Les mots creux

Dans l’urgence de l’épidémie et dans la situation d’une coupure des liens sociaux ordinaires, la profusion des informations et des discours incite à les filtrer et à les analyser avec encore plus d’attention que d’habitude. Dans un livre de 2016, Pennycook et al nous alertent sur la question et se penchent sur les raisons pour lesquelles certains d’entre nous sont plus réceptifs que d’autres au baratin.


Pennycook, Cheyne, Barr, Koelher, Fugelsang, avec Craig Dalton, De la réception et détection du baratin pseudo-profond. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Christophe Lucchese. Zones sensibles, 80 p., 12 €, disponible gratuitement en téléchargement (publié en 2015 ; traduit en 2016)


Comme beaucoup d’autres éditeurs, en cette période propice à la lecture, Zones sensibles met gratuitement à la disposition du public un certain nombre de livres de son catalogue. Louable initiative, qui permet de découvrir un opuscule au titre évocateur : De la réception et détection du baratin pseudo-profond (On the Reception and Detection of Pseudo-Profound Bullshit), pour lequel les auteurs se sont vu décerner l’Ig Prix Nobel de la paix 2016. Pour mémoire, il s’agit d’un prix parodique (« Ig Nobel Prize » pour « Prix Ignoble »), décerné tous les ans à des travaux de chercheurs qui « font rire les gens avant de les faire réfléchir ».

Ce petit livre présente les résultats de quatre études menées par les auteurs sur les raisons qui font de notre époque l’âge d’or du baratin pseudo-profond, se définissant comme « les déclarations a priori imposantes, qui, données pour vraies et présumées sensées, sont en fait dénuées de sens », suivies d’une réfutation et d’une réponse à celle-ci.

Pennycook, Cheyne, Barr, Koelher, Fugelsang, avec Craig Dalton, De la réception et détection du baratin pseudo-profond

Pour ce faire, les chercheurs ont présenté à un panel d’étudiants des phrases générées par ordinateur, sans que ces derniers en connaissent la source – par exemple : « La réalité perceptuelle transcende la subtile vérité » ou : « Aujourd’hui, la science nous dit que l’essence de la nature est la joie » – et leur ont demandé de noter sur une échelle de 1 à 5 si, selon eux, l’énoncé avait un sens. Les auteurs ont ainsi pu classer quel baratin passait le mieux au sein de leur panel – en l’occurrence, la phrase « Le sens caché transfigure une beauté abstraite à nulle autre pareille » est arrivée en tête. Ensuite, ils ont établi une corrélation entre les réponses à ces questions et le profil du répondant tel que déterminé par un autre questionnaire, afin d’établir qui était le plus susceptible de croire ou de valider ce baratin. La lecture de cet ouvrage est drôle, même s’il faut avoir un penchant prononcé pour les statistiques pour s’en amuser, et elle donne à réfléchir. Le contrat est donc rempli.

Quoique. En effet, le quatrième chapitre présente une réponse de Craig Dalton à ces quatre études, intitulée « Baratin pour vous, transcendance pour moi ». Dalton avance qu’un énoncé peut fort bien être absurde tout en suscitant une réflexion profonde, et argue que « le caractère paradoxal d’un énoncé apparemment absurde peut faire l’effet d’un “choc cognitif” […] et peut ainsi faire “sens” à partir du “non-sens” ». Il cite en exemple le paradoxe de Zénon, ou encore les philosophies orientales qui, selon lui, « accèdent plus facilement à la sagesse et aux intuitions grâce à leur aptitude à supporter l’inconfort cognitif d’un apparent paradoxe ».

Pennycook et al donnent alors une réponse à cette réfutation, le cinquième et dernier chapitre du livre, qui s’intitule « Ça reste du baratin », et qu’on peut résumer ainsi :

1.    Le baratin, contrairement au mensonge, ne se préoccupe pas de la vérité.

2.    Les énoncés fumeux peuvent donc être vrais, faux ou absurdes.

3.    Mais le baratin est généralement faux et, partant, souvent problématique.

En gros, ce n’est pas parce que quelqu’un trouve un sens à un énoncé que ledit énoncé n’est pas fumeux, « puisque du baratin qui ne serait pas jugé signifiant à un quelconque niveau ne produirait aucun effet ». Le corollaire étant que les personnes qui profèrent ces âneries le font souvent avec des intentions qui ne relèvent pas d’un désir de transcendance.

Il se trouve que certains de nos contemporains, parvenus empiriquement aux résultats présentés dans cette étude, les mettent quotidiennement en pratique – et comment terminer cet article sans penser à leur figure iconique, celui qui les transcende tous en s’exonérant de produire des énoncés ayant un sens quelconque, le Léonard de la fumisterie, le Paganini du bullshit, l’ineffable Donald Trump.

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