Les sources de la haine

Les guerres de Religion ont meurtri la France pendant quarante ans. Elles ont vu une explosion des haines politiques et religieuses. Yann Rodier analyse  les efforts que fait la monarchie, dans la première moitié du XVIIe siècle, pour freiner et contrôler les passions haineuses. Il s’appuie exclusivement sur une documentation imprimée. Le sujet passionne, mais la méthode interroge.


Yann Rodier, Les raisons de la haine. Histoire d’une passion dans la France du premier XVIIe siècle. Champ Vallon, 496 p., 30 €


Pour éviter que le pays ne replonge dans la crise, les autorités monarchiques bénéficient de l’expertise d’une vaste production de livres sur la haine. Yann Rodier les qualifie de textes anthropologiques. Il présente ce nouveau savoir en examinant successivement les divers apports, de la controverse confessionnelle aux sciences politiques en passant par les traités de civilité. On y découvre que la haine n’est ni bonne ni mauvaise et qu’il faut apprendre à la mettre au service du bien. D’ailleurs, l’amour du bien n’est-il pas haine du mal, avec laquelle il ne forme qu’une seule et même passion ?

L’essentiel du livre est consacré à l’étude des principales crises politiques entre 1610 et 1659, sous l’angle de la gestion du rapport à la haine. Yann Rodier analyse surtout des libelles, pamphlets et autres imprimés à caractère polémique. Il leur attribue une fonction performative, facilitée par le savoir anthropologique évoqué plus haut. Pour contrer la haine en tant qu’émotion active dans le royaume, il faut « penser et panser la violence », en particulier pour canaliser les émotions du populaire, dont les haines peuvent provoquer des révoltes. D’où la volonté d’orienter la haine vers l’extérieur, avec pour cible l’Anglais et, de plus en plus, l’Espagnol, auxquels le roi de France fait la guerre. Il s’agit de faire entrer les sujets dans un régime émotionnel de l’antipathie d’État, où l’on bascule d’un ennemi religieux à un ennemi étranger. Ainsi ces haines relèvent-elles de la construction d’un sentiment national.

La monarchie, au nom de l’ordre intérieur, est alors prête à sévir contre les catholiques qui s’en prennent aux protestants lors d’émeutes (ainsi, en 1621, à Charenton et à Tours) : la cible, ce sont les rebelles, quelle que soit leur confession, et non plus les ennemis de la foi. Le même constat prévaut pour les guerres des années 1620 contre les protestants : ils sont combattus, affirment les déclarations officielles, comme révoltés, et non comme hérétiques. Sous le régime de l’édit de Nantes, en effet, la guerre de Religion n’est plus de mise : il faut haïr le péché et non le pécheur, l’hérésie et non l’hérétique.

Yann Rodier, Les raisons de la haine. Histoire d'une passion dans la France du premier XVIIe siècle

Concino Concini, maréchal d’Ancre, assassiné en 1617 (XVIIe siècle) © Gallica/BnF

Les hommes de pouvoir entendent agir avec efficacité sur ce que Yann Rodier désigne de façon récurrente comme la « psyché collective ». Il insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une lutte pour la conquête d’une « opinion publique ». Pas question en effet d’ouvrir un débat et de convaincre les destinataires sur la base d’une rationalité discursive. Il faut jouer sur les émotions, de manière à provoquer une haine positive ou à écarter une haine nuisible au bien commun, en remportant une véritable « guerre psychologique ». Yann Rodier souligne d’ailleurs la maitrise croissante du champ polémique par le pouvoir et la réussite en ce domaine de Richelieu. Elle est cependant radicalement remise en cause par les mazarinades, cette grande explosion pamphlétaire de la Fronde (1648-1653).

Yann Rodier s’appuie avant tout, dans son interprétation comme dans son recours aux sources imprimées, sur Denis Crouzet et sur son livre qui a fait date, Les guerriers de Dieu (Champ Vallon, 1990). Or cela pose deux problèmes dans le rapport aux guerres de Religion. Considérer d’abord, comme Crouzet, cette période à travers le prisme de l’exercice d’une « violence sacrale » par des « guerriers de Dieu » catholiques en donne une vision tellement partielle qu’elle en devient problématique. Yann Rodier postule ensuite que le premier XVIIe siècle est obsédé par la crainte du retour des violences religieuses. Il en fournit des indices textuels probants mais il ne se donne guère les moyens de jauger la validité de cette obsession.

En effet, ce que les gens redoutent, c’est plus la guerre en soi, civile ou extérieure, que les tueries proprement confessionnelles. Bien des indices montrent qu’en 1598 c’est le retour de la paix qui intéresse la masse des sujets, pas les modalités du règlement religieux. D’autre part, est-on sûr que le traumatisme dure ? Le niveau ordinaire de la violence sociale (présence de la mort, malnutrition, épidémies, conditions de travail) interroge sur l’évidence de sa pérennité et sur la profondeur sociale et temporelle d’une telle « mémoire collective ». Son instrumentalisation dans les discours, dont on a effectivement de nombreuses traces, n’est pas ici une véritable garantie.

