La Mouette : Lika/Nina

Actuellement, sur deux petites scènes parisiennes, deux spectacles font entendre les mêmes mots de La Mouette d’Anton Tchekhov : Correspondance avec La Mouette de Nicolas Struve aux Déchargeurs, Passagères de Daniel Besnehard, mise en scène de Tatiana Spivakova, au Lucernaire.


Correspondance avec La Mouette. D’après Anton Tchekhov et Lika Mizinova. Mise en scène de Nicolas Struve. Théâtre Les Déchargeurs. Jusqu’au 29 février

Daniel Besnehard, Passagères. Mise en scène de Tatiana Spivakova, Théâtre du Lucernaire. Jusqu’au 22 mars


À l’Odéon, la rentrée théâtrale de la nouvelle année avait été marquée par l’inauguration de la manifestation « Saisons russes 2020 », avec une magnifique mise en scène d’Oncle Vania de Tchekhov par le directeur de la maison. Mais le spectacle, créé à Moscou par le Théâtre des Nations, surtitré en français d’après la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, n’a été programmé que le temps d’une décade. Stéphane Braunschweig renouvelait, grâce à la vitalité des comédiens russes, son approche d’un auteur dont il avait déjà monté trois pièces. Dans le programme, il rappelait La Mouette, mise en scène en 2001, et écrivait à propos des personnages : « C’est l’art qui donne sens à leur vie, et finalement, comme Nina au dernier acte, nous découvrons que c’est la vie qui donne sens à l’art. »

Aux Déchargeurs, le spectacle de Nicolas Struve est encadré par deux extraits de La Mouette. Il commence par l’échange, sur le sort de Nina, entre le médecin Dorn et le jeune écrivain Treplev. Celui qui n’a jamais cessé d’aimer l’interprète de sa première pièce parle d’« échec » aussi bien de la « vie personnelle » que du parcours théâtral. Mais il se souvient aussi des lettres qu’elle lui a adressées : « intelligentes, chaleureuses, intéressantes ». La représentation se termine avec la fameuse évocation du passé par Nina, revenue clandestinement de l’autre côté du lac, et sa reprise du texte de Treplev : « C’était bien, avant Kostia ! Vous vous rappelez ? quelle vie lumineuse, chaude, heureuse, pure, quels sentiments, – des sentiments semblables à des fleurs tendres, gracieuses… Vous vous rappelez ? » (traduction d’Antoine Vitez).

Nicolas Struve, Correspondance avec La Mouette et Daniel Besnehard, Passagères

« Correspondance avec la Mouette », Théâtre des Déchargeurs © Gabriel Kerboal

« Elle a eu un enfant. L’enfant est mort. Trigorine a cessé de l’aimer et est revenu à ses anciennes affections, comme il fallait s’y attendre. » Tchekhov a emprunté certains épisodes de la liaison entre son ami, l’écrivain Potapenko, et Lika Mizinova, l’abandon de la jeune femme enceinte par l’homme marié, à ceci près que la petite fille, âgée de moins de deux ans, est morte un mois après la première de La Mouette, cruelle coïncidence de l’art et de la vie. Surtout, il s’est inspiré pour le personnage de Nina de Lika, avec qui il a lui-même entretenu une longue relation amoureuse. À propos de la mise en scène de la pièce par Antoine Vitez, Marie Étienne a été la première à s’intéresser à Lika pour elle-même, avec une véritable empathie (En compagnie d’Antoine Vitez, 1977-1984, Hermann, 2017). La traduction toute récente de la grande biographie de Ronald Rayfield (Louison Editions, 2019) fait mieux comprendre la place de cette relation, contemporaine d’autres amours. La traduction et l’annotation de la correspondance par Nadine Dubourvieux (Vivre mes rêves. Lettres d’une vie, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2016) avaient déjà permis de situer le rôle de Lika parmi d’autres femmes dans la vie de Tchekhov, de découvrir en note certaines de ses lettres.

En 2003, Peter Brook avait consacré un spectacle à la correspondance entre Tchekhov et l’actrice Olga Knipper, son épouse lors des dernières années de sa vie. Mais il créait une pièce américaine, Ta main dans la mienne, de Carol Rocamora, avec Natasha Parry et Michel Piccoli. Nicolas Struve, familier du monde russe, a pour la première fois donné une place égale aux lettres de Lika et à celles d’Anton, qu’il a retraduites, adaptées et mises en scène. Il a donné comme sous-titre au spectacle : « C’est avec plaisir que je vous ébouillanterais ». Cette phrase au début de la correspondance donne le ton de ce que Roger Grenier dans son très beau livre, Regardez la neige qui tombe, appelle un « duel épistolaire ». La jeune femme se montre capable de répondre sur le même ton que son correspondant, elle est souvent très drôle et aussi inventive que lui. Elle ne laisse pas transparaître sa longue dépendance et ne fait aucune allusion, dans les lettres choisies, à sa petite fille. Tchekhov, lui, la rassure par des déclarations parodiquement enflammées et des manifestations de jalousie à l’égard de rivaux réels ou imaginaires. Souvent les échanges portent sur des projets de retrouvailles différées ou annulées : « Je vous attends et rêve de votre venue comme le Bédouin habitant du désert a des rêves d’eau. » Et l’absence de calendrier donne l’illusion d’une continuité de la relation de 1889 à 1890.

