Les chocs violents contre les inégalités

Le titre du livre de Walter Scheidel sur l’histoire des inégalités pourrait faire douter du sérieux de l’étude, au vu de la période couverte : « De l’âge de pierre au XXIe siècle ». Pourtant, l’érudition de l’auteur – la bibliographie compte 67 pages – ainsi que le sérieux et la prudence de sa réflexion amènent le lecteur à suivre le cheminement théorique et historique proposé.


Walter Scheidel, Une histoire des inégalités. De l’âge de pierre au XXIe siècle. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Cédric Weis. Préface de Louis Chauvel. Actes Sud, 751 p., 28 €


Il est vrai que Scheidel est professeur d’histoire ancienne, tout particulièrement des civilisations de l’Antiquité européenne, et spécialiste de la démographie des populations de l’Empire romain. Selon lui, aussi loin que l’on puisse remonter, hélas, les constatations convergent : les périodes au sein desquelles un égalitarisme se manifeste sont la conséquence de catastrophes. D’où l’illustration qui ouvre le livre et qui n’est autre que la célèbre gravure de Dürer, Les quatre cavaliers de l’Apocalypse, que Scheidel traduit en termes modernes : révolution, guerre, collapsus de l’État et pandémie. De belles idées humanistes et civilisationnelles sont malmenées, en termes de progrès sociaux.

Dès l’introduction, l’historien rappelle qu’en 2015 la fortune des 62 personnes les plus riches équivalait à ce que possédait la moitié de l’humanité, soit 3,5 milliards d’êtres humains. Quant au 1 % des ménages les plus nantis de la planète, il détient plus de la moitié du capital privé mondial. La situation pourtant ne s’est pas aggravée tant que cela par rapport au passé. Ainsi, en Angleterre, à la veille de la Première Guerre mondiale, les 10 % les plus fortunés possédaient 92 % du capital privé, chiffre tombé à 50 % aujourd’hui. Et, il y a 2 000 ans, dans l’Empire romain, les plus imposantes fortunes étaient environ 1,5 million de fois supérieures au revenu annuel moyen par habitant, soit le même ratio qu’entre Bill Gates et l’Américain moyen.

Pour Scheidel, l’inégalité apparaît inévitablement lors de l’invention de l’agriculture, et tout particulièrement avec les céréales qui sont stockables. La corrélation avec l’inégalité ne s’effectue donc pas dans un rapport avec les moyens de production mais avec les surplus. Une stratification sociale et politique s’impose alors pour légitimer l’appropriation. De fait, les inégalités auraient précédé les États qui les consacrent et les augmentent. Aussi la vraie période égalitaire aurait-elle été le Paléolithique. Les chasseurs-cueilleurs, sans processus d’accumulation ni troupeau, manifestaient sans doute une faible propension à l’inégalité. Pourtant, datant de 34 000 ans, le site de Sungir, à l’est de Moscou, présente des tombes richement pourvues en perles d’ivoire dont celles d’enfants, forcément en lien avec des dignitaires. Le village de Çayönü, remontant à 9 000 ans, dans l’actuelle Turquie, révèle des bâtiments et des artefacts qui attestent d’une différenciation sociale évidente. S’impose alors la question des facteurs qui contribuent à lutter contre les tendances à l’inégalité. Scheidel y répond sans ambages : seuls des chocs violents suscitent des réajustements égalitaires.

La guerre, évidemment. Ainsi, la période 1914-1945, qu’il désigne comme la « Guerre de trente ans », a conduit à peu près partout à un resserrement des inégalités. Le Japon, à cet égard, est « un cas d’école ». Aussi inégalitaire que les États-Unis à la veille du krach boursier de 1929, le pays est semblable au Danemark aujourd’hui. L’égalité japonaise naît d’efforts de guerre inouïs. En effet, c’est le projet impérial qui conduisit le Japon à multiplier la production d’armes par 21 de 1936 à 1944, à enrôler le quart de la population masculine mobilisable (8 millions d’hommes), et à faire tourner une économie de guerre dirigée par l’État. La défaite totale, avec son cortège de destructions humaines et matérielles, assortie d’une politique américaine d’occupation qui s’inspirait du New Deal, provoqua un nivellement « soudain, massif et durable ». Dans le même esprit, l’historien examine la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.). La mobilisation de masse (un tiers de la population citoyenne adulte sert dans la marine), le financement du conflit, une fiscalité progressive, les énormes pertes dues aux combats et à l’épidémie, amènent Athènes à un resserrement des inégalités qui confère à la cité « une apparence étonnamment « moderne » ».

Une histoire des inégalités, de Walter Scheidel : la théorie des chocs

Paris (2006) © Jean-Luc Bertini

Les pandémies parviennent quelquefois au même résultat. La grande peste qui décime de 25 à 45 % de la population au XIVe siècle (l’Angleterre, particulièrement touchée, perd la moitié de sa population, qu’elle ne récupérera qu’au début du XVIIIe siècle) appauvrit toutes les sociétés et, au premier chef, les possédants. Une fois la maladie disparue, la pénurie de main-d’œuvre est telle et les exigences salariales si importantes que les pouvoirs doivent légiférer pour imposer une « modération », sans grand effet d’ailleurs. La chronique du prieuré de Rochester s’insurge du fait que « les humbles ont rechigné à travailler et un triple salaire suffisait à peine à les convaincre de servir les grands de ce monde ». La disparition de familles entières remet aussi en question la propriété des terres.

