Zalmen Gradowski, ou la poésie comme témoignage

Quatre textes de Zalmen Gradowski, membre polonais du Sonderkommando au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau entre 1942 et 1944, nous sont parvenus des fosses communes creusées autour des fours crématoires. Écrits en yiddish et traduits en français en 2013 (1), ils paraissent pour la première fois en allemand, dans une édition philologique établie à la suite d’un minutieux retour aux manuscrits. C’est-à-dire dans une édition pour la première fois réellement intégrale, reproduisant jusqu’au souffle, jusqu’aux soupirs et aux silences inscrits sur la page de Gradowski.


Zalmen Gradowski, Die Zertrennung. Aufzeichnungen eines Mitglieds des Sonderkommandos. Édition établie par Aurélia Kalisky. Trad. du yiddish vers l’allemand par Almut Seiffert et Myriam Trinh. Suhrkamp, 350 p., 25 €


Nietzsche faisait de la philologie une affaire de science, de politique et d’éthique : cette édition montre que ce n’était pas un vain mot ; que la poésie, langue de ces poèmes fulgurants venus de l’enfer ou encore « récits de titan », comme les appelle Philippe Bouchereau, que cette poésie donc frappée d’interdit (Theodor W. Adorno), « mise en suspens » (Imre Kertész) après Auschwitz, fut l’un des langages des victimes pendant la catastrophe, parce que la subversion du verbe et de la représentation qu’elle met en œuvre permit d’exprimer l’inexprimable, mais surtout parce qu’elle fut le signifiant d’un acte de résistance autant que de commémoration.

Certains se souviennent peut-être d’un récit saisissant dans Shoah de Claude Lanzmann. Il émane de Filip Müller, lui aussi membre du Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau. Il relate l’entrée dans la chambre à gaz des femmes tchèques, arrachées à ce qu’on a appelé le « camp des familles » : conscientes du sort qui les attend, du lieu où elles s’apprêtent à pénétrer, elles se mettent à entonner leur hymne national. En entendant s’élever cette mélodie qui réveillait en lui un temps à jamais disparu, en voyant la dignité de ses compatriotes qu’il conduisait vers la mort, Müller, submergé par le désespoir et la douleur, décide d’en finir et d’entrer avec elles dans la chambre à gaz. Ces femmes le refoulent cependant et dénoncent l’inanité de son geste. Mieux valait survivre, plutôt que de sombrer dans le néant, ne serait-ce que pour révéler au monde ce qui se réalisait alors en secret : le meurtre de tout un peuple. Müller aura survécu et témoigné – après coup. D’autres, qui ne survivront pas, auront réussi à témoigner dans le présent innommable de ce meurtre.

Zalmen Gradowski avec son épouse Sonia (vers 1935)

Zalmen Gradowski avec son épouse Sonia (vers 1935)

Zalmen Gradowski est de ces derniers. Au sein du Sonderkommando, il faisait partie d’un groupe de résistants et vivait dans l’attente de la possibilité d’un sabotage qui, sinon détruise, au moins enraye la machine de mort. Entre-temps, écrire était aussi envisagé comme un acte de lutte. On sait par le témoignage de Shlomo Dragon, un survivant, que cet acte supposait une organisation collective, non seulement parce qu’il nécessitait la complicité et la coopération d’autres membres du Kommando, ne serait-ce que pour obtenir de quoi écrire ou pour que cette activité reste secrète ; mais Aurélia Kalisky ajoute que, vraisemblablement, ceux qui écrivaient (Leib Langfus, Zalmen Levental, entre autres) s’étaient aussi coordonnés entre eux pour se répartir la tâche de ce récit impossible, dont ils attendaient non seulement qu’il informe le monde, mais aussi qu’il serve de preuve.

Leurs témoignages, écrits dans le « péril le plus extrême », devaient rester au secret, non pour sauver leurs auteurs qui se savaient inéluctablement condamnés, mais pour ne pas être détruits avant d’atteindre un éventuel destinataire. Ce péril était celui de la destruction totale, de la destruction de la destruction, de l’effacement de ses traces, de sa mémoire, c’est-à-dire le risque que cette page de l’histoire ne fût jamais écrite. Il obligeait les auteurs à adresser leurs textes non à leurs contemporains mais au monde d’après. À l’instar de ses compagnons écrivains, Gradowski enfouit son texte dans le sol d’Auschwitz, comme on jette une bouteille à la mer ou une missive dans le temps, adressée à l’avenir, dans la foi qu’elle trouvera lecteur dans un monde rédimé.

