Chronique joyeuse des luttes féministes

En cette saison où pleuvent les synthèses sur ce que l’on sait des femmes ou du féminisme, du genre et des luttes sociales qu’ont menées les femmes, Rage against the machisme est éclatant de fraîcheur. Sur un mode incisif et familièrement déjanté, en habituée de la communication médiatique des chaînes indépendantes [1], Mathilde Larrère prouve combien elle sait son XIXe siècle autant que le XXe, tant par l’érudition de la formation la plus orthodoxe que pour être tombée dans la marmite du militantisme dès l’enfance.


Mathilde Larrère, Rage against the machisme. Éditions du Détour, 224 p., 18,90 €


Le style vif de l’auteure sait aussi faire partager tout ce que chacun.e se doit de savoir. Mathilde Larrère raconte cela avec le naturel de la conversation que rien n’arrêtera, le tout supporté au sens le plus rugbystique du terme par le parti pris d’illustration de Fred Sochard, la maquette des éditions du Détour qui invente un genre de livre influencé des « Mook » et pose en contrepoint toujours et partout la discordance du temps dans les références du texte, de quoi inviter à un usage immédiat et décapant de ce gai savoir.

On ne saurait assez se féliciter de pareille densité des faits évoqués. Détaché des notes critiques mais porté par la sûreté des évaluations, le récit est taraudé par des méditations vécues et concrètes. Point de misérabilisme, une ironie mordante conduit l’affaire et la rage revendiquée devient le support de synthèses balancées dans le maniement de l’ironie et de la pointe. Les plus averti.e.s retrouveront les batailles d’une vie, brève ou au long cours, les canons du domaine allégrement évoqués satisferont les historien.ne.s de métier, car on y évoque dans un tourbillon absolument tout ce qui doit se savoir et en prime ce qui a été oublié, sorti des programmes, bref, passible d’une négligence injustifiée.

Bien sûr, tout cela n’est livré que dans l’épure de multiples travaux antérieurs, mais pour en donner la substantifique moelle de ce qui devrait devenir un manuel. D’autant qu’à tout instant, Mathilde Larrère se saisit du présentisme de notre époque pour retrouver et réaffirmer, prouver et redémontrer ce qu’elle pose de façon cardinale et militante, le droit au travail, les droits des travailleuses, des constantes non réductibles aux analyses du féminisme conçu selon une histoire des sensibilités inféodée aux credo de l’histoire des mentalités, car alors prédominent les analyses qui en reviennent aux « vagues » successives : le suffragisme, puis le droit à la contraception et à l’IVG, enfin les droits et la liberté de l’intime. Or, tout s’imbrique à jamais.

Mathilde Larrère, Rage against the machisme

Fred Sochard © Détour

L’esprit et la réelle modestie de l’auteure, qui confesse n’avoir que récemment découvert l’importance de tel ou tel fait, doivent convaincre ceux que sa grande liberté de ton effaroucherait, et cette attitude réellement démocratique peut en revanche rassurer les impétrant.e.s de ce combat sans fin : nul.le ne saura jamais tout d’une affaire sans cesse renouvelée, mais rien ne peut éviter de s’y confronter un jour ou l’autre, ce que démontre la diversité des approches. Malgré l’encyclopédie du propos, le style pontifiant, les protocoles d’évitement de la contradiction n’appartiennent pas à cette planète de la contre-réfutation aiguisée. Les séquelles des turpitudes, des agissements du droit et du pouvoir au fil des siècles, des régimes et des gouvernements, font ventre à cette ogre historienne d’une nouvelle génération qui adopte une écriture sous-tendue d’oralité. Pour autant, l’arsenal de guerre du propos découle des solides bases que reflètent les conseils de lecture et, pour mémoire, la chronologie donnée.