Après le premier extrait de La Mouette, le spectacle commence pourtant par les dates des premières lettres, écrites avec une éponge mouillée, qui sert aussi à dessiner un cœur percé d’une flèche : « Ceci est ma signature » ( Tchekhov). Le plus souvent, les deux interprètes se tiennent de part et d’autre de l’espace scénique, jonché de feuilles dispersées en ouverture comme des brouillons de La Mouette. Ils reviennent régulièrement s’asseoir sur leur chaise. Mais progressivement les corps entrent en jeu, pallient les frustrations de l’éloignement, exacerbent la violence du désir, se livrent à une véritable chorégraphie (de Sophie Mayer). Lika trouve en Stéphanie Schwartzbrod une magnifique incarnation, pleine d’énergie et de vitalité, qui irradie d’une sorte de lumière intérieure. David Gouhier semble parfois comme en retrait, conforme à la position de Tchekhov dans la relation et à sa situation de malade, rappelée brièvement par une quinte de toux : « Lika, ce n’est pas toi que j’aime avec tant d’ardeur ! Ce que j’aime en toi, ce sont mes souffrances passées et ma jeunesse perdue. »

Nicolas Struve, Correspondance avec La Mouette et Daniel Besnehard, Passagères

« Passagères », Théâtre du Lucernaire © Arthur Farache Sauvegrain

Au Lucernaire, le même extrait de La Mouette, la dernière scène de Nina, sert de signe de reconnaissance pour les deux femmes indissociables du monde du théâtre dans Passagères. En 1984, Daniel Besnehard a écrit la pièce pour deux de ses « muses », Denise Bonal et Catherine Gandois, « une rêverie sur le Théâtre russe et un hommage aux actrices ». Il se réjouit qu’une nouvelle version de la pièce, la troisième, donne la possibilité à Catherine Gandois de reprendre le rôle de Denise Bonal et de passer le relais à sa fille, Sarah Jane Sauvegrain, comme interprète de la jeune femme. Il a accepté que Tatiana Spivakova, née en Russie, arrivée en Europe dans les années Eltsine, réduise le texte et ajoute des extraits, traduits par elle, de Requiem d’Anna Akhmatova. Lui, qui a surtout écrit ses pièces à partir du quotidien de la Normandie, sa région natale, avait choisi de situer Passagères dans les années 1934-1936, à l’époque des purges staliniennes, sur un brise-glace marchand, réquisitionné par l’armée soviétique, équipé de quelques cabines pour des passagers.

Kathia est une jeune ouvrière qui quitte son île dans le grand Nord pour prendre des cours de théâtre au Conservatoire de Moscou et y retourne pendant les vacances.  Comme Nina, elle est prête à tout sacrifier pour devenir comédienne, comme Nina, elle va être quittée par l’homme qu’elle aime. Anna est femme de ménage sur le bateau, « égarée de l’ancien monde », considérée comme un « parasite social ».  Mais à l’écoute de l’extrait de La Mouette choisi par Kathia, de préférence à la scène de Gorki conseillée par son professeur, elle le répète et prétend l’avoir retenu, se présentant comme une ancienne habilleuse d’un petit théâtre de province. Elle finit par avouer son nom de scène, son passé de grande actrice, en particulier dans le rôle de Nina, dont Kathia a retrouvé une photo. Elle signe « Ta mouette » les lettres à son mari, prisonnier politique dans un camp en Sibérie, lettres qu’elle ne peut lui envoyer, La pièce obéit à une dramaturgie traditionnelle, au rythme de trois traversées, comme trois actes : difficile rapprochement de deux femmes en apparence très éloignées, entente et amicale complicité sous la surveillance d’un quartier-maître, révélation d’une péripétie porteuse d’un dénouement tragique. Mais la qualité de l’écriture explique, fait rare en France, qu’une pièce soit reprise trente-six ans après sa création.

Tatiana Spivakova a aussi assuré la mise en scène. Ancienne élève du Conservatoire national supérieur d’art dramatique, elle travaille avec deux interprètes ayant eu la même formation qu’elle, Catherine Gandois du temps d’Antoine Vitez, Sarah Jane Sauvegrain du temps de Nada Strancar. La première impressionne par la force de son intériorité, la seconde s’affirme avec une juvénile exubérance, jusqu’à la métamorphose finale. Grâce à la scénographie de Salma  Bordes et à la création sonore de Malo Thouément, le petit plateau du « paradis » au Lucernaire se transforme en coursive inconfortable, où fait régulièrement irruption le quartier-maître Vincent Bramoullé. Il semblerait comme battu par les vents, qu’il représente L’oubli ou L’étoile rouge : le changement de  plaque, à l’alphabet cyrillique, témoigne d’un souci du détail qui contribue à l’atmosphère de ce « huis clos soviético-poétique ». Quelques extraits de Requiem sont murmurés en russe, tandis que d’autres remplacent les lettres écrites au mari. Si Khatia évoque Nina, Anna peut bien reprendre les paroles de celle qui écrivait : «  Dans les terribles années de la tyrannie de Iejov, j’ai passé dix-sept mois à faire la queue devant la prison de Leningrad » (traduction de Jean-Louis Backès, coll. « Poésie Gallimard », 2007)  et dédiait le cycle à toutes les femmes, compagnes de ses attentes.