de la mort dans le Cambodge post-Khmers rouges. Craddle constate « l’uniformité stérile du monde et de ses diverses cultures » et qu’« il y a toujours quelqu’un pour t’exploiter ». Ses aphorismes désabusés enterrent l’exotisme : « Tous les voyages s’achèvent dans la déception, ne serait-ce que parce qu’ils s’achèvent ». L’exotisme littéraire n’y échappe pas : le bar où sévit un certain « Coconut Gang » s’appelle le « HEART OF DARKNESS ». On rit jaune à ces portraits d’Européens exploitant les taxi-girls ou se bourrant d’opium le temps de « finaliser leur business plan ».

En un dernier cliché, le voyage sur le fleuve finit par prendre un sens mystique. Cependant, Shepard rend ce lieu commun original en faisant de la révélation « une scène banalement triste ». Si Craddle a découvert l’ordre du monde, celui-ci est tellement décevant et attendu qu’autant s’accommoder de la vie et se consacrer à sa carrière d’écrivain opportuniste.

Dansant sauvagement sur la corde raide des motifs littéraires, Lucius Shepard saisit le lecteur par ce spectacle fascinant. En quelques heures, on est passé du rire à la mélancolie pour finir sur une sagesse dure à cuir finalement plutôt satisfaisante.

Hypermondes (17) : la novella par Greg Egan, Ken Liu et Lucius Shepard

À dos de crocodile raconte également un voyage, mais cette fois à la dimension de la galaxie. C’est un space opera dépouillé par la rigueur et la minutie de la hard science. Leila et Jasim, virtuellement éternels grâce à la possibilité de numériser les esprits, cherchent à donner un sens à leur vie, avant d’y mettre fin. Alors que tous les êtres de la voie lactée sont unis dans une seule civilisation, ceux qui en habitent le « bulbe », le centre, rejettent tout contact et toute intrusion. Pour accomplir avant leur mort « quelque chose de grandiose, d’audacieux », Leila et Jasim décident de percer à jour les communications des « Indifférents », puis d’aller voir dans le bulbe ce qu’il en est. Comme souvent dans la meilleure SF, la férule de la science se transforme en baguette magique poétique pour nous transmettre une belle réflexion sur l’altérité, la grandeur de la recherche et de la curiosité, la satisfaction et l’insatisfaction, le sens de la vie et de la mort. Le « freinage par collision » imaginé par Leila pour contacter les Indifférents, par sa rencontre d’une sphère, d’un tore et d’un cylindre, fait entendre une nouvelle musique des astres.

Le hors-série 2021 de la collection « Une heure-lumière » montre une autre facette du talent de Greg Egan. Dans Un château sous la mer, plus de voyage à la vitesse de la lumière, mais quatre frères, « quadruplets » dotés d’un lien neural par la secte à laquelle appartenaient leurs parents. Adultes, installés aux quatre coins du monde, ils continuent de partager quotidiennement des souvenirs. Mais, un jour, le lien avec l’un d’eux, Linus, se rompt. Ses frères partent à sa recherche, ce qui les conduira jusqu’au campus d’HEC, à Jouy-en-Josas. Les chiffres ne sont peut-être pas exacts, mais Greg Egan rend hommage au génie français : « cet endroit a produit plus de PDG dans le classement des 500 plus grosses fortunes durant ces vingt dernières années qu’Harvard ». Un brillant renversement final invite à se méfier de ces chiffres, comme des apparences, même intérieures, tout en affirmant la puissance du rêve. Cependant, Un château sous la mer est surtout une exploration des liens fraternels, des tensions et des blessures qui y jouent comme sur de fines cordes, exploration menée avec précision et justesse.

S’il faut trouver un point commun à ces quatre livres, outre leur force de suggestion, il tient à l’étude délicate – même chez Shepard, malgré la rudesse apparente – du rapport à l’autre. En augmentant l’altérité, la SF permet de dénouer subtilement les intrications entre soi et autrui, y compris, chez Shepard et peut-être chez Egan, l’Autre suprême. En plus de nous projeter, pour quelques heures, à un milliard de kilomètres.

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