L’âge des liens faibles

Nos liens sont actuellement modifiés. Nous sommes contraints d’abandonner la plupart de nos rituels sociaux. Nous pensons encore que ce n’est que provisoire, mais quelque chose nous dit aussi qu’une mutation plus profonde est en train de s’opérer. L’expression de « distanciation sociale » a envahi notre langage alors que nous ne l’avions jamais employée auparavant. Sommes-nous en train d’ouvrir le temps des liens faibles ?


Alexandre Gefen et Sandra Laugier (dir.), Le pouvoir des liens faibles. CNRS Éditions, 382 p., 25 €


Quels liens formons-nous avec nos voisins qui applaudissent les soignants à la fenêtre à 20 h en même temps que nous ? Quels liens nous relient à ces soignants que nous applaudissons ? Et à toutes celles et ceux qui font le même signe à la même heure dans d’autres villes du monde ? Et avec celui qui crie « ta gueule ! » parce qu’il est excédé ? Est-ce cela, le « pouvoir des liens faibles » ? Le livre collectif préparé par Sandra Laugier et Alexandre Gefen est sorti juste avant les règles de confinement. Alors que, de façon échelonnée dans le monde, nous sommes sur le point d’en sortir avec mesure, il est intéressant de comprendre tout ce que cette expression signifie et les résonances qu’elle peut prendre dans ce contexte.

Alexandre Gefen et Sandra Laugier (dir.), Le pouvoir des liens faibles

Un médecin au Texas (1973) © US National Archives

Comme catégorie sociale, les « liens faibles » relèvent d’abord du négatif. Ils sont l’inverse des liens considérés comme forts, à savoir la famille, l’amour, l’amitié, les activités de groupe, le travail… C’est ainsi que les entend Mark Granovetter lorsqu’en 1973 il cherche à déterminer le rôle des socialités indirectes et à leur donner une place dans le système des forces. Il montre ainsi que, dans le contexte d’une recherche d’emploi, les réseaux lointains peuvent se révéler plus efficaces que les soutiens de proches ; et entraîner une vie professionnelle plus riche comme une vie personnelle moins dominée par la dette. Dans une démarche résolument positive, Sandra Laugier et Alexandre Gefen cherchent à montrer combien s’est étendu aujourd’hui ce pouvoir des liens faibles. Les réseaux sociaux et l’ensemble des sociabilités indirectes (y compris celles que nous connaissons à travers les fictions, les séries) déterminent une part de notre être au monde et modifient nos pratiques. Inséparables de l’espace démocratique, ils doivent faire l’objet d’un examen politique.

Les références majeures de cette réflexion, outre l’article séminal de Mark Granovetter, sont Henry David Thoreau pour sa pensée et son imaginaire écologiques pionniers, John Dewey pour sa réflexion sur la relation et sur la sympathie élargie, Bruno Latour pour la parole de l’attachement. L’éthique philosophique à l’arrière-plan du livre est celle du care, déjà développée par Sandra Laugier dans de nombreuses études, en particulier dans son œuvre de traduction et de transmission du travail de Stanley Cavell en langue française. La valorisation du modèle de la « conversation », mise en évidence dans plusieurs articles, manifeste autre chose qu’un privilège accordé à une socialité mondaine. Cette dernière n’est pas évacuée, notamment pour réfléchir à ce qui a lieu au cours d’un repas, mais elle cède la place à l’idée que, pour vivre réellement en démocratie, il ne faut pas seulement y consentir, mais il importe que chacun et chacune puisse y discuter et débattre.