Si un livre de synthèse ne se résume pas, sauf à dévoiler par son admiration ses propres lacunes, on ne peut que se réjouir de l’aisance à manier la vanne de potache, la référence actuelle imprévue pour renverser ou conforter quelque contre-adage. Rage against the machisme est constamment joyeux, ce qui ruine les effets du politiquement correct qui avait engendré un misérabilisme pesant (les femmes, les pôôvres !) avant que la cancel culture ne gère dans le mutisme et l’évitement tout ce qui déplairait. On en étouffait à force de ne rien soulever que de très reconnu et consensuel ; ici, tout se dit, se relève dans sa puissance disruptive. Le slogan passé ou présent signale ou ridiculise des positions récurrentes sans que rien soit laissé à l’à-peu-près : le diable est toujours dans la marmite, objet des femmes, comme il est théologiquement et idéologiquement dans le détail. Un des derniers mots en est, situé en France et daté du 24 novembre 2019 : « Je rêve d’une France où les femmes qui parlent de viol seront plus écoutées que les hommes qui parlent de voile ». On n’est pas sortis d’affaire !

On a aussi plaisir à trouver des chansons de lutte, que ce soit l’hommage rendu en 2005 aux sardinières de Douarnenez en 1924-1925, une lutte qui fut très dure. Les slogans d’hier ressortent du placard, aussi vifs sur le papier qu’ailleurs sur les murs. On aurait tendance à oublier les dénonciations du viol des années 1970 comme chaque fois qu’une question est reprise à nouveaux frais : non, rien ne se perd, et c’est à la pédagogie d’en reprendre ce qui ne passe pas. Cette réalité irrédente accroche alors ceux qui voudront lire plus posément les études sur les femmes, voire le féminin avec Yannick Ripa, Histoire féminine de la France, de la Révolution à la loi Veil, 1789-1975, préfacé par Michèle Perrot (Belin, 2020) ou sur le féminisme grâce à l’immense synthèse de Michelle Zancarini-Fournel, avec Bibia Pavard et Florence Rochefort, Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours (La Découverte, 2020).

Mathilde Larrère, Rage against the machisme

Le torchon brûle, annonçait sagement le journal des années 1970. Aujourd’hui, c’est internationalement que le discours et les pratiques circulent, s’évaluent, se renforcent. La traduction signale les moments de ces rencontres. Les amateurs d’histoire intersectionnelle trouveront aussi le triste destin de Solitude, cette femme noire qui a participé à l’insurrection des marrons dans les mornes pour échapper au retour de l’esclavage en Guadeloupe et qui, prise, fut exécutée en 1802 au lendemain de son accouchement. On trouve aussi la mention de Leila Malika El Fassi, seule femme signataire du manifeste pour l’Indépendance du Maroc en 1944 ; et, pour les années 1970, le rôle des féministes radicales américaines et ensuite des lesbiennes et transgenre. Tout le monde s’accorde depuis peu à souligner le rôle intellectuellement moteur de ces mouvements.

Bref, « le plus souvent dans l’histoire, anonyme était une femme », dit Virginia Woolf, mais, après ce livre, nul.le rendu.e aux évidences premières n’aura plus la mémoire aussi fâcheusement sélective, car la pédagogie de Mathilde Larrère est payante. Le côté sans concession et farceur qui fut un temps un signe du premier MLF interpelle, il dit les combats continués, mais, plutôt que de faire pleurer Margot, il ridiculise les tenants de la fatalité. Le partage du savoir, l’horizontalité de la pensée ainsi pratiquée et le dialogue qu’il suppose ont rompu avec le ton catéchistique de la chaire et de ses protocoles d’autorité, et même avec l’autorité du penseur critique « qui savait » et se trouve dépossédé de son aura.

Ces temps s’éloignent, désormais nous savons tous et toutes, et nous savons que nous savons ; les paillettes de ce savoir par facettes, des milliers d’étincelles (au bas mot, vu les preuves administrées à chaque page) aideront chacun.e à puiser pour contrer ce qui se joue et se dit à tout instant, un besoin pressant malgré l’ampleur des chemins parcourus et des luttes passées. L’abolition rhétorique des barrières n’exclut pas la performance factuelle de l’auteure, moins encore une vigilance partagée, même si l’esprit de sérieux s’accompagne du rire et du sarcasme qui emporte d’un même mouvement l’oppresseur et les parangons du bien-penser. Le pari est réussi, c’est un cadeau pour chacun.e, le plus grand nombre constituant l’évident destinataire du livre auquel on souhaite le plus grand succès.


Comme Les Détricoteuses, à retrouver sur Mediapart.

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