Les quatre textes disponibles de Gradowski, sous la forme de deux liasses retrouvées séparément à la libération du camp en 1945, constituent un seul et même récit. Il raconte comment sont progressivement et savamment brisés tous les liens qui se nouent entre les humains et les unissent au monde, aux lieux, aux objets, aux êtres ; tous ces fils innombrables qui font la trame d’une vie, forment le tissu conjonctif d’une humanité et, à l’intérieur de celle-ci, font de chaque humain un monde – qui font monde. Ces quatre textes épinglent les événements marquants comme autant d’étapes d’une expérience narrée à la première personne et jalonnent un récit d’un lyrisme halluciné et visionnaire mis au service d’une démonstration rigoureuse, implacable et profondément politique, révélant le processus de destruction de l’humain en chacun de ces individus qui jadis composaient encore un peuple, une « famille », dit Gradowski. Progressant pas à pas – « N’aie crainte, écrit Gradowski s’adressant à son lecteur, je ne te révélerai pas la fin avant de t’avoir montré le début » –, de texte en texte, ce récit lancinant met en scène l’œuvre de désintégration systématique et inlassable de l’humain, sans cesse recommencée jusqu’à l’anéantissement, car toujours des fils se renouent au sein même du camp et retissent ailleurs et autrement d’autres liens entre les prisonniers ou avec leur milieu.

Zalmen Gradowski avec son épouse Sonia (vers 1935)

Photographie des Sonderkommandos, prise à l’intérieur du camp d’Auschwitz-Birkenau : les corps en train d’être brûlés

Le premier texte raconte la déportation, l’arrachement au pays ; le voyage en train, la soif, l’isolement hors du monde qui défile derrière les fenêtres, déjà inaccessible ; l’arrivée au camp, la séparation des familles, puis la disparition sans bruit, sans trace, sans reste, des femmes, des hommes et des enfants du convoi. S’ensuit la découverte effroyable faite par les quelques survivants qu’ils se trouvent désormais orphelins ou veufs, endeuillés sans possibilité de deuil, exilés, apatrides, sans nom, dépossédés de tout, de leur identité, de leur culture, de leur langue, de leurs proches, de leur monde, du monde, sans plus aucun passé ni avenir, nus et seuls absolument.

C’est cette progression vers ce qui sera la « grande coupure » (« der grosse Riss »), pour reprendre la traduction en français de Batia Baum, que, de texte en texte, Gradowski relate comme on raconterait un conte fantastique et horrifique. Ce processus, Philippe Bouchereau le nomme désappartenance, prolongeant très précisément le mouvement de conceptualisation à l’œuvre dans cette écriture narrative et poétique ; Aurélia Kalisky, quant à elle, y discerne « en son sens littéral comme métaphorique l’essence de la violence exercée durant le génocide ». Dans son deuxième texte, « Une nuit de lune », Gradowski met en scène la prise de conscience de cette désappartenance, sous la forme d’une plainte adressée à cet astre témoin, dont la beauté et l’éclat resplendissent dans la nuit, indifférents au « grand malheur » qui s’abat sur les victimes.

C’est elle toujours qui agit dans le « Transport tchèque ». Gradowski y raconte, au présent cette fois, l’épisode que se remémorait Filip Müller dans Shoah : les femmes subitement séparées de leurs maris, privées de leurs moindres effets personnels, dénudées, arrachées à leur « manteau de vie », avant d’être mises à mort et de disparaître en fumée. Comme Müller, il les entend entonner l’hymne tchèque, il entend aussi l’Internationale et le Chant des partisans. Ce qu’il perçoit alors, c’est le geste de révolte sans espoir de ces femmes qui, à travers leur hymne national, rappellent aux SS ce qui les relie encore à leur peuple en guerre contre eux justement ; à travers l’Internationale, le front russe sur lequel ils sont en train de perdre la guerre ; quant au Chant des partisans, il est le rappel de leur lien à la résistance juive.

Zalmen Gradowski avec son épouse Sonia (vers 1935)

Photographie des Sonderkommandos, prise à l’intérieur du camp d’Auschwitz-Birkenau : les corps en train d’être brûlés

Enfin, dans le texte que Kalisky place en dernier, comme l’étape ultime de la désappartenance, radicale désintégration de ce qui faisait encore du Sonderkommando une « famille humaine », Gradowski raconte comment, un beau matin, la moitié des membres de cette « unité spéciale » est appelée à la mort, arrachée au collectif sans que ceux qui restent soient capables du moindre geste solidaire, de la moindre révolte, paralysés par ce dernier lien qui les unit encore à la vie, leur instinct de vie justement, absolument vain et absurdement plus fort encore que la solidarité et la « fraternité » qui les attachaient indéfectiblement à leurs compagnons de douleur et les laissent irrémédiablement endeuillés, mais surtout, encore une fois, brisés, mutilés dans leur intégrité morale, dans leur humanité. La « grande coupure » advient, en arrachant l’homme à sa propre humanité. Loin de toute dénonciation de collaboration dont furent parfois l’objet les membres des Sonderkommandos, ces « unités spéciales » contraintes de mener à la mort leurs semblables et de traiter leurs corps après afin que disparaisse de la surface de la terre jusqu’à la trace de leur existence, Gradowski démontre qu’instituer des victimes en acteurs de la politique de mort et d’assassinat nazie relevait de la plus sophistiquée des tortures et était un acte politique ultime d’une efficacité redoutable.

