Un savoir de résistance

Après la publication à l’automne par les éditions de La Découverte d’une première traduction (enfin, serait-on tenté de dire) de sa célèbre enquête The Philadelphia Negro, parue en 1899, un nouveau pas dans le dévoilement au public francophone de l’incontournable œuvre de W.E.B. Du Bois (1868-1963) est franchi par les éditions B42, avec la traduction d’un ouvrage relatif à l’exposition « Des Nègres d’Amérique », réalisée par l’auteur africain-états-unien en 1900 pour l’Exposition universelle de Paris.


La ligne de couleur de W.E.B. Du Bois. Représenter l’Amérique noire au tournant du XXe siècle. Sous la direction de Whitney Battle-Baptiste et Britt Rusert. B42, coll. « Culture », 144 p., 29 €


La ligne de couleur de W. E. B. Du Bois. Représenter l’Amérique noire au tournant du XXe siècle

© B42

On connaît mal en France le père des Black Studies, sans doute parce que jamais aucun éditeur n’a pris le risque de traduire sa biographie écrite par l’historien David Levering Lewis et publiée il y a dix ans aux États-Unis (W.E.B. Du Bois: A Biography, Henry Holt and Co., 2009). Aussi, le sociologue W.E.B. Du Bois est un quasi-inconnu des lecteurs de sciences sociales en France.

Publié pour la première fois en 1899, The Philadelphia Negro : A Social Study est le résultat d’une recherche lors des deux années précédentes commandée par l’université de Pennsylvanie au jeune Du Bois. Associé à la jeune chercheuse blanche Isabel Eaton, Du Bois livre une analyse « magistrale » de la question raciale en menant une recherche de sociologie urbaine de ce qui devient au XXe siècle le célèbre ghetto noir de Philadelphie. Il utilise mais aussi invente des outils de description historique, économique, des outils spatiaux, pour peindre un tableau de ce quartier de la ville de Philadelphie. C’est dans cette étude qu’il introduit la notion controversée de « dixième submergé » (« the submerged tenth ») pour qualifier la classe la plus acculturée de la population noire issue de l’esclavage.

La ligne de couleur de W. E. B. Du Bois. Représenter l’Amérique noire au tournant du XXe siècle

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L’année de la publication de cette étude est aussi pour Du Bois celle de la confrontation à la violence dont les Africains-États-Uniens sont victimes avec la découverte en pleine ville d’Atlanta d’une partie du corps supplicié de Sam Hose, torturé, brûlé et pendu. Cet événement fut décisif dans le souci de Du Bois de ne pas produire un savoir pour les Blancs et les seuls chercheurs mais de produire un savoir de résistance en s’appropriant les lieux de savoir et leurs supports. Du Bois devient l’un des acteurs du Niagara Movement (1906) et cherche à promouvoir une presse noire pour les Noirs. C’est ainsi qu’il fonde, en 1907, le périodique The Horizon: A Journal of the Color Line.

Les auteurs du volume qui paraît chez B42 ont repris et détourné ainsi ce titre de Ligne de couleur pour publier les planches exposées à Paris puis dans plusieurs villes américaines. À les bien regarder, ces graphiques et autres diagrammes circulaires ou en bâtons ne sont pas exceptionnels : ils constituent les modes de représentation utilisés par la sociologie contemporaine de Du Bois pour rendre compte de données collectées. Si belles que soient les planches – et c’est à nos yeux la limite de l’ouvrage –, l’essentiel réside surtout dans ce qu’elles disent des Noirs aux États-Unis en ce début de siècle et de la terrible actualité de ces données, comme l’a montré encore très récemment Caroline Rolland-Diamond dans Black America (La Découverte, 2016), à savoir la misère de la condition sociale noire : le diagramme sur la situation de 300 fermiers noirs après une année d’activité est, de ce point de vue, sidérant, comme cet autre graphique montrant la proportion de « propriétaires fonciers nègres dans plusieurs États » ou encore le schéma sur « le paupérisme parmi les noirs américains ».

La ligne de couleur de W. E. B. Du Bois. Représenter l’Amérique noire au tournant du XXe siècle

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Les figures de Du Bois dessinent la réalité noire du début du XXe siècle et expliquent en partie la condition des descendants qu’un Loïc Wacquant notamment avait analysée, s’agissant de Chicago, dans son ouvrage Parias urbains (La Découverte, 2006). Cette ligne de couleur lumineuse que purent voir les Parisiens en 1900 les laissa indifférents, au point que l’exposition tomba dans l’oubli. Ce livre retrace donc aussi l’histoire d’une cécité.

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