L’effondrement des États à la fin de l’âge du bronze ne peut être contourné. Dans les quelques décennies qui suivent l’an 1200, la disparition ou le déclin, que rien n’annonçait, des puissants et riches États – Grèce, Anatolie, Syrie, Palestine, Égypte – fait basculer la région dans la désolation. Pour les Mycéniens, par exemple, « les élites de la période palatiale s’étaient volatilisées » et « les tombes affichaient une égale pauvreté ». Les superstructures d’accaparement des ressources ayant disparu, les débuts de l’âge du fer seront frugaux. Scheidel étudie également la destruction des monuments du centre-ville de Teotihuacan (VIe ou début du VIIe siècle), près de Mexico, qui paraît d’essence politique, de même que Tiwanaku, en Bolivie, qu’un probable changement climatique fait rapidement péricliter (an 1000). Ainsi, les dispendieuses élites s’effacent brusquement. L’auteur n’oublie pas, à l’époque moderne, l’effondrement de l’État somalien (1991) aux conséquences étonnantes. Celui-ci était tellement prédateur que sa disparition « n’a pas eu d’incidence majeure sur la fourniture en biens et en services publics ». Hormis la scolarisation, « la plupart des indicateurs de développement se sont améliorés ».

Dans l’Histoire, la très grande majorité des soulèvements populaires n’ont pas abouti. La Révolution française reste « marginale » dans les transformations qu’ont connues la propriété foncière et la répartition des revenus. Les révolutions vraiment égalisatrices furent beaucoup plus violentes et modernes. En Russie, en dépit de la guerre et de son cortège de morts (2 millions) et de blessés (5 millions), la fiscalité demeura « hautement régressive ». Il fallut attendre novembre 1917 pour que Lénine, a posteriori, légalisât la saisie et la redistribution des terres entamées par les paysans dès l’été. « La guerre contre les koulaks » fut déclarée. En 1930, 760 000 hommes furent arrêtés, 1,8 million l’année suivante. 300 000 ont péri, et sans doute 6 millions sont morts de faim. En 1937, 93 % de l’agriculture est collectivisée. Quant aux travailleurs urbains, entre 1928 et 1940, leurs salaires ont dû baisser de 50 %. Ce nivellement violent, qui a provoqué une paupérisation générale, s’est prolongé dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, même si, au milieu des années 1930, une élite profiteuse était apparue. La fin du système soviétique a donné lieu à un impressionnant retournement, les inégalités explosant et le nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté triplant. En Chine, le nivellement fut plus considérable encore, de même que les écarts de revenus, dès 1990. Évidemment, le Cambodge de Pol Pot, qui vide la capitale Phnom Penh en 1975, détient proportionnellement le record du nivellement par les exécutions, le déplacement forcé à la campagne, la faim et la maladie.

Y aurait-il un seuil insupportable d’enrichissement ? Ce n’est pas sûr. Le bon Sully avait aspiré 5 millions de livres aux mamelles de la France, soit le revenu annuel de 27 000 ouvriers non qualifiés ; Richelieu, quatre fois plus ; et Mazarin, jamais décevant, 37 millions, soit 164 000 années de salaire. Scheidel, qui ne recule pas devant les rapprochements caustiques, le compare au camarade Zhou Yongkang, membre du bureau politique du Parti communiste chinois, qui parvint à acquérir 326 propriétés et à distraire plus de 14 milliards de dollars ! Scheidel fait remarquer que les révolutions, certes, peuvent être favorisées par de grandes inégalités mais que celles-ci parviennent souvent à durer et à s’accroître pendant de très longues périodes sans provoquer de troubles graves, qui seraient plutôt dus à des facteurs extérieurs et violents.

Ainsi, le lecteur ne peut suivre l’historien sans éprouver l’envie de trouver des contre-exemples… Le désarroi survient lorsque l’auteur remet en cause l’idée que la démocratie aboutit inévitablement à une certaine égalité. En effet, il observe que ce système autorise l’initiative et l’innovation qui creusent les inégalités, et permet aux élites bien organisées de se protéger en faisant capturer la démocratie « par un corps électoral puissamment coalisé ». Ainsi, même en ce qui concerne la Suède, il considère que, plus que les réformes social-démocrates, ce sont la Première puis, surtout, la Seconde Guerre mondiale qui ont égalisé le système. Avec des dépenses militaires multipliées par 8 et une conscription massive de 400 000 hommes menacés par les nazis, une société solidaire est apparue. Toutefois, le 1 % des plus riches n’a guère été entamé, moins encore qu’en Suisse. Il est vrai que l’oligarchie romaine, elle aussi, était parvenue à se préserver financièrement face à l’incursion d’Hannibal qui pouvait pourtant se révéler fatale !

Scheidel, qui a terminé son ouvrage en 2017, n’évoque pas le Covid-19. Toutefois, il n’est pas indifférent de constater que Joe Biden vient de décider de taxer les entreprises multinationales et, partant, de nuire gravement aux paradis fiscaux qui n’auront plus la possibilité de décider du taux d’imposition pour attirer les sièges d’entreprise et d’engranger de stupéfiants avoirs dont les États étaient privés. Si la mesure est effectivement adoptée et mise en œuvre, ce sera tout de même une vraie révolution financière due à l’un des cavaliers de l’Apocalypse !

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