Un témoignage n’existe qu’adressé, écrit Aurélia Kalisky. Cette « grande coupure » étant avant tout coupure d’avec le monde et d’avec les contemporains, pour surmonter cette séparation, chaque texte de Gradowski est précédé d’une lettre ; toutes sont écrites au passé sauf la dernière, alors que ses récits sont pris dans le présent de l’événement, dans l’urgence de témoigner avant la disparition. Ces lettres, messages venus d’un vivant qui se sait d’ores et déjà mort, ce de profundis clamavi, interpellent un futur et potentiel lecteur. Gradowski l’invoque avec ferveur en même temps qu’il l’édifie au long de son récit, et il faut entendre le verbe « édifier » en son sens plein : il lui apprend très concrètement comment fut orchestrée la destruction de tout un peuple, mais surtout il le crée de toutes pièces dans un pur acte de foi. Pour ce faire, il le nomme : « homme », « heureux citoyen du monde libre » et il le décrit : cet homme sera protégé par un système juridique et politique garantissant sa liberté, son intégrité physique et les liens moraux et politiques qui l’obligent vis-à-vis de l’humanité. Seul cet homme sera en mesure de lire ce récit et de comprendre le sens et la justice qu’il réclame, mais il viendra du monde de l’après, d’après sa mort, d’après la mort de son peuple.

Zalmen Gradowski avec son épouse Sonia (vers 1935)

Photographie des Sonderkommandos, prise à l’intérieur du camp d’Auschwitz-Birkenau : une femme est emmenée à la chambre à gaz

L’odyssée compliquée de ces textes, que retrace Aurélia Kalisky, passe par la Pologne, l’Allemagne, l’URSS, Israël. Il aura fallu attendre les années 2000, plus d’un demi-siècle, pour qu’ils soient enfin traduits directement du yiddish, d’après les transcriptions qui en avaient été faites après la guerre. En France, l’édition qu’en fait Philippe Mesnard en 2013 est la première à rassembler les deux liasses du manuscrit. Celle d’Aurélia Kalisky est la première en Allemagne. Publiée par les éditions Suhrkamp dans une collection de grands textes littéraires, elle fait enfin entrer le témoignage de Gradowski dans le patrimoine de la littérature.

Ce long temps de lecture s’explique sans doute par la fragilité, la vulnérabilité de ces manuscrits, restés enfouis dans le sol, en deux lieux séparés, après la disparition de Gradowski. Mais ce ne fut pas la seule raison. Comme le relève Aurélia Kalisky, ce retard fut aussi le fait de la difficile lisibilité de ces textes. Il fallut d’abord une révision du jugement émis entre autres par Primo Levi, qui avait inscrit les membres du Sonderkommando dans la fameuse « zone grise », cette zone « aux contours mal définis, qui sépare et relie à la fois les deux camps des maîtres et des esclaves » et qu’il définissait comme « l’ossature du camp » dans Les naufragés et les rescapés (1986, traduit en français en 1989). Claude Lanzmann, qui fut l’un des premiers à donner ouvertement et massivement la parole aux survivants de ces « unités spéciales », contribua sans nul doute à modifier l’écoute accordée à leurs témoignages, qui avaient été jusque-là presque uniquement utilisés à titre de preuve pour la justice.

Mais il fallut encore attendre les travaux sur la tradition littéraire et l’effervescence du débat intellectuel dans la culture yiddish à partir du XIXe siècle pour que l’on puisse accepter que ces textes témoignent jusque dans leur forme et que l’on comprenne combien les poèmes élégiaques de Gradowski constituent aussi une réponse au génocide par le lien qu’ils nouent à la tradition littéraire yiddish. Il y eut, en France, les ouvrages de Rachel Ertel (La langue de personne et Un brasier de mots, Liana Levi, 2003) ainsi que ceux de Catherine Coquio portant directement sur la littérature de l’extermination (La littérature suspendue, L’Arachnéen, 2015). Dans La grande coupure, Philippe Bouchereau, qui lui emprunte son titre, consacre à Gradowski son dernier chapitre et démontre la portée existentielle et théorique de cette écriture. L’essai que signe Aurélia Kalisky à la suite de son édition montre de manière magistrale combien le sens de ce témoignage se situe essentiellement dans une écriture qui érige ces textes, à l’heure de la disparition de tout un peuple et d’une culture, en un acte de commémoration, une oraison non seulement aux morts, mais aussi à une culture et à sa langue.

