Trois siècles d’américanisation

Avec Américanisation, Ludovic Tournès, professeur d’histoire à l’université de Genève, propose « une histoire mondiale » de ce processus à partir du XVIIIe siècle. Son essai soulève des questions fondamentales, tout en contournant la plus décisive : qu’est-ce qu’être américain ?


Ludovic Tournès, Américanisation. Une histoire mondiale. XVIIIe-XXIe siècles. Fayard, coll. « L’épreuve de l’histoire », 452 p., 25 €


Il y a dix ans, juste avant la révolution tunisienne, j’étais assis au Café de Paris à Tunis, entouré de connaissances locales. Par hasard, des amis à eux, dont un garçon de grande taille, sont passés et se sont arrêtés, pour entamer une longue discussion en arabe. Après leur départ, j’ai demandé autour de moi si le grand garçon n’était pas américain. « Mais non », m’ont-ils répondu, « c’est un ami d’enfance, on a grandi avec lui ! ». Puis quelqu’un à notre table a eu une illumination : « Steven n’a pas tort, il a vécu dix ans aux États-Unis. »

Qu’avais-je pu déceler sur le visage de ce natif de Tunis ? De fait, la décennie vécue en Amérique l’avait transformé, lui conférant une expression béate, niaise. La question n’est pas de savoir s’il avait un iPhone ou s’il aimait les westerns ; pour avoir baigné dans une ambiance américaine, son âme s’était altérée. Parce que, n’en déplaise à Ludovic Tournès, les États-Unis, c’est un état d’esprit. Or, Américanisation, un essai passionnant, s’occupe exclusivement de questions matérielles.

Pour ce faire, l’historien rebat les cartes habituelles : au lieu de considérer l’américanisation comme la diffusion internationale d’une culture construite aux États-Unis, Tournès démontre que ce phénomène comprend aussi l’assimilation des immigrants. Par conséquent, lorsque les États-Unis cherchent à « englober le monde entier », ils réussissent non seulement à diffuser l’américanité mais aussi « à faire venir, physiquement ou symboliquement, le monde aux États-Unis ».

L’auteur s’appuie sur les travaux des anthropologues des années 1970-1980 pour définir la culture comme une entité « aux frontières floues et perméables », remettant en question la notion de « culture nationale » en faveur d’une « configuration culturelle nationale ». La culture des Américains serait unique : elle ne se constitue pas en opposition aux autres, mais avec l’ensemble d’entre elles.

D’où vient sa spécificité ? De la terre, voire du rapport entretenu par ses habitants avec la terre. Citant Édouard Glissant, Tournès explique la différence entre une « identité-racine » et une « identité relation » : la première correspond à « l’absolu sacralisé d’une possession ontologique », la seconde à « la complicité relationnelle ». Seul le nationalisme américain mélange les deux, seule la culture américaine est « nationale et mondiale ».

Tout commence avec la Déclaration d’indépendance de 1776 ; elle donne le coup d’envoi au processus expliqué par Tournès, en Amérique du Nord et ailleurs. Parmi les sujets traités : le mythe de l’Ouest ; les arts (« produits culturels ») américains, dont la peinture, le jazz et le cinéma ; la modernité ; le messianisme ; les acteurs non gouvernementaux parmi lesquels des missionnaires, des réformateurs et des philanthropes ; la diplomatie culturelle ; la production de masse et la standardisation ; et l’internationalisation des produits inventés outre-Atlantique.

Américanisation. Une histoire mondiale, de Ludovic Tournès

En Crimée © Jean-Luc Bertini

Tournès, fidèle à un parti pris propre aux sciences humaines, amasse une quantité impressionnante de statistiques, afin de montrer comment les Américains ont failli conquérir la planète, avant de céder du terrain au XXIe siècle. Le cœur de son argument se trouve dans le quatrième chapitre, où il explique comment, contrairement à d’autres nationalismes construits sur une opposition entre « nous » et les « autres », celui des États-Unis se fonde sur la volonté de créer une « communauté illimitée, étendue à l’échelle de la planète », c’est-à-dire de « rendre le monde états-unien » en se dispensant d’une conquête territoriale, pour étendre son empire à travers l’inclusion de tous les pays « dans une épopée nationale à l’expansion sans fin ».

Cela se fait en trois étapes : la construction à la fin du XVIIIe siècle d’un système politique synthétique et optimal ; la conquête d’un immense territoire au XIXe siècle, accompagnée du développement d’une croyance à un « destin exceptionnel » ; enfin, au début du XXe siècle, la « préemption par les États-Unis de l’idée de modernité », leur permettant d’apparaître comme « la principale voie d’accès » à celle-ci.