Le dossier de la mort de Concini permet de faire apparaître les réserves qu’on peut formuler sur la méthode adoptée. Ce favori italien de la régente Marie de Médicis, mère de Louis XIII, est abattu sur ordre du roi en avril 1617. Selon Yann Rodier, les libelles violemment hostiles à Concini ont nourri la haine de la psyché collective et celle du jeune roi, dans les mois précédant l’exécution. Ainsi serait démontrée l’efficacité concrète d’une « haine de papier », moteur décisif de ce « coup d’État ». Cela suscite l’interrogation. Pourquoi le jeune prince est-il réceptif à ces libelles anti-Concini et pas à ceux, bien plus nombreux, qui défendent alors sa politique ? Et comment expliquer que c’est après la mort de Concini qu’est enclenchée, à l’initiative du roi et de son entourage, la plus violente campagne de libelles contre le défunt ? S’il était déjà haï du peuple comme du prince, pourquoi fallait-il organiser une telle opération de justification ?

Yann Rodier, Les raisons de la haine. Histoire d'une passion dans la France du premier XVIIe siècle

L’assassinat du maréchal d’Ancre © Gallica/BnF

Yann Rodier affirme dans sa conclusion qu’il est illusoire de jauger l’efficacité des libelles : « Le meilleur témoin de leur succès reste leur réception a posteriori et la fortune de certaines idées reçues que l’historiographie a relayées et relaie encore ». Dans le cas de Concini, il semble y avoir là une mauvaise compréhension du processus à l’œuvre. En effet, la réputation détestable de l’Italien dans la production historique n’est pas tant signe de l’efficacité de la campagne menée contre lui de son vivant, que de celle qui a suivi sa mort et produit une masse de sources unanimement négatives, qui ont de fait pesé lourdement sur l’étude du personnage.

Il existe dans le livre une tension fondamentale en matière de rapport aux sources comme instruments pour accéder à la réalité du passé, et ici à la psychologie des individus. L’auteur affirme que celle-ci est largement hors de portée de l’historien : on ne peut « sonder le cœur des individus et leurs émotions ». Denis Crouzet, dans sa préface, est d’ailleurs sévère à l’égard des impasses supposées de l’histoire des mentalités. On peut pourtant se demander si la place décisive qu’il donne à la « violence sacrale » dans les  pratiques et représentations n’en fait pas une sorte de mentalité des hommes et des femmes du temps des guerres de Religion ; elle est d’ailleurs discutable, en ce qu’elle semble une assez mauvaise approximation du réel. Sans aller jusqu’à une remise en cause aussi tranchée, Yann Rodier explique malgré tout qu’il ne peut faire l’anthropologie pratique de la haine, telle que la ressentent les personnes, mais seulement analyser le discours des textes qui évoquent ou étudient la haine en tant que passion. Mais alors, comment peut-il affirmer, à de multiples reprises, l’efficacité performative de ces textes ? Cela suppose qu’ils génèrent la haine ou la contiennent chez les acteurs sociaux, et qu’on ait ainsi accès aux phénomènes qui influent sur leurs cerveaux… et donc à leurs sentiments. Et ce qui vaut pour la haine vaudrait aussi pour le « sentiment national » évoqué plus haut.

Ce point est d’autant plus délicat que, bien souvent, ce résultat est plus postulé que démontré (« redoutable efficacité du libelle », « pouvoir alchimique de l’imprimé »). En effet, les médiations qui permettraient d’aller de la production d’un appel à la haine jusqu’à sa mise en œuvre par le récepteur ne sont pas étudiées, pas plus que le fonctionnement concret de la société politique. Or, pour juger de l’écho d’un libelle, on ne peut se contenter du fait que l’auteur lui-même affirme, dans un second libelle, que le premier a eu beaucoup de succès ! Et le problème ici est bien celui de l’absence de preuve, et non pas de l’inanité de la démarche.

À la fin de son livre, Yann Rodier mentionne un certain nombre d’historiens des émotions, parmi lesquels Alain Corbin. Ce dernier et d’autres sont tout à fait lucides sur les limites et les biais des sources sur lesquelles ils fondent leurs recherches. Mais cela vaut pour toutes les sources ! Par définition, elles expriment un point de vue sur le réel et cherchent à imposer un certain regard sur lui. Il n’est cependant pas d’autre moyen que d’en passer par elles pour accéder à la moins mauvaise approximation possible de ce réel du passé, comme ici pour tenter de saisir les émotions des acteurs. Il est dommage que Yann Rodier s’en soit tenu à une – utile – mise au point sur une histoire de l’intérêt porté à la passion haineuse, sans assumer pleinement le risque de chercher à comprendre ce que peut être la haine dans la société et chez les Français du temps.

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