La notion de « liens faibles » n’apparaît plus ainsi comme l’envers de celle, très compliquée aussi, de « liens forts ». L’intensité ne recoupe pas forcément la valeur et le travail du collectif ne consiste pas naïvement à inverser les pôles, même si, çà et là, c’est légitimement ce qui a lieu. Pourquoi légitimement ? Eh bien parce que, dans cette conversation démocratique, donner la parole aux agents des liens faibles – les soignantes et les soignants, justement, celles et ceux qui soignent les personnes vulnérables en étant elles-mêmes et eux-mêmes vulnérables – est une façon de redéfinir le champ du politique, d’y inscrire le particulier de la vie et de ses conditions plutôt que le général de la loi. Ces situations de « liens faibles » pointent précisément la difficulté qu’a la justice à couvrir entièrement le domaine moral, à saisir les préoccupations morales de certaines catégories de personnes (femmes, étrangers, précaires…). Il importerait d’inscrire mieux, disons plus clairement, cette nouvelle polarisation. Si l’intensité ne recoupe pas la valeur et que le faible n’est pas le moindre (ni son contraire), il apparaît dans certains des articles les plus politiques du volume (notamment ceux d’Anthony Pecqueux, de Rémi Beau et de Sandra Laugier) que le faible se situe clairement du côté du vulnérable dès lors transformé en valeur. Cette agentivité nouvelle est potentiellement positive et devrait entraîner un changement de perception du faible et du fort, du fragile et du puissant.

Alexandre Gefen et Sandra Laugier (dir.), Le pouvoir des liens faibles

Il apparaît que l’expérience des « liens faibles », que nous faisons quotidiennement – dans le métro lorsque nous sortons du flux ou que nous établissons une connivence avec quelqu’un, sur Facebook avec les amis de nos amis, dans les magasins ou actuellement à nos fenêtres –­, engage d’autres notions qui doivent être pensées en même temps : le collectif, l’anonyme et l’ordinaire. Le lien faible serait le corollaire d’une extension du domaine des liens humains (et non humains : deux articles au moins traitent directement de notre relation aux animaux non familiers) manifestant notre connexion toujours plus grande avec la totalité du monde. À la sociabilité du village – où presque tous les liens, malgré soi parfois, sont des liens forts – se serait substituée une socialité du village global où même les liens forts seraient menacés d’une faiblesse à venir ou peut-être même constitutive. Le livre met sur la voie de cet aspect sans le traiter frontalement. En plaçant sur le même plan des liens faibles réels et virtuels, il suggère que cette confusion favorise l’élargissement : la chaleur, le confort, le réconfort, peuvent être aussi bien trouvés dans le compagnonnage vespéral des séries que dans le lien quotidien avec un soignant, voire dans celui qu’on a créé ou abîmé avec un compagnon officiel. Cette direction de la réflexion, si juste soit-elle, contredit un peu le propos politique. Certes, si cela devient une condition de notre monde, il importe d’en mesurer les conséquences éthiques ; mais ni la résilience ni le réconfort ne sont susceptibles de former la base d’une action politique transformatrice ou émancipatrice.

Une autre équation que Le pouvoir des liens faibles prend en charge, et dont nous expérimentons une nouvelle mesure aujourd’hui, c’est celle du rapport entre faiblesse du lien et éloignement. Une façon de définir le « lien faible » est de le mesurer : il n’est pas proche ; et pour autant il importe de le valoriser en montrant toutes les voies par lesquelles il peut nous permettre de réinventer le collectif. Dans un moment – que ne pouvait pas évoquer le livre, écrit avant, et dans l’incapacité de prévoir ce que nous allions devoir affronter (mais son grand mérite est de permettre de pouvoir y réfléchir) – où nous vivons l’éloignement de la plupart de nos liens forts (déjeuner avec papa sur Zoom, apéro Skype, réunion Teams, enterrements sans famille, évasions sur Netflix et autres dérives Tik Tok), que faisons-nous avec nos liens faibles ? Avec nos voisins aux balcons, avec nos éboueurs et avec nos soignants, soudainement affublés du possessif, quel collectif construisons-nous si ce n’est celui, provisoire et réconfortant, qui prétend former ponctuellement un monde commun en l’absence de repères et d’avenir ? Si cette prétention n’est pas suivie d’une action forte, d’une action contre, d’une action à venir, il nous faut espérer retrouver bientôt nos « liens forts » d’autrefois !

L’homme des foules d’Edgar Poe est celui qui refuse d’être seul. En dédaignant le regard de celui qui cherche à avoir un lien fort avec lui, à l’envisager, il révèle un pouvoir du lien faible qui est celui de refuser de participer autrement qu’en s’inscrivant dans le flux. Il est collectif sans vouloir contribuer à la création d’un monde commun. Isolés dans nos chambres, nous sommes toujours dans la foule, et il nous faut réinventer le commun à partir de cette équation inédite où proximité et éloignement ont changé de place et de nature et où les liens nous engagent autrement.

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