C’est pourquoi le geste d’Aurélia Kalisky se fait avant tout philologique. Il revient sur les différentes traditions littéraires nées dans la langue yiddish à la suite de la recrudescence des persécutions antisémites en Europe de l’Est à la fin du XIXe siècle et dans la suite de la révolution soviétique. À la tradition religieuse des lamentations fit suite une autre, profane, qui répondait aux appels répétés d’historiens (Simon Dubnov, notamment) de se souvenir, de témoigner, de documenter leur histoire et enfin d’en devenir les sujets et les écrivains. Les victimes prises dans le piège de la politique de mort menée par les nazis auront répondu à cet appel. Aurélia Kalisky note que jamais on n’aura autant écrit que dans les ghettos et dans les camps. Très vite, l’extermination a été comprise pour ce qu’elle était : l’ultime catastrophe. « Quel sera le poète qui pérennisera notre mémoire ? », demandait-on.

Gradowski semble avoir voulu répondre à cette injonction, lui qui s’était rêvé écrivain dans sa jeunesse. Ses textes convoquent les multiples traditions littéraires yiddish et d’autres encore. S’il reprend la forme religieuse de la lamentation, il en retourne cependant le sens : ce n’est plus l’Alliance avec Dieu qu’elle scelle, mais l’Alliance avec son peuple martyr, sur le point de disparaître. Ainsi ses imprécations contre la lune se muent-elles en incantation en faveur des victimes. S’il endosse les habits d’un poète invitant son lecteur à traverser les cercles de l’enfer, à l’image de Virgile, dans la Divine Comédie, guidant le lecteur dans ces contrées de l’outre-monde, ce n’est cependant pas pour y révéler une justice rétributive, expression de l’ordre divin, où chaque peine endurée reflète une vie passée et brosse le portrait d’un individu, mais un massacre aveugle, où tous les individus sont voués à disparaître en fumée, indifféremment, sans laisser nulle trace de leur vie. De même, ce n’est pas le péché qu’il découvre dans la nudité des femmes du « transport tchèque », mais, à rebours de la Genèse, la beauté dont il les vêt par ses mots ; il les couvre à nouveau de leur « manteau de grâce », et le désir, qu’il fait circuler au fil de son récit halluciné entre tous les protagonistes présents dans cette scène de mise à mort, la transfigure en noces sacrées. Gradowski reprend autant qu’il démonte dans son écriture à la fois toute l’histoire littéraire de sa culture et toute l’action de destruction de l’humain perpétrée par les nazis, pour, s’identifiant avec toutes les victimes – « J’ai été placé par les diables comme gardien aux portes de l’enfer, des portes par lesquelles sont passés et passent encore des millions de juifs venus de toute l’Europe. J’ai parlé à chacun d’entre eux et ils m’ont confié leur ultime secret de vie. Je les ai accompagnés dans leurs derniers pas dans la vie, jusqu’à ce qu’ils soient pris dans les serres de l’ange de la mort et disparaissent hors du monde pour toujours » –, épousant le sort des femmes, hommes, enfants, frères, sœurs, pères, mères, époux et épouses, reconstituer sur le papier tout son peuple en une seule famille et y impliquer jusqu’à son lecteur. À rebours de cette « grande coupure », chaque lecture de son texte actualise l’acte de communion profane et de commémoration auquel il appelle.

Gradowski meurt le 7 octobre 1944, dans un acte de révolte par lequel fut tentée la destruction de l’un des crématoires d’Auschwitz-Birkenau ; il avait entre-temps soigneusement enterré ses textes protégés dans des bouteilles de fer. Une lettre arrive toujours à son destinataire, disait Jacques Lacan. Celles de Gradowski auront-elles attendu soixante-seize ans pour le trouver au pays de ses bourreaux ? Ce n’est pourtant pas exactement dans leur langue que la traduction d’Almut Seiffert et Myriam Trinh les fait exister aujourd’hui. Aidés par Gradowski lui-même qui, sans doute pour être compris du plus grand nombre, écrivit dans un yiddish littéraire dont la structure mime celle de l’allemand, les deux traducteurs les font exister dans une langue qui charrie avec elle une tout autre histoire, celle des traductions de la Bible, celle de la littérature et de la poésie allemande, tout comme l’écriture de Gradowski charrie avec elle de multiples traditions littéraires.


  1. Au cœur de l’enfer, trad. du yiddish par Batia Baum, édition établie par Philippe Mesnard, Kimé, 2013.