Archéologie du vertige

Lors de l’année universitaire 1971-1972, Jacques Derrida met au programme de son séminaire le thème « Philosophie et rhétorique au XVIIIe siècle : Condillac et Rousseau ». Le premier de ces auteurs est déjà un vieux compagnon, le second davantage encore. On rencontre Condillac (1714-1780) dans l’œuvre de Derrida dès 1967 et De la grammatologie, mais aussi dans Marges de la philosophie en 1972. En 1973 paraîtra L’archéologie du frivole, entièrement consacré à une lecture du philosophe empiriste français, fruit certain du séminaire. Et aujourd’hui surgit ce texte, Le calcul des langues, lui aussi sans doute issu des travaux préparatoires aux séances du séminaire, que le philosophe destinait probablement à un livre.


Jacques Derrida, Le calcul des langues. Distyle. Édition établie par Geoffrey Bennington et Katie Chenoweth. Seuil, coll. « Bibliothèque Derrida », 108 p., 18 €


Il s’agit d’abord d’un formidable exercice de lecture, une lecture qui ne se laisse impressionner ni par la signature ni par l’ensemble des sédiments qui constituent le corpus « Condillac ». Une lecture qui veut « séduire » le texte, « l’écarter de lui-même mais juste ce qu’il faut pour le surprendre encore, tout près de son contenu, qui peut s’ouvrir comme un rien » (L’archéologie du frivole, Galilée, 1973). Lire Condillac, plus exactement le relire après De la grammatologie, dans le cadre d’un séminaire sur rhétorique et philosophie, autrement dit sur le discours de la philosophie au XVIIIe siècle, c’est, pour Jacques Derrida, tenter de l’arracher à une tradition interprétative dépendante de Maine de Biran et qui y voit une « doctrine double », un textus duplex hésitant, boitant entre sensualisme et « activisme sémiologique », et montrer, précisément, que c’est cette hésitation, ce boitement, qui en constitue l’intérêt aujourd’hui.

En passant, Derrida poursuit sa critique de l’épistémè foucaldienne déjà esquissée dans L’archéologie du frivole et doute que le texte de Condillac se laisse enfermer dans une « configuration historico-théorique » sans laisser éclater un « éclat de rire déniaisant », sans faire trembler les étiages de l’historien des idées et sans commander « une lecture stéréographique, mobilisant plusieurs plans, reconnaissant l’hétérogénéité des sites textuels, libérant le texte de sa petite clôture graphique ou discursive ».

Jacques Derrida, Le calcul des langues. Distyle

Portrait d’Étienne Bonnot de Condillac, philosophe, écrivain et économiste par le graveur Pierre Michel Alix, d’après Giuseppe Baldrighi (entre 1791 et 1801) © CC/Paris Musées/Musée Carnavalet

Avant (ou concomitamment à) l’écriture de Glas, qui paraîtra aussi en 1973, Derrida éprouve le besoin d’utiliser la composition en double colonne (fin du tableau, début du stéréographe). Le motif en est complexe : il tient à la fois à l’œuvre de Condillac, au thème et la lecture tentée dans le séminaire. À l’œuvre, on l’a dit, comme textus duplex, mais en réalité dominée par la thématique de la liaison, de la combinaison, de l’articulation ; à l’intitulé même du séminaire – rhétorique et philosophie – car les deux disciplines s’enroulent l’une sur l’autre (« une rhétorique ne peut pas ne pas impliquer tout un appareil philosophique, un concept du signe et une théorie du langage, soit tout un réseau de philosophèmes ») au point de former « une seule colonne torsadée, vrillée, divisée, double corps d’une liane enroulée sur elle-même » ; à la lecture tentée, car celle-ci, « en deux colonnes inégales », boiteuses, donne à lire « en le détournant de lui-même [et de la tradition interprétative] d’un violent coup de grille, le texte de Condillac ». Ornement et boitement, sensation et signe, langage d’action et signe arbitraire, Condillac combine des liaisons mais entend à la fin réduire l’analogie (la rhétorique) dans la langue parfaite (la philosophie) de son fameux traité posthume La langue des calculs (1798) que Derrida renverse en « calcul des langues », pour caractériser « l’opération qui soutient tout le déploiement du discours de Condillac », parce qu’il faut « décomposer autrement la décomposition philosophique de Condillac. La déconstruire dans son art élémentaire, la démonter pratiquement dans son analytico-logique partout où elle prétend rejoindre l’élémentaire et toucher au simple : opposer à la succession de son discours un espace autre qui ne soit ni celui du simul tabulaire ni celui de la suite linéaire, une complexité qui ne soit pas de composition combinatoire », et montrer, « démontrer » même, l’irréductibilité de la rhétorique, fût-elle restreinte, dans la philosophie.

Depuis que Derrida avait mis en évidence la logique de la suppléance et du supplément dans ses premiers travaux sur Husserl, il avait déjà confronté Rousseau et Condillac sur ce point dans De la grammatologie. Il y revient ici en prenant soin de bien marquer les divergences. Et c’est presque un Condillac hégélien qui émerge de cette lecture, dans la mesure où l’abbé, ami de Diderot et de Rousseau, avec lesquels il pique-nique, ne veut rien perdre, là où Rousseau accepte la rupture. C’est par degrés, chez Condillac, que l’on passe du besoin au langage d’action, du geste à la parole dans des phases de suppléances successives (liaison, combinaison, articulation), alors que Rousseau situe l’origine du langage dans la passion en rupture avec le besoin. Si le logocentrisme de Condillac intéresse Derrida, c’est qu’il ne se laisse pas enfermer dans un jeu d’oppositions, sa plasticité laisse place à des échappées. Rien n’en témoigne mieux que la façon dont le thème, obsessionnel, de la méthode finit pas se dérouter lui-même dans la digression (tel Tristam Shandy) : « les langues ne sont que des méthodes et les méthodes que des langues » ; si les langues « calculent », l’écart, la digression, doivent contribuer à la bonne économie encadrée par le sujet et la fin (du discours), mais la méthode est secrètement travaillée par « l’agrément », les liaisons se révèlent n’être pas de simples combinaisons et c’est ainsi que tout le sensorium corporel prend le langage, le signe, dans le vertige de la digression infinie.

Excroissance, trace, reste, digression… quel que soit le statut de ce texte, dont on ne sait si Derrida aurait autorisé qu’on en fît un livre, on ne pourra plus lire ses écrits de la fin des années 1960 et du début des années 1970 sans tenir compte du Calcul des langues. Non pas tant par ce qu’il laisse déjà entendre, le thème de la vie-la-mort par exemple, déjà présent au fond dans La voix et le phénomène, ou encore celui du toucher (étrangement, Condillac n’apparaît pas dans Le toucher, Jean-Luc Nancy), mais parce que, s’emparant de la question du langage (question de l’époque, avec l’essor de la linguistique), il montre que le discours philosophique ne maîtrise pas ses liaisons, combinaisons, articulations. Derrida force la philosophie au vertige.

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