Du point de vue de la littérature

L’effervescence suscitée par la parution de La familia grande de Camille Kouchner a conduit En attendant Nadeau à réfléchir à la dimension littéraire du témoignage et à sa capacité à réparer la blessure. La littérature n’a de sens qu’à mettre des mots sur l’impensable. Ici, malheureusement, si l’impensable a bien lieu, ces mots manquent.


Camille Kouchner, La familia grande. Seuil, 208 p., 18 €


Soit La familia grande, livre sans valeur littéraire ni documentaire, mais dont l’éditeur espère beaucoup puisqu’il en a déjà fait imprimer 70 000 exemplaires et en annonce plus encore. Son sujet (l’inceste) et le milieu dans lequel ils se sont déroulés (des familles célèbres de la bourgeoisie) sont en effet censés lui assurer le succès. À ces aspects vendeurs s’ajoute le fait que l’auteure est, elle-même, membre de cette famille et qu’elle vient par ses révélations briser une omerta clanique qui durerait depuis trente ans.

Soit donc Camille Kouchner, fille de l’ancien ministre, qui révèle les abus sexuels commis par son beau-père sur son frère jumeau alors adolescent. Elle ne se dit dans le livre ni directement victime, ni témoin visuel des faits qu’elle reproche ; pour autant les raisons personnelles de cette dénonciation répondent sans doute aux exigences morales et psychiques des victimes telles que les envisage le monde contemporain. Le ou les crimes commis contre son jumeau, pour être reconnus et sanctionnés, auraient évidemment relevé de la justice si les délais de prescription n’étaient dépassés. À la suite de la publication du livre, une enquête a justement été ouverte pour « faire la lumière sur ces faits, identifier toute autre victime potentielle et vérifier l’éventuelle prescription de l’action publique ».

Ainsi, une fois encore dans la récente histoire éditoriale française, un dévoilement « littéraire » doit remplacer le recours judiciaire et l’opinion publique se substituer aux tribunaux. Pourquoi, alors que, comme le révèle le livre, « tout le monde savait », dans le milieu politico-médiatique, faut-il attendre un livre qui se donne la caution de la « littérature » pour que soudain la justice s’émeuve ? Peut-être parce que la littérature, au nom de ses pouvoirs, permet de tout excuser.

L’éditeur, lui, fait semblant de jouer cette carte puisqu’il publie La familia grande dans sa collection de littérature « Cadre rouge », laquelle se définit comme comptant « autant d’écrivains devenus des classiques […] que ceux qui nourrissent la littérature d’aujourd’hui » (sic). La critique radio, télé et presse ne s’est, elle, pas trompée sur le type de « nourriture » offerte par l’ouvrage.

La familia grande de Camille Kouchner, du point de vue de la littérature

La familia grande, qui joue le jeu de l’autofiction en modifiant certains noms et en choisissant d’en occulter d’autres, se déploie de manière assez traditionnelle, en deux temps. D’abord sont dépeints une famille et surtout une mère « merveilleuses », et sont empilés tous les clichés du bonheur moderne, y compris les inévitables étés « merveilleux » de l’enfance passés dans la vaste demeure du Sud de la France au cours desquels, etc. L’atmosphère de la tribu est à la liberté et l’originalité : maman est féministe et fut l’amante de Fidel Castro, tata (Marie-France Pisier) est une actrice célèbre…

Dans la seconde partie, les choses se gâtent : une « hydre », un « reptile », un « monstre », un « serpent » est tapi dans ce quasi paradis. Les métaphores utilisées par Camille Kouchner désignent moins l’homme qui perpètre les crimes, que les actes eux-mêmes ou même l’atmosphère générale, créant un flou banal et grandiloquent. Enfin, devant le silence entourant les faits, confrontée aux troubles graves des uns et des autres, et malgré l’opposition de la plupart de ses proches, l’auteure se décide à parler, ce qu’elle fait avec le présent livre. Mais ce n’est pas si sûr : contrairement à ce que laisse entendre la presse depuis sa sortie, La familia grande traite peu des faits en eux-mêmes. Sans doute parce que le personnage du frère, appelé Victor, en est particulièrement absent (contrairement aux figures du père et de la mère).

On pourrait penser qu’écrire c’est tenter de mettre des mots ou de construire des phrases sur des réalités qui n’ont pas trouvé les moyens de s’exprimer. Mais lorsque les phrases ne sont pas des phrases, que seules des propositions verbales ou nominales, voire un seul adverbe entre deux points, tentent de circonscrire le désastre, rien ne marche. Ainsi quand Camille Kouchner évoque la mort de sa tante : « Retrouvée morte, enserrée dans une chaise, au fond de sa piscine. Les cigales et les mimosas. Le thym et le romarin. Le chien qui n’a pas aboyé… Dans la vraie vie. En vrai. Dans cette réalité. » Ou encore : « Préférer rester dans le silence, c’est fuir, manquer de courage. Sans réseau, sans caméra, sans discours, on ne sauve personne ! Crier plus fort que les autres, ça n’est pas qu’égocentrique, c’est aussi extrêmement valeureux, très courageux. » Pourquoi ces phrases n’aident-elles personne, ni les victimes, ni les témoins, ni les lecteurs ? Parce qu’elles ne font pas le travail de la littérature.

Le terrain sur lequel La familia grande pénètre est en effet de ceux où même « les anges craignent de s’aventurer » selon l’expression anglaise ; pour le présenter il eût fallu une plume précise et détachée, ou alors, tout à l’opposé, allusive mais intense. Faute de quoi, ce type d’histoire, dans sa réalité affreuse mais tristement banale, perd toute force littéraire ou valeur testimoniale. La prose de l’ouvrage alterne pour sa part entre coolitude, sans doute reflet d’attitudes elles-mêmes cool (« nous buvons des gintonics en lisant Jurgen Habermas et Gustav Teubner ») et douloureuse intensité  gnan-gnan (« Souviens-toi, maman,  nous étions tes enfants »). Le livre, en choisissant une franche adhésion à la pensée et à la sensibilité les plus stéréotypées, à l’écriture la plus inepte, ne peut donc que se torpiller lui-même, alors qu’il se veut convaincant et émouvant ou, sans doute, suivant la terminologie éditoriale de quatrième de couverture,  «  incandescent ».