Aujourd’hui, à l’aune de la révolution numérique, c’est cette dernière étape qui paraît la plus pertinente. Tournès indique la provenance du terme « modernité », formalisé par Baudelaire. Il se sépare de Baudrillard, pour qui l’histoire des États-Unis se confond avec celle de la modernité ; il insiste sur l’apparition inégale et parfois tardive de la modernité aux États-Unis, ainsi que sur le rôle joué dans la diffusion de ce mythe par les intellectuels et les hommes politiques, lesquels se sont appuyés sur des phénomènes historiques comme le taylorisme ou le fordisme, la Première Guerre mondiale et le plan Marshall.

Pour Ludovic Tournès, assimiler la modernité à l’Amérique est une illusion qui commence à s’écrouler dans les années 1970, pour être remplacée par une autre équivalence : américanisation = globalisation, équation qui atteindra son apogée dans les années 1990. La réussite de ces fausses idées serait due à la remarquable machine de propagande américaine : « Les États-Unis ont produit au cours des deux derniers siècles un arsenal discursif mutant destiné à légitimer aux yeux du monde l’idée selon laquelle le pays possède un régime parfait potentiellement reproductible dans le reste du monde. » Heureusement – l’historien laisse deviner sa réticence à l’égard de cette ambition –, les Américains auraient échoué, de façon de plus en plus évidente : « Le projet d’une communauté illimitée formulé au XIXe siècle et partiellement réalisé au XXe s’est fracassé en moins d’une décennie après la chute du mur de Berlin, contre les réalités internationales. » Ah bon ? En a-t-on informé Mark Zuckerberg ? La chute du mur de Berlin est-elle la fin de l’américanisation ? Il nous semble que l’historien fait un contresens monumental : c’est précisément la mort du communisme qui a marqué la victoire absolue de l’Amérique. One World.

On constate ici les limites de certaines sciences humaines, qui ont tendance à se focaliser sur les écrits et les déclarations d’essayistes, d’universitaires et de politiciens, à analyser des chiffres de production et des tendances macroéconomiques, au lieu de regarder ce qui se passe dans la rue. De voir ce qui s’affiche sur les écrans. D’écouter les conversations. Pourtant, cela devrait être facile pour Ludovic Tournès : spécialiste du jazz (et amoureux de l’Amérique ?), il parle sans doute bien l’anglais, il comprendrait les conversations parisiennes, souvent en américain ou en franglais. Il saurait déchiffrer l’offre promotionnelle envoyée par courriel par une boutique locale juste avant la réouverture des commerces : « Must Have du Black Friday ». Dans quelle langue a-t-elle été écrite ?

La question linguistique – négligée par Tournès, et pour cause ! – est essentielle :  aujourd’hui, on communique en « anglais » (par refoulement, on nie l’américanité de cet idiome, de même qu’on dit « globalisation » pour désigner l’imitation servile d’un mode de vie new-yorkais ou californien). Il y a un an encore, on m’envoyait des SMS débutant par « Bonjour Steven », alors que maintenant c’est uniquement « Hello Steven ». Est-ce révélateur ?

Il faudrait un Roland Barthes pour étudier d’un point de vue sémiotique la californisation, pour traiter le phénomène pays par pays. Ludovic Tournès prétend qu’un tel essai s’étendrait sur plusieurs milliers de pages, et il n’a pas tort. Comme on dit partout, « God is in the details ». Peu importe si le consommateur délaisse l’iPhone en faveur du Samsung, son âme ne deviendra pas coréenne. La révolution, pour faire écho aux généraux de la guerre du Vietnam, se passe dans les esprits et dans les cœurs. En 1919, après son retour de l’Union soviétique, le journaliste Lincoln Steffens a dit : « J’ai voyagé dans le futur, et ça fonctionne. » C’est un autre futur, aussi implacable, que j’ai lu sur ce visage américanisé à Tunis.

Cet avenir, à quoi ressemble-t-il ? À un film de Disney ou de Spielberg ? Contrairement à la mécanique complotiste décrite par Tournès, les studios reçoivent rarement des consignes du gouvernement. L’esthétique philistine, sentimentale et désérotisée de Disney fut créée à Kansas City, lorsque Walt était un inconnu. Elle ne consiste pas à romancer la conquête de l’Ouest – obsession d’intellectuels parisiens – mais à infantiliser le monde. L’Amérique, c’est le pays de l’indifférenciation sexuelle (y a-t-il une activité moins érotique que le sport, thème majeur quasiment ignoré ici ?), de l’enfant roi (pensez à Trump), de la déstructuration systémique. L’Amérique, c’est l’aplatissement érigé en principe, l’abolition de tout mystère et de toute hiérarchie, le culte de la familiarité et des surnoms (« Jimmy » Carter, « Bill » Clinton, « Joe » Biden), afin de faciliter la triomphe du capital.

L’ethos américain est né bien avant 1776, de ce côté de l’Atlantique, en amont de la « rupture » considérée comme décisive par Tournès, transplanté à travers l’Atlantique par les puritains. Expliquer sa spécificité par le rapport de l’homo americanus à la terre renvoie étrangement à Buffon : c’est une interprétation bien française, reflet de l’idéologie hexagonale, voire une projection. Bref, l’américanisation, c’est une épopée